LMM7 – Le Patois de Cécilia

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Alors que je venais voir Émile qui avait chargé son fils Claude de m’avertir qu’il avait cette fois-ci un poisson rare à photographier, je me trouvais face à face avec la maman de Claude que je connaissais moins. Autrement dit, Cécilia l’épouse d’Émile.

– Bonjour Madame !
– Tu peux m‘appeler Cécilia. Tu sais nous ici, on n’fait pas trop de manières, m’informait-elle en Français.
– Ha… heu… bon, c’est d’accord, hésitais-je.
– Tu comprends l’Patois ?
– Un peu, Claude m’apprend, mais les langues, ce n’est vraiment pas mon fort.
– Ça veut dire… k’tu parle pa encore l’Patois ?
– Non pas encore, mais j’ai une excuse d’incapacité cérébrale rare ! plaisantais-je. La preuve, je n’ai pas pris une once d’accent Marseillais malgré mes études dans les Bouches-du-Rhône, et suis bien incapable de m’exprimer en anglais avec des centaines d’heure de cours, argumentais-je tant bien que mal.
– Oh la vierge ! Min, tu pourras pa parlé Patois alors ! mélangeait-elle Français et Patois pour voir si j’arrivais à suivre.
– Si, j’aimerai bien.
– Sé pa difisil’ ! Sa viendra plu vite k’tu l’pense.
– J’espère. Si vous me le permettez, je vous ferai répéter si je ne comprends pas certains mots !
– Sa t’jène pa si on t’parle Patois ?
– Non ! Pourquoi ? Vous pouvez me croire, c’est moi qui suis bien gêné de ne pas pouvoir vous répondre dans votre langue natale, et je suis sincère, j’adorerais parler le Patois comme vous !
– J’te di sa pace ke n’a du moun’ ki di k’sé in manke de respé si kon parl’ en Patois a in métropolitin.
– S’ils ne comprennent rien, en effet, c’est gênant pour la personne qui arrive et qui n’a pas eu le temps de s’imprégner de la langue locale.
– In bin pou t’dire la vérité, asteur, sé pu vrément konm’ avan ! Tout’ sé jeune la va a l’école avec tout’ lé z’ote jeune ki vien d’franse, tu kompan bien k’sé plus’ du fransé k’eu parle rentr’eu k’du Patois ! Min sa k’je souhaite, sé kan minme ke lé Sinme-Bath s’ren bien conte ke leu langue natale, ke sé Patois ou k’sé kréole, sa fé parti d’leu patrimoine ! Tchinmir, sé kon-me sa ke no vieu paren nou a transmi no princip’ de vie. Pa avec in stilo a plume en or, min avec in-n hou, in pikoua, leu goute de suèr é d’sang !
– Je suis entièrement d’accord et n’aurais pas dit mieux. Le Patois au même titre que le provençal en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, là d’où je viens, se doit d’être défendu et pratiqué. Mais je l’avoue, je ne parle pas le provençal non plus…

Un sucrier passait entre nous deux à toute vitesse, puis un autre en suivant le même axe, interrompant un instant Cécilia qui les suivait du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans la végétation. Ses yeux revenaient vers moi et elle reprenait sans perdre son fil :

