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L
es jours coulaient paisiblement à Saint-Barthélémy. Je n’avais pas de télévision et encore moins le temps de la regarder. Bizarrement, ça ne me manquait pas. C’était comme si cette masse rocheuse d’origine volcanique ayant surgi de l’océan il y a des millions d’années, était épargnée par les vicissitudes du monde moderne. Les informations choc du vingt heures, la pub ciblée répétitive, les médias dirigés tout azimuts, entraînant le besoin chronique de visionner cette boite à images au discours monologue, n’étaient pas encore ancrée dans les esprits. L’île, de par son éloignement, avait protégé nombre de ses habitants qui s’en tenaient aux habitudes traditionnelles, accueillant avec pragmatisme les outils modernes qui leur avaient permis d’améliorer leur quotidien, comme l’électricité.

En cette période de Noël, nous allions d’un bout à l’autre de l’île pour y faire des installations rapides, des réparations de dernière minute, des transformations électriques en tous genres, le mot vacances pour nos mains ne faisant pas vraiment partie de notre programme. Cependant, chaque jour, nous profitions d’instants routiers éducatifs pour passer en revue les arbres fruitiers.

– Vèye s’pié d’boi la ! Sa k’sé ? me désignait Claude du doigt, un arbre que j’avais juste le temps d’apercevoir.
– Un jeune poirier qui ne fait pas de poires, mais de beaux tapis de fleurs.
– É suila ?
– Un vieux Tamarinier ?
– Facil’ s’été t’écri su l’pano ! É suila la ?
– Un sapotillier, mais il ne fait pas le pot qui va avec la confiture de sapotille !
– É suila la ?
– Un corossol ! J’adore, c’est excellent en sorbet.
– Sé pa petèt’ ! É suila, é suila, é suila ?
– Un mombin ! Un pomme-cythère, un pomme-cannelle, un cerisier pays, un goyavier, un courbaril, un pomme-surette, un grenadier, un zikak rose, un papayer, facile ! Un pomme-cajou. Un, deux, trois raisins bord de mer !
– É se pié d’boi la ?
– Un… mais si je connais, attends, coupé en tranches ça a la forme d’une étoile, c’est très acide, c’est… un carambar ! Non ? Un carambole alors ?
– Vèye suila ! Sa k’sé ? désignait son doigt qui laissait une empreinte sur la vitre.
– Lequel ?
– L’pié d’boi ké tout’ blan.
– Ça alors, c’est dingue, je passe devant tout le temps, c’est comme si je voyais cet arbuste pour la première fois ! C’est quoi le truc magique ?
– Na pa. S’t’in pié d’boi d’Nouèl. Tout’ l’an-né yé vert, é kant’ Nouèl arive y vien blan !
– On avait dit les fruitiers, tu triches !
– Ou ja konnèt’ tout’ !
– Et ça, c’est quoi comme langue ?
– Du gro Kréol Gwada, me répondait-il avec une voix grasse de circonstance, le sourire jusqu’aux oreilles, é suilà ?
– Heuuu, tu me l’as dit pourtant, mais je ne m’en souviens plus.
– Sa ki t’ariv’ ? Sé du Boi din-n pou fère l’Bay Rhum !
– Indispensable, c’est vrai. Comment ai-je pu oublier ça !
– É suilà, t’a pa oblié ?
– Je sais. Ne me le dit pas, je cherche. C’est l’ancêtre des sacs Vuitton, mais si, c’est le… le… essayais-je de répondre avec le plus grand sérieux.
– Té ki perd ta tête bouaye !
– Non, tu as raison, ce doit être un abas-jourier ! Non ? Pardon, voilà j’y suis, c’est un vaissellier ! J’ai visé à coté on dirait ! Excuse, je n’étais pas concentré.
– Sé par ekspré k’tu l’fé, sé pa possib’ ? Sé t’in pié d’kalbasse pou fèr’ lé koui !

