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L
e soleil était radieux en cette fin d’après-midi, comme c’était souvent le cas à Saint-Barth. Je me rendais dans mon quartier préféré, les premiers jours de cet hiver 1987. Nous étions en pleine saison hivernale dont on ne connaissait que le mot aux Antilles, ne pouvant ressentir véritablement ce froid que j’avais laissé sans regrets…

– Tchin ! Mi l’fotografe-colèksion-neur ! s’exclamait Émile le magnifique, alors que sans aucune crainte, je laissais ma voiture garée face à la mer en laissant les clefs sur le contact, ainsi que mon appareil photo sur le siège passager.

Émile était assis sur le muret de bord de plage en compagnie d’Ingénu, le propriétaire de La Vieille France et du musée de coquillages de Corossol. Ils étaient souvent là, précurseurs du Web Corossol Info, à s’échanger entre autres, des tirades du style :

– La mèr é haché, é l’solèye é ki chofe bien ojordi, assurait Émile en regardant le bleu du ciel, le soleil dans le dos.
– Sé pa petète ! Chte foumbiyé, lé roche é ki fon, sé pa l’moumen d’obliyé in sac de glace déhor ! rétorquait sur la seconde le passionné de coquillages.
– Sof’ si sé pou n’en mète in p’ti dan in ti vère d’rhum ! renchérissait Émile, ce qui ne manquait pas de les faire sourire tous les deux, satisfaits de leur blague bon enfant.

Il n’y avait pas plus comédien, dans le bon sens du terme, qu’Émile. Jusqu’à présent, j’avais perdu à toutes ses devinettes et ses paris à un franc, mais il était le seul à arriver à me faire rire de bon cœur par ses blagues d’un autre temps où la moquerie et la vulgarité y était absente. Le père de Claude était un subtil mélange de Louis Mariano dont il avait le sourire, et de Tino Rossi dont on aurait pu comparer aisément l’élégance et la stature. Bel homme, il savait aussi compter avec son charme qu’il utilisait sans excès. Il émanait de son personnage accueillant, un savoureux mélange de styles qui en faisait un être unique, savant avant toute chose, faire preuve de civilité.

– Bonne Année Émile ! lançais-je à la volée.
– Li, sé Marc-Éric, in colèksion-neur kon-m toué, annonçait Émile à Ingénu, comme de coutume. Protocole qui voulait qu’on présente les personnes les moins importantes aux plus importantes, les moins âgés aux plus âgés. Marc-Éric, tchin mi Ingénu, sé mou frère é sé in Corossolien ké kon-nu jusko dèrnié bout’ d’la tère !
– Bonjour Ingénu, bonne année ! tendais-je une main ferme, soudainement confus, en regardant en face cette personne que j’avais croisé maintes fois.
– Bon-n an-né a toué ossit’, me répondait Ingénu avec une complaisance naturelle.
– Bon-n an-né é bon-n santé, en èspéran k’tu va réussi tout’ sa k’tu veu ! Assi toué in tit’ béké avèk nouzote. Alor, té toujou dan lé z’afèr’ d’élèktrisité ? me questionnait Émile.
– Dans la casse de parpaings ? Je me suis spécialisé on dirait, ronchonnais-je.
– Sa t’plé pu sa k’tu fé ? Jé entendu dire k’t’été in chèf dan ta spésialité.
– Justement, je ne crois pas que cela en soit une.
– Té ki marche dan lé pas a Claude, y fo k’tu trouve ton chemin. Sa k’ta arpri a l’école ?
– Rien de ce qui peut se faire ici.
– Min toué minme ! Tu kon-né pa fèr’ argnien ?
– Photographe ! m’exclamais-je sans hésiter.
– Fotografe sé bien. Min tu veu pa ven-n ton travaye. Tu colèksion-ne lé z’aparèye é lé diapozitiv’, kon-m Ingénu fé avèk lé kokiyage.
– Très juste. Ce n’est pas un travail, c’est, comment dire… un trésor.
– In bin obliye fotografe. Sa k’tu peu fèr’ pou Sem-Bath ?
– Je ne sais pas, répondais-je sincèrement, navré de n’avoir aucune vision d’avenir.
– Trouve-toué eine bon-n tite fonme d’éssit’ é l’temp va fèr’ l’rèsse. Té pa t’in feingnan, é du travaye i n’a tou partou. Pa perd’ ton temp, me conseillait Émile avec bienveillance.
– J’ai étudié le dessin. Je sais concevoir et usiner des pièces métalliques. Le hic, c’est qu’il n’y a aucune activité de ce genre sur l’île.
– Tu kon-né fèr’ tout’ sa ! Té in injénieur alor ?
– Non, je ne suis pas allé jusque-là.
– Y fo alé jusko bout’ é janmé laché. Ju sur k’tu va trouvé in travaye pou toué fèr’ sa k’ta étudié. Tu koué k’tu va pa réussi éssit’, min si tu koué en toué, n’a pa argnien k’tu pe pa fèr’. Tu va resté a Sem-Bath ?
– J’ai presque oublié le gris d’où je viens, et n’ai pas envisagé d’y retourner.
– T’inme bien Sem-Bath alor ?
– A présent, si je devais voir la mer turquoise qu’en carte postale sans pouvoir m’y baigner toute une vie, je crois que je deviendrai fou.
– É kemon k’t’inme Sem-Bath ?
– Au point de ne plus pouvoir faire marche arrière, répondais-je sincèrement.