– Sa m’fé bien d’la pin-n dé foi, d’enten’ deu ou toi Sinme-Bath ké ki parle ensem’ en fransé. Ju t’obligé d’me d’mandé si sé pou eu faire lé z’intéressan ou si sé keu l’a honte d’leu Patois.
– Je pense que parler le patois est un véritable plus pour comprendre et s’intégrer à la population locale ! Comment peux-ton avoir honte de sa langue quand on la pratique depuis petit ? m’étonnais-je de l’apprendre. C’est regrettable pour le coté culturel.
– Min hereuzmen, j’en kon’né d’ote ki vèye pa dèyère pou parlé Patois, é ki fé tout’ sa k’eu peu pou leu z’enfan kon’nèt’ le parlé ossit’. Si Claude te parle en Patois sé pa par manke d’respect, tu kon’né ?
– Oui, je le sais, lui répondais-je tout sourire pour rassurer cette maman exemplaire.
– Le Patois, sé not’ langue, person’ pe pa nou z’empéché d’la parlé ! affirmait Cécilia qui insistait sur cette particularité linguistique qui lui tenait à cœur.
– Pour éviter toute confusion, il faut que je vous dise que c’est moi qui ai demandé à votre fils de me parler en Patois. Il est bien plus à l’aise qu’en Français et surtout, certaines expressions naturellement exprimées en Patois ne sont pas toujours traduisibles tant elles ont une signification purement locale. Je pense sincèrement que, quand on a la chance de résider dans un pays qui n’est pas le sien, on se doit de vivre pleinement les coutumes locales, de découvrir le folklore, langue y compris sinon, cela n’a aucun intérêt.
– In bin, ju bien kontente d’enten’ sa ! É té bien tombé si lé koutume d’not’ ti roché t’intérèsse !
– Personnellement, je vis à Saint-Barth avec les Saint-Barths et ça ne me pose aucun problème, bien au contraire !
– In bin tan mieu, é sa m’fé plézi k’in métro travaye avec mou fis.
– Je le suis aussi, mais… je ne me sens pas « métro » comme vous dites, rectifiais-je, soucieux de souligner ce léger détail.
– Té koi alor si té pa métro ?
– Bonne question ! J’ai le droit à un joker ?
– Tu peu m’répon’, m’en vé pa t’manjé ! me rassurait-elle avec un franc sourire qui illuminait son visage.
– C’est une appartenance à laquelle je ne veux pas prendre part. J’ai grandi au « Pays des Santons » on pourrait dire que je suis d’origine Provençale, mais je me sens plutôt… comment dire… Gaulois ! Je n’ai aucune affinité « métro » particulière, grinçais-je des dents. J’ai ma propre façon de vivre, je ne veux pas être assimilé à un groupe ou à un autre.
– Té Provensal alor ? Conclut mon interlocutrice.
– Je suis en transit d’identité pour l’instant, je n’ai pas envie qu’on me colle une étiquette. Je me cherche.
– In bin, pa t’charssé trop’ lontemp, le pouésson é ki t’espère ! lançait Émile qui venait de placer un cageot empli de poisson en plein soleil, à quelques mètres de la chambre froide située à l’extérieur de sa maison de Corossol.
– Sa m’a fèt’ bien plézi d’parlé avec toué, min jé du travaye a fère ossit’, alé va, Inmile é ki t’espère.

Je rejoignais Émile muni de mon appareil photo sur lequel j’avais monté un objectif miniature prévu pour la macrophotographie.

– Va d’l’avan ! Mourte moué kemon k’tu fé lé foto !
– J’explique en détail ?
– Ah non ! Té ki parle trop’ !

Je faisais mes photos rapidement, ayant compris que je ne pouvais m’éterniser avec le poisson, remerciais Émile qui me promettait de m’en faire voir d’autres encore plus rares, puis montais dans ma Brasilia pour rejoindre ma case d’Anse-des-Lézards avec mon écaille de Gros Écaille qu’il avait fini par me donner. La voiture me conduisait toute seule chez moi, me permettant de m’évader dans mes pensées.

Tout se faisait simplement dans la famille de Claude. Je ne me sentais pas « étranger » ou différent d’eux. Bien sûr, j’avais encore beaucoup à apprendre. Les choses ici ne se faisaient pas de la même manière qu’en métropole où tout était devenu normalisé et industrialisé. Le mode de pensée agressif et mercantile que j’avais connu en hexagone n’avait pas encore cours ici.

Je me rendais compte que, malgré leurs façon d’être naturellement accueillants, les Saint-Barths à travers le Patois, s’auto-protégeaient les-uns-les-autres de ces « nouveaux arrivants » qui pour la plupart isolés dans leurs villas de luxe et leur monde festif, vivaient en marge des traditions de l’île qu’ils pensaient désuètes et archaïques. Il y avait une véritable fracture idéologique entre ces deux ethnies. Ce qui faisait de moi qui m’intéressait au traditionnel, à la faune et à la flore, un cas à part…

Je changeais de mode de conduite, mon pied droit passant de la pédale d’accélérateur à celle des freins. Pour sortir de Corossol en évitant Public, il fallait accélérer et gravir les mornes. Pour arriver à Anse-des-Cayes il fallait freiner sérieusement, et inversement si l’on voulait repartir à Corossol. En arrivant au pas sur le plat, à hauteur du virage de bord de mer d’Anse-des-Cayes dont la barrière de sécurité était complètement rongée par le sel, mes yeux identifiaient un crabe en plein travail. Il ne m’en fallait pas plus pour vite garer ma voiture, changer d’objectif l’espace d’un clic et revenir en courant avec mon appareil photo pour capturer l’image de ces crabes prudents qui ne se laissaient pas photographier facilement. En rampant, tout doucement sans heurter le sol, je me rapprochais lentement de ce travailleur silencieux. En avançant peu à peu, j’accumulais progressivement du sable dans mes chaussures et dans mon short. A chaque entrée du crabe dans son trou qu’il creusait consciencieusement, j’avançais de cinquante centimètres. Alors que mon avant-bras gauche venait de se faire piquer par des épines d’oursin mêlé aux algues, je continuais à avancer au ralenti en serrant les dents, gardant seulement l’œil de visée ouvert. Lutin ! Ouaille, ça fait mal ! Ne pouvais-je m’empêcher de penser sans pouvoir le dire.