Nous continuions à nous occuper de cette façon le long des étroites routes faites de plaques de béton, trajet après trajet. Rares étaient les fois où il ne pouvait me dire le nom d’une espèce courante. Très vite, il m’était facile de mettre un nom sur un arbre après en avoir goûté les fruits ou utilisé les feuilles. J’avais ainsi enregistré une triple information, à la fois image, odeur et goût. Ces arbres généreux faisaient maintenant partie de mon quotidien. Comme si je les avais toujours connus. Des cocotiers de la plage de Flamands où nous faisions nos footings, aux quénettiers et manguiers de Lorient, sans oublier les citronniers de Saint-Jean que Claude se faisait donner par sacs entiers par une de ses nombreuses connaissances, c’était à chaque fois un régal. Si je me souviens encore quelle saveur avaient les jeunes cocos de Flamands dont on dévorait la pulpe gélifiée à la petite-cuillère-en-fibre-de-coco-taillée-au-coutelas, les quénettes de Lorient étaient de loin les plus sucrées de l’île. Quant aux citrons verts, s’ils n’étaient pas bien gros, ils donnaient trois fois plus de jus que n’importe quel citron importé des jardins automatisés d’Israël…

– Salu mou pot’ ! V’la l’cass-crout’, vèye sa ! me réveillait-il un dimanche matin à 7:00 alors que je lui avais promis de dessiner des annonces illustrées de beach-volley sur affiches pour le week-end suivant.
– C’est quoi ? Un pamplemousse ? Il est énorme !
– S’t’in’ shadek, me répondait-il fier de m’en apprendre encore.
– Où est-ce que tu trouves tous ces fruits ?
– T’a pocor’ tout’ vu !
– Bon, je me rendors, à plus !
– Jé dé papaye é dé fig bien mure ossit’, min y fo lé fèr’ asteur, tu n’en veu ?
– Tu vas faire du jus de pastèque ?
– Sé pa demin la vèye k’nora dé pastèk’ su in pié d’papaye bouaye !
– Claude je dors ! J’ai fini à 1:30 ce matin. Je vais arrêter la plonge au Captain Montbars, ils m’ont fait nettoyer toute la cuisine et les hottes aspirantes cette nuit. Si ça continue comme ça, bientôt je devrais refaire les peintures, bayais-je à peine réveillé.
– Alé, lève toué ! Le solèye é d’ja ho dan l’sièl.

Le mixer bon marché de la cuisine ronflait d’un son métallique qui me réveillait complètement. Autant me lever tout de suite pour aller vers le jus qui m’attendait. Comme je ne fermais pas mon appartement de location quand j’y étais, Claude y faisait des apparitions souvent bien trop tôt, y compris le jour du seigneur.

– Sé pa a souèr’ k’ta pou fère in-n foto d’nuit’ en ville ? Tchien, jus d’papaye frèt’ pou toué.
– Merci. Mmmmm ! Il est bon ton jus, à peine sucré, me pourléchais-je les babines.
– Sé normal ! Sé moué l’plu for’ du Corossol en jus d’papaye.
– C’est ce que j’avais prévu, j’ai potassé un bouquin sur la technique de surimpression.
– D’la ki préssion ?
– Comme il y a peu de lumière de nuit, on peut faire plusieurs clichés sur la même portion de film sans que celui-ci ne soit surexposé. Il faut débrayer le mécanisme d’enroulement du film du boîtier et déclencher l’appareil fixé sur un trépied stable.
– Jé mi lé markeur é l’papié su la tab’, rétorquait mon champion de changement de sujet.
– Tu fais la vaisselle maintenant ?
– Pa perd’ de temp, jé in-n surpriz pou toué. Sé pa t’in-n tit’ afèr’ !
– Encore ? Un jus de banane à présent ! Tu me dopes aux vitamines tropicales, c’est ça ?

Je n’avais qu’un sourire en guise de réponse. De jour en jour, mon ami me faisait découvrir les différents aspects de cette nature particulière qui l’entourait depuis sa naissance. De l’iguane discret de la pointe Corossol à la frégate en plein ciel avec ses ailes en W, en passant par cette grosse coquille univalve appelée burgot, rien ne lui était inconnu. Force était de constater que les espèces végétales et animales étaient parfaitement adaptées au climat et mieux encore, aux ressources locales. C’était pour moi un rappel permanent de la tâche ardue qu’avaient dû surmonter ceux qui, bien avant moi, avaient foulé le sol de Saint-Barthélémy pour y fonder une famille. Ceux-là même qui, sans hésitation, avaient fait le choix d’y vivre : une vie.