Émile faisait partie de ses gens qui savaient d’instinct ce que vous pensiez, juste en vous regardant, l’espace d’un instant. Il avait cette faculté de savoir capter les vibrations de l’âme humaine. Comme j’utilisais aussi ce mode de reconnaissance depuis ma plus tendre enfance, il nous était facile de savoir sur quelle longueur d’onde nous étions. Son sourire franc en disait long sur ma réponse.

– É bin moué jé passé tout’ ma vi su la mèr, intervenait à son tour Ingénu avec sérieux. Tout’ moun’ éssit’ vi avèk sa ka veu bien nou don-né.
– La mèr é pa fèt’ pou tout’ moune. Y fo kemonsé mousse pou n’en fèr’ in métié, rétorquait Émile a Ingénu. Marc-Éric a pa l’pié marin. Y’a fèt’ le vo-yaje alé retour a Sem-Martin su Tarzan la sintoize a mou bouaye Daniel ke y’a désiné é fèt’ li munme, t’orè du l’vouèr, y’été blan kon-m in linje kant’ son t’arveni !
– Il y avait des creux d’au moins un mètre cinquante au large, un vrai rodéo ! argumentais-je en amateur face à ces marins d’exception.
– Jé vu dé mur d’o devan moué, dé vague ossi haut’ ke dé pié d’kinikié ! m’avouait Émile qui plaçait sa main sur mon épaule. Tu va n’en vouèr d’ote ki s’ra bien plu haut’ k’lé maleureuze tit’ vague ki t’a soukoué s’jour la ! Min la, m’a ki t’parle dé vague ké su la tère, lé sien’ ké ki boure dan té janme pou t’empéché d’avansé. Seu la, fodra k’t’apren a passé par d’su ! me recommandait-il en bon père de famille qu’il était.
– Moin jé vu un soumarin a tcheuke sentène d’brasse de Corossol ! coupait Ingénu.
– In soumarin ? semblait s’étonner Émile.
– Oui mon chèr, répondait Ingénu avec le plus grand sérieux. in soumarin avèk in… kemon keu kriye sa déja, le butin ké par d’su keu peu vouèr déhor kant’ son en-nsou d’l’o ?
– In trombinoscope, lâchait Émile comme dans « Questions Pour Un Champion ».
– Min non, sé in… in…
– Stétoscope ? semblait deviner Émile qui prenait la balle au bond en s’amusant d’un rien.
– In butin ki moute é vire pou eu vouèr tou partou alentour d’eu ! In…
– Cinémascope ! répondait-il dans la seconde.
– Nan.
– In giroscope alor’ ?
– Naann !
– Ch’kon-né ! In Génu ! enchaînait-il coup sur coup, alors que je restais silencieux, souriant jusqu’au oreilles, me régalant de leur humour en accent patois.
– Min naannnnn ! Sé pa se butin là !!! perdait patience Ingénu.
– Sé kon-m té kokiyage dedan sé koté la ka pluzieur zieu ki rent’ ?
– Min oui, in butin ki sèr’ a vouère par d’su d’lo san k’person-n lé voué ! In… in…
continuait Ingénu en me fixant du regard, alors que pour une fois j’étais hilare.
– Ki tourne kon-m lé zieu dé z’èskargo ? s’acharnait Émile.
– Sé sa ! Y rent’ é i sor, kon-m un téleskope, sé in…