Les minutes s’additionnaient, paraissant une éternité. Ma nuque et mes mollets rougissaient prenant progressivement la couleur langouste, alors que des gouttes de sueur perlaient sur mon front. A Saint-Barth, le soleil aveuglant suspendu au ciel bleu ne plaisantait pas, ça cognait vraiment, même en plein hiver. En contrepartie, il n’y avait pas meilleure lumière pour faire des photos. Encore une minute, puis deux, puis trois… Démon ! Quelle patience il fallait avoir ! Je rôtissais lentement mais sûrement, mais je ne démordrai pas. Combien de fois ces crabes véloces et malins m’avaient-ils échappés ?

J’y étais presque. Encore deux pieds de distance et la mise au point minimum était atteinte. Alors ? Il sortait de son trou ou pas ? C’est que ça commençait à devenir intenable par ici ! J’avais mal partout, le ventre me grattait, les épines d’oursins me brûlaient à chaque pression de mon avant-bras sur le sable, j’étais à deux doigts d’attraper une crampe aux muscles du cou qui commençaient à fatiguer de soutenir ma tête inclinée… Bon Dieu ! Mais qu’est-ce que je faisais étalé sur cette portion de sable à moitié grillé par le soleil de Saint-Barth à attendre sans compter les minutes ce travailleur du dimanche ?

Trois pattes sortaient du trou. Puis un œil noir. J’avais pu observer qu’il fallait moins de trois secondes à l’animal pour jeter le sable dont il était chargé. Ce coup-ci j’avais enclenché le mode rafale et une vitesse d’obturation rapide pour ne pas avoir de flou de bougé. Mais dès le premier déclic, alerté par le bruit du moteur de réarmement du film, le crabe repartait latéralement, en sens inverse, vers son trou à la vitesse de la lumière ! Je ne pouvais m’empêcher de dire au crabe à haute voix :

– Heyyyyy ! Otik’ té ki va, man ?

Chaque action, chaque sujet photographique demandait une connaissance spécifique, une façon de faire adaptée. Je prenais conscience que je ne finirai jamais d’apprendre. Si je devenais photographe un jour, et oser me présenter en tant que tel, il me faudrait plusieurs décennies d’apprentissage… En attendant, légèrement influencé par mon pote Vianney, je venais de prononcer ma première phrase en Patois. Comme me l’avait dit Cécilia : sé pa difisil’ !

A suivre…

Crabe de sable, Anse-des-Cayes, Saint-Barth, 1986

Rédigé le 10 janvier 2011
Texte & dialogues : Marc-Éric
Traduction patois : J

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12 commentaire

  1. Ma k’espèr kon’m lé zotes… grouille toué in’n tite béké sa va pas assé vite pou moué 😛….. pas t’faché j’tembète ! 😁

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  2. Sylvie Boucher Cecini

    J’adore ce que je lis, même le patois j’arrive à comprendre (pas vraiment différent finalement des SMS que m’envoyait ma fille il y a 5/6ans) !

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  3. Caroline Daniel

    Voilà, ton talent est enfin reconnu, tu es devenu notre « auteur à succès » et plus tu écris, plus tes fans te réclament.
    Tu nous a rendu totalement accros.
    Donc, konm lé zot, m’a k’èspèr l’rèsse vit’men.. lol…!!!

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  4. la relecture c’est  » mon dessert »… et ça tombe bien, je suis privée de dessert sucré ces jours-ci….

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  5. Ta bien raison Jocelyne, tout’ moun’ espèr’ l’ restant !!!!!!!!!

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  6. In bin tchin mi in’ tit’ béké d’patois vouèr si sa peu t’édé !
    Ki bel ti krab’ ! é konme di JM, eurezmen k’tu y’a halé son portré pace ke ch’te foumbiyé k’tu n’en voué pu in’ pile asteur !
    J’me lasse pa d’lire et d’arlire min asteur m’a k’espère l’rèsse !

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  7. Caroline Daniel

    Excellent !!!
    Comme d’habitude, ce fût un réel moment de plaisir et de détente. Et puis, bonjour le scoop, je n’aurais jamais pensé que ce soit un si petit crabe qui t’ai poussé à sortir ta première tirade en patois et pour le coup, il a l’air aussi surpris que moi !

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  8. … ai survolé… stop… très bonne impression…. stop…. garde relecture pour dessert…. stop !

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  9. Lire une première fois pour découvrir, puis plusieurs fois encore pour savourer ! Délicieux !!!!!!!!

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  10. Sylvie Capelle

    Je le lis tranquillement, et le dévore littéralement. Puis, je recommence ! Encore trop court 🙂

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  11. coooooooool lé ti cou d’patois !

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  12. bravo ME !!!! heureusement que tu l’as photographié celui-là car on en voit plus beaucoup !

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