Amoureux de la mer au point de m’y baigner presque tous les jours, il ne m’en fallait pas plus pour être persuadé que je vivrais un bien-être permanent, privilégié inconscient des bonheurs multiples que nous avions à portée de main, sous le soleil des tropiques, comme l’étaient des millions de Caribéens. En ce milieu des années quatre-vingt, j’aurais eu des difficultés à exprimer pourquoi j’étais attiré par Saint-Barth en particulier, mais ce que je ressentais était comme… magnétique. J’étais littéralement aimanté par l’énergie tellurique de cette île. Influencé en permanence par son rayonnement invisible et pourtant bien présent. Son soleil, son aridité, son climat sec, son herbe blonde, sa végétation à la fois endémique et typique me convenait parfaitement.

Quant aux Saint-Barths eux-mêmes, j’apprenais chaque jour à mieux connaître ceux qui avaient fait de cette île aride sans agriculture possible, ce qu’elle était devenue. Curieux de nature, pour en apprendre encore un peu plus en m’intégrant pas à pas au monde Saint-Barth, je n’avais rien trouvé de mieux que converser avec les gens qui en avaient le temps. Milla m’avait ainsi vendu deux canotiers et un petit panier, en veillant que je n’y perde pas au change. Elle m’avait conté entre autres, marquée à vie, les terribles cyclones de son enfance qui les avaient laissé elle et sa famille sans rien de plus que ce qu’ils portaient sur eux, leurs maisons ayant été entièrement vidées de leur contenu, les arbres déracinés. C’était tellement inimaginable, qu’il m’avait été impossible de me mettre à sa place pour ressentir un tel désarroi dans un pareil cas.
J’avais du mal à réaliser l’ampleur de ce drame humain. Il m’était inconcevable de pouvoir repartir de si peu, armé de son seul courage. Mais ce qui devait m’interpeller le plus, c’était la volonté de ces familles à rebâtir et replanter sans attendre au lieu de fuir ces caprices météorologiques destructeurs, repartant presque de zéro. Alors qu’ils avaient le choix de rester ou partir du caillou comme certains l’appelaient, sans hésiter, ils se devaient de vaincre l’adversité par l’entraide. Debout, avec fierté, par amour de leur île, liés les uns aux autres par un passé commun qu’ensemble ils avaient tissés au fil des siècles.

En cette fin d’année 1986, il existait toujours sur l’île ce lien invisible qui échappait aux nouveaux venus de métropole, à savoir : une forte notion de communauté. J’allais d’ailleurs en avoir un bel exemple dans la nuit…

– Sa k’sé in-n ouverture ? me questionnait mon pote Claude alors que je dessinais au crayon à papier de fins tracés de positionnement qui me serviraient de guides pour réussir du premier coup mon dessin au marker noir.

Canon AE1 Program 1981

– Ça fait un moment que je me demandais quand tu allais me poser cette question. Tu veux que je t’explique à quoi sert l’ouverture du diaphragme d’un objectif ? Tu ne veux pas plutôt commencer par les vitesses d’obturation ?
– Konm’ sa t’chante ! N’a tèl’man d’butin su s’taparèye la, k’ju perdu. J’utiliz l’mode program é l’ouvertur’ en otomatik.
– J’imagine que tu me parles de ton appareil photo Canon AE1 Program ? Commençons par les vitesses d’obturation, c’est facile. Tu es en mode priorité vitesse, c’est-à-dire que tu choisis toi-même ta vitesse d’obturation. Tu me suis ?
– Ju la ! m’annonçait-il en posant son appareil sur la table de la terrasse.
– Je vois que tu es venu équipé ! Regarde, avec une focale de cinquante millimètres qui est l’équivalent de… Te rappelles-tu la focale qui se rapproche le plus de notre vision ?
– L’sinkante milimète !
– Dans le mille Émile ! reprenais-je une de ses expressions favorites. Donc, pour faire une photo nette avec un cinquante millimètres sur un sujet statique comme un chapeau de paille par exemple, il faut que tu choisisses un soixantième. C’est inscrit 60 sur la molette. Si tu ne cadres pas trop près, ton chapeau sera entièrement net. Si c’est un paysage, tout est net jusqu’à l’horizon.
– Min pou lé bitin ki bouje ?
– Je sais où tu veux en venir, pour les joueurs de foot, tu choisis au minimum un deux-cent cinquantième. Un cinq-centième, c’est encore mieux pour figer le ballon. Quoi ?
– Sa ké t’in sinsantièm’ ?
– Pardon, j’aurais du dire : un cinq-centième de seconde, ou un divisé par cinq-cent si tu préfères ! C’est moins d’une seconde, beaucoup moins. De mémoire, c’est zéro seconde virgule zéro, zéro quelque chose.
– Jé kompri argnien !
– Dis-toi que c’est très rapide, c’est le réglage qu’il faut pour les sujets en mouvement.
– In milièm’, sa va deu foi plu vit’ k’in sisantièm’ ?
– C’est exactement ça Claude, c’est parfait pour les tirs au but. Ce sont les bases de la photographie, ça sera toujours ainsi et ça te servira toute ta vie. J’en étais où ?
– Fijé la boule.
– Le ballon, le ballon… j’ai perdu le fil. Où voulais-je en venir ? Ah oui, les ouvertures ! J’ai oublié de te le dire, quand c’est toi qui choisis la vitesse d’obturation en sortant du mode Program, la bague d’ouverture doit être sur A qui veut dire automatique. D’ailleurs, pour commencer, je te conseille de toujours rester sur A au niveau du diaphragme. L’appareil va choisir lui-même l’ouverture qu’il faut pour que la bonne quantité de lumière passe à travers l’objectif. C’est ce qui fait la force de Canon, tu restes concentré sur les vitesses d’obturation sans te soucier du reste, mis à par le réglage de la sensibilité de la pellicule. Tu achètes de la 100asa, n’est-ce pas ?
– Sa ké lé aza ?
– Sur le coté de la molette de rembobinage de la pellicule, à gauche de ton appareil, il y a le réglage de la sensibilité de la pellicule. Il y a des pellicules photo qui captent lentement la lumière comme les cinquante asa et d’autres au contraire qui la captent très vite comme les quatre-cent asa. La pellicule cent asa est parfaite pour la lumière du jour. Je ne vais pas t’en dire plus pour ne pas t’embrouiller la tête.
– Jé janmé fé aten-sion a sa ! J’kon-né fèr’ k’la mize o poin.
– Je m’en doutais, ce n’était pas clair ce que je t’ai dit. Je reprends depuis le début. Pour avoir une photo correctement exposée, c’est-à-dire qui a une luminosité correcte, ni trop claire, ni trop foncée, il faut que ton sujet soit bien éclairé et que la pellicule reçoive la bonne quantité de lumière et ça, seul le boitier arrive à le déterminer.
– Kemon sa ?
– Tu ne dois retenir qu’une chose pour l’instant, tu…
– Eu peu pa fèr’ pu simp ? Sa kasse ma tèt’ dinmon !
– Tu trouves ça compliqué ?
– Si l’mode ouvertur’ é toujou en otomatik, n’a plu bezoin d’réglaje d’ouvertur’ !
– C’est vrai que pour monsieur et madame tout le monde, c’est beaucoup plus simple.
– Eu peu remplacé l’sinsantième par in ti déssin d’joueur d’foot ?
– On pourrait, oui, par un symbole !
– Toué k’inme bien fèr’ dé foto d’fleur, in ti réglaje otomatik pou lé fleur !
– Pourquoi pas ! Imagé par une marguerite, ça me parle visuellement.
– Tu veu fèr’ in-n imaje d’in moune ? Tu règ’ l’bouton su portré !
– Ah oui, bien vu !
– J’veu fèr in-n imaje d’l’a base avèk la mer é in morn’ en arièr’ plan, tu…
– Tu places la molette sur paysage ! répondais-je à sa place ayant compris la simplification du système.
– In ti dernié pou l’flash avèk in zéklèr’ é sé bon !
– Tu oublies le mode Program sensé réussir tout en toutes circonstances. On pourrait aussi rajouter un mode nuit avec une lune comme symbole.
– Sak tu n’en pense ?
– Ne bouges pas. Allo-allo ? Le service recherche et développement de Canon Tokio ? mimais-je une personne en train de téléphoner à grande distance en appuyant sur les mots pour qu’ils soient audibles à l’autre bout du monde. Je vous passe un ingénieur électricien Corossolien qui a inventé l’appareil grand public du futur !
– Tu t’Gurjel ou tu t’Moke de moué ?
– Mais non, je ne me moque pas de toi, je trouve incroyable que tu aies pensé à simplifier de cette façon. Avec tes symboles, tout le monde peut comprendre et mémoriser en un instant, c’est du pur génie Claude, je suis sincère.
– Sa s’ra bon pou toué ossit’ !
– Ah non, moi je ne pourrai pas revenir en arrière.
– Pouki ?
– Parce que je fais les choses à l’envers ! Pour tous mes sujets hormis ceux en mouvement, je fais mon cadrage et commence par choisir l’ouverture qui correspond à la zone de netteté que je veux obtenir. Le choix de la vitesse d’obturation vient en second au risque de passer en dessous du soixantième de seconde et de devoir utiliser mon trépied pour stabiliser l’appareil si je ne veux pas avoir de flou de bougé. Dernière chose, je fais moi-même la mise au point qui finalise la zone à mettre en évidence. Je peux ainsi placer ma zone de netteté en avant du sujet, sur le sujet ou en arrière du sujet. En fait, je fais ce que j’estime être le mieux pour valoriser mon sujet.
– Tu kon-né k’na déja dé z’aparèye ki fé lé mize o poin eu minm’ ?
– Je sais, c’est moi qui te l’ai dit. Le T80 Canon est le premier appareil photo autofocus de la gamme sorti l’an dernier. J’ai essayé celui du HIFI Center en allant le tester sur le quai. C’est… comment te dire ça, c’est lourd pour ce que c’est, c’est encombrant, c’est en plastoque pas joli, c’est relativement bruyant, ça mouline à la mise au point avec une visée oculaire pas terrible qui est à l’opposée des visées ultra lumineuses du F1.
– L’vizeur pou la mize o poin sèr’ pu argnien, sé l’objektif ki fé tout’ l’travaye !
– Retiens bien ce que je vais te dire, aucun appareil au monde même dans le futur le plus lointain n’aura de sens artistique et saura où faire la mise au point exactement là où tu l’aurais voulu. Ce sera toujours des moyennes, une mise au point moyenne, une vitesse d’obturation moyenne, avec un éclairage moyen. Même en étant sur un réglage spécifique comme fleur, portrait, montagne, flash, nuit, spaghetti, panzanni et tutti frutti, ce sera toujours de l’à-peu-près. Ça m’énerve !
– Sa ki t’pik, man ?
– Nous faisons marche arrière Claude. Au lieu d’éduquer, d’instruire la nouvelle génération à des techniques élaborées pour que chacun puisse s’exprimer selon sa vision des choses, on simplifie, on désapprend, on se désinstruit pour ne devenir que des appuyeurs de boutons sans avoir aucune notion de ce qu’il se passe à l’intérieur des appareils que l’on utilise. Sans comprendre les bases de la lumière. Tout ça parce qu’il faut faire des efforts intellectuels pour entrer dans le monde de la photographie.
– Y fo in patchète de temp pou arpren-n la foto. Moué minme, jé kompri argnien o liv’ é person’n kon-né argnien !
– C’est bien ça. Plus personne n’a le temps, mais tout le monde a une télé, sans compter qu’il faut aussi de la volonté. Je ne dis pas ça pour toi, hein, ne va pas mal le prendre.
– Pa t’inkiété, ju pa tèbè !
– Je me rappelle mes premiers tirages papier quand je faisais du négatif, deux photos sur trois étaient bonne à jeter à la poubelle et les couleurs kodak étaient si loin de la réalité ! Ça a du en décourager plus d’un. Je me rappelle être retourné au HIFI pour demander des explications. Je n’étais pas content, tu peux me croire ! Je suis passé en diapositives, là j’ai retrouvé ce que je voyais dans le viseur. C’est pour ça qu’on va vers plus de facilité coté technique. Mais je pense qu’on se trompe.
– Tu koué k’eu va pa dan la bon-n direksion ?
– Tu parles des industriels ? Ces compagnies se trompent rarement avec les études de marché. Ils y arriveront dans dix ou quinze ans, peut être même avant l’an deux mille.
– On n’arèt’ pa l’progré !
– L’automatisation vient de l’ignorance, pas du savoir. Il faut apprendre pour savoir ! Alors oui, je te l’accorde, c’est complexe, mais pour les personnes comme moi qui ont ce savoir, ce progrès-là ne nous sert à rien, au contraire, il restreint nos possibilités.
– Le jour’ k’eu va fèr’ dé zaparèye intélijan, sa s’ra pu simp’ pou tout’ moune !
– Comme tu dis. Je crois que tu as raison, ils y arriveront. C’est tellement évident que l’on tend vers des appareils entièrement automatisés où il suffira juste d’appuyer sur un bouton. Ça sert à quoi en définitive de savoir tout ce que je sais pour réaliser une image si une puce électronique peut me remplacer ? A chaque fois que j’essaie d’expliquer la photo à quelqu’un, la personne repart avec encore plus de questions qu’auparavant ! Résultat, nous sommes très peu à savoir se servir d’un boitier en mode manuel ou semi-manuel comme je le fais, et c’est sans aborder le sujet de l’éclairage multiflashs !
– Le modi flash é chèr oui !
– Ce que je veux dire, c’est que c’est nous en tant qu’humains qui sommes perdants.
– L’mien é mort, lé bat’ri a coulé tou partou en’dan. L’acid’ a manjé lé kontak.
– Amène-le moi, je peux te le réparer, j’ai ce qu’il faut pour refaire les contacts.
– Tu m’oré di sa avan, j’te l’oré en-mné. Asteur sé plu possib’ yé dan la pan-n a z’ordure. Sa kout’ presk la munme choze d’le fèr’ réparé ke de n’ajté in neuv.
– Ah, dommage. Tu vois, c’est bien ce que je disais. Nous sommes en pleine société de consommation, on ne répare plus, on jette. Ça me désole. Pour en revenir à nos moutons, c’est nous qui perdons un savoir-faire intellectuel que les machines ne remplaceront pas parce qu’elles n’ont pas de goût, pas de talent, pas de virtuosité, pas de génie, pas d’intelligence… pas encore.
– Fo pa d’ète péssimis’ mou pote, j’vé t’don-né in kou d’min pou fèr’ dé bél’ foto cent pou cent Sem-Bath ! Sa ké l’mode B ?
– C’est le mode nuit en manuel pour les expositions chronométrées. Si tu appuies dessus une minute, la pellicule est exposée une minute à la lumière ambiante.
– S’oré été mieu avèk in-n lune !
– Je ne te le fais pas dire ! Mais le temps d’obturation dépend de l’ouverture choisie.
– Sa ké l’sinbole O avèk in-n barre o mitan ?
– C’est l’axe du film. Tu prends la mesure de cet axe jusqu’au centre du groupe optique et tu obtiens la focale de l’objectif.
– Sa sèr’ argnien, la fokale é marké su l’objectif !
– Tu as raison, bien observé.
– Tu l’a d’ja fèt’ ?
– Non, ne me demande pas où est le centre du groupe optique, je n’ai jamais vu aucun repère. Ça doit être décoratif à présent ! Un rappel peut-être ? Je dis n’importe quoi, je n’en sais rien du tout. La prochaine fois je t’apprendrais à lire la zone de netteté qu’on appelle profondeur de champ directement lisible sur l’objectif selon la distance de ton sujet, il n’y a rien de plus facile, il suffit juste de savoir lire. Avec ce mode-là on passe en vitesse automatique et ouverture manuelle, c’est le mode priorité ouverture ! Mais là maintenant, il faut que j’avance sur les dessins !
– Ta presk fini. Sé difisil l’mode priorité ouverture ?
– Non, c’est passionnant !
– Pouki k’na in-n pile de chif’ su l’objectif ?
– Tiens, je l’attendais aussi celle-là ! J’aurais parié que tu me la poses en premier et j’aurais encore perdu, je n’ai pas de chance aux jeux de hasard. Tu es prêt ? Tu vas arriver à te souvenir de tout ce que je t’ai dit ?
– J’tékoute, i rèss d’la place dan mou servo, n’a pa k’dé kouyon-nad’ dan s’te bouète la !
– Mets ta ceinture ça va décoiffer.
– Ju paré !
– Les chiffres que l’on retrouve sur toutes les optiques sont généralement les ouvertures 22, 16, 11, 8, 5.6, 4, 2.8, 1.8, 1.4 et 1.2 pour le plus lumineux d’entre eux.
– Le sièn-ne ka la bague rouje ?
– Exactement, comme le 50mm ouverture 1,2L. Je ne vais pas te parler des valeurs intermédiaires qu’on va oublier si tu veux bien. Je vois que tu suis, ça fait plaisir. Je vais faire simple. Positionné sur ouverture 22, le diaphragme se ferme complètement et laisse passer vingt-deux fois moins de lumière que la luminosité de ton sujet. Si tu regardes sur ton objectif, la zone de netteté est comprise entre un mètre cinquante et dix mètres environ. Comme il y a très peu de lumière qui rentre dans l’objectif, la vitesse d’obturation va être lente et risque d’être en-dessous du soixantième de seconde. Il te faudra un trépied pour stabiliser l’appareil et éviter le flou de bougé. Tu as suivi ?
– Jé kompri.
– Prenons une valeur intermédiaire comme ouverture 11 qui laisse passer onze fois moins de lumière que la lumière de ton sujet. Quelle est ta zone de netteté ?
– Deu mète a sink mète.
– Parfait, tu es le plus doué de ton quartier !
– Min si j’bouje la mize o poin, sé pu la munme choze ?
– Voilà, tu as compris le truc, c’est tout l’art de la photographie. Tout réglage imprécis conduit irrémédiablement à un flou précis ! Si tu bouges la mise au point, la zone de netteté avance ou recule. A toi de voir si tu as besoin d’une grande zone de netteté ou au contraire une zone de netteté courte. En prenant une zone courte avec l’ouverture 4.0, tu te rapproches de la pleine ouverture, beaucoup de lumière entre dans l’optique, la vitesse d’obturation est très rapide.
– Pouki na pa d’ouverture 1.0 ?
– Ouverture 1.0 voudrait dire que le groupe d’optique qui compose ton objectif ne freine pas la lumière. Ce serait l’optique parfaite avec une transparence absolue. Un caillou qui devrait peser au moins deux kilos avec une lentille frontale énorme et un coût équivalent à un pick-up Chevolet.
– Monmons’ ! Ju fotografe profésionèl asteur !
– Presque. Il va te falloir saisir l’instant maintenant que tu as compris quel réglage pour quel sujet. Là tu peux me croire, il y a du boulot de préparation. La chance n’est pas toujours au rendez-vous ! Mais j’ai un truc pour toi, peux-tu prendre le marker et le passer sur tous les traits gras que j’ai fait au crayon ? On va gagner du temps à deux !

Quel Dimanche ! Nous avions mis la matinée pour finaliser les dessins. Il avait plu toute l’après-midi. Un temps à ne pas sortir son appareil photo de son étui. J’avais rendez-vous avec Claude à Gustavia devant le HiFi Center en début de soirée, mais aucun moyen de l’avertir, je n’avais pas de téléphone non plus… Mon gars, pensais-je, c’est encore raté pour la photo de nuit.

Je me rendais au point de rendez-vous et sans attendre, cherchais à pied mon axe de prise de vue. En zig-zag, j’arpentais la voie de la République quasi déserte sous une pluie fine qui ne s’arrêtait pas de tomber. En tendant mes deux bras devant moi et en reliant mes pouces et index, je créais un cadre plus ou moins rectangulaire à travers lequel j’observais la ville en cherchant la bonne focale. Finalement, le seul endroit qui me permettrai de faire une image à l’abri de la pluie était sous le porche de la bijouterie Miot, situé à l’angle de la Rue du Port et de la Rue de la République. Concentré, alors que j’étais assis sur les marches à recalculer mentalement la durée d’exposition avec une très petite ouverture cumulée à huit expositions consécutives, j’entendais distinctement :

– Oh la Sint’ Vierg’ ! J’pensé k’sété in fotograf k’arivé pa a dormi é kétè ki vagnaudè dan Gustavia man ! Jé vu d’koué bougé la, j’été sur k’s’été toué k’été ki drivé la man ! me surprenait Vianney Blanchard.
– Tu m’as fait peur ! Comment savais-tu que c’était moi ?
– Pa difisil a trouvé. In trépié déplié su l’trotoir é ta Brasilia Canon parked front of the HiFi Center, Dieu seu tcheul ke sa pouvé d’ète d’ote man !
– Tu ferais un bon agent secret international Vianney, tu as raté ta vocation multilingue.
– Yes I ! Té ki vien o volley sanmdi pou l’tournoi ?
– Les affiches sont prêtes et j’ai hérité du poste BBQ.
– Sa k’tu veu pren’ en foto, Le Select ?
– Seulement les traînées des feux de voitures et le décor.
– Tu peu m’ekspliké sa, man ? me demande celui qui m’avait acheté quelques mois auparavant mon premier appareil photo reflex Minolta.
– C’est compliqué. Mais si tu insistes… Il te faut une petite ouverture pour n’enregistrer