– Eine trompe d’éléfan avèk in zieu d’beuf o bout’ ?
– Sacrab’ ton-nèr’ d’l’enfèr’, min sa sé pa couyan-nad’ avèk toué ! In… in… insistait Ingénu qui apparemment attendait une réponse de ma part.
– Un périscope, j’annonçais un brin déconcerté par cette évidence sans avoir saisi que j’étais en test, trop fier d’avoir donné la bonne réponse à Ingénu.
– T’avé rézon Inmile, yé pa kouyon s’bouaye la !
– Tchin, Marc-Éric, tu kon-né sa k’sé in tobok ?
– Non, pas vraiment.
– É in dzing ?
– Non plus !
– É eine kabèche ?
– Une calèche ? questionnais-je, n’ayant compris où mes interlocuteurs voulaient en venir.
– Tu veu kon-nèt’ ?
– Oui !
– In bin, in dzing sé sa, m’apprenait Émile en détendant son d’index sur le lobe de mon oreille, in tobok sé sa, enchaînait-il avec vélocité, bénéficiant de l’effet de surprise en me donnant une légère tape de phalanges sur le sommet du crâne, é eine kabèche sé…
– Aille ! Ouille ! Je ne veux pas savoir, merci Émile, bondissais-je de quelques dizaines de centimètres hors de portée sur le muret sur lequel nous étions assis tous les trois.
– Tu pèr pa argnien, sé la munme choze ! N’a pa eine pile de diférans’ rent’ in tobok é eine kabèche, se marrait gentiment Émile. Tchin, j’me rapèle pu d’ola k’le deuzième vien. Petète k’sa vien dé moun’ du vent d’Saline.
– Vous ne pouvez pas m’apprendre quelque chose de sérieux ? grommelais-je à mes deux farceurs pliés de rire.

Les deux compères se regardaient, puis Émile sortait de sa poche un objet et me le tendait. Il était très léger, semi-transparent, légèrement tuilé, presque aussi large qu’un couvercle de confiture bonne maman. On aurait dit du plastique, mais ça n’en était pas. C’était à la fois résistant et souple.

– Alor ? Tu kon-né sak sé ? me demandait Émile.
– Franchement ? Je ne sais pas.
– T’a eine tète ? In bin charse !
– Ce n’est pas fabriqué par l’homme. La texture est trop irrégulière. On dirait un pétale de fleur surdimensionné, comme si c’était rattaché à un réceptacle floral par sa partie la plus épaisse, mais je ne crois pas que ce soit d’origine végétale non plus, pas de système chlorophyllien. C’est à la fois solide et flexible, la matière semble totalement étanche à l’eau. C’est fait pour glisser sur quelque chose ?
– T’a prèsk’ trouvé ! m’encourageait Ingénu.
– Ça vient de la mer ?
– É kemon k’sa vien d’la mèr !
– Un éventail pour hippocampe en mal d’oxygène ? plaisantais-je, n’ayant pas la solution.
– In-n ékaye d’pouésson ! In gro z’ékaye, ne pouvait se retenir Ingénu de me l’apprendre en devançant son frère.
– Cette chose est une écaille géante ? m’interrogeais-je, sidéré.

Du coup, sachant l’origine de ce que je tenais dans ma main, je regardais l’écaille avec le plus vif intérêt. Décidément rien de ce que je voyais à Saint-Barth ne ressemblait à ce qu’il m’avait fallu une enfance entière pour apprendre. J’étais comme un môme à qui l’on vient de faire un cadeau magique.

– Je peux la garder ?
– Seulman si tu peu répon-n a s’te kestion la. Rouv’ té zorèye, ékout’ bien sak ch’te di. Té paré ? Èske tu koué k’lé pouésson s’makiye pou alé o bal ?
– Sans rire, on peut parier là-dessus ?
– Ch’te pari un franc k’na dé pouésson k’a leu zieu tout’ makiyé kon-m lé star ki briye tou partou ke j’voué a la télévizion. Eu l’a munme dé kouleur k’t’a janmé vu.
– Pari tenu ! répondais-je, sûr de gagner tant cela me paraissait peu probable.
– Tu m’doué in franc ! se mettait à rire toutes dents dehors Émile qui semblait sûr de lui.
– Mais ce n’est pas du jeu, je n’ai rien vu !
– Va charsé ton apparèye foto avèk ton butin k’tu fotografi lé tit’ choze, ma ki t’èspère à la hale a pouésson.

Je n’ai jamais gagné un pari contre Émile. Ses énoncés étaient trop bien ficelés pour ne pas tomber à chaque fois dans le piège, qu’habilement il me tendait. Cependant au fil de nos rencontres, à travers ses devinettes finement calculées et ses paris symboliques, il me distillait les principes élémentaires tenu de ses aïeux pour faire de nous, la jeune génération, des hommes de principes. En peu de temps, il me transmettait au gré de nos conversations, quelques fondements élémentaires. Des fondations qui resteraient à jamais présentes dans mon esprit, tant elles étaient en accord avec mon mode de pensée.

L’objectif ultra court pour les sujets rapprochés ne comportait pas de bague de mise au point. Celle-ci devait se faire avec le cou, en éloignant ou rapprochant l’appareil photo du sujet. Il fallait faire vite, le poisson ne pouvait attendre plus de quelques secondes. Cette fois-ci encore, je devais voir à travers mon appareil photo une des choses les plus spectaculaires du monde marin. Si Émile l’avait compris il y a bien longtemps, je le découvrais : l’homme ne faisait que plagier ce que la nature avant lui avait créé. Voir pareille splendeur me permettait de me rendre compte à quel point nous devions être humble et respectueux de notre environnement. J’avais encore tellement de choses à découvrir ! Le monde tropical paré de couleurs naturellement saturées allait très vite me passionner. Un univers extraordinaire s’ouvrait à moi avec cette discipline spécifique nommée macrophotographie.

La vision que j’avais dans le viseur était parfaite. Avec une infinie précaution, conservant le cadrage et la netteté en arrêtant de respirer, j’appuyais sur le déclencheur. En un soixantième de seconde, l’image portée par la lumière traversait l’objectif et… s’imprimait sur la pellicule.

A suivre…

Œil de Demoiselle, Corossol, Saint-Barth, 1986

Rédigé le 23 décembre 2010
Texte & dialogue : Marc-Eric
Traduction patois : J

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6 commentaire

  1. Véronique Giraud

    Un GRAND BRAVO…. et un GRAND MERCI 👍♥️

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  2. Merci beaucoup 😊 tellement de souvenirs remonte à la surface (mes deux oncles frères de mon père)… as-tu toujours l’écaille ?

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  3. Sylvie Boucher Cecini

    Superbe ! Et vous l’avez eu l’écaille ?

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  4. Marie Victoire

    C’est un grand plaisir de lire ces récits , j ai l impression de voir ti Claude avec son sourire et sa bonne humeur et de l entendre faire ses blagues , il doit être heureux de voir qu il est toujours présent dans nos mémoires !

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  5. J’aime tellement te lire 📖
    Je me régale de tes histoires….. un bon saut en arrière…. que de bons souvenirs, j’adore !

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  6. Encore un petit saut bien agréable dans le passé, on s’y croirait, c’est génial !
    J’ai hâte de découvrir le 7ème volet !!!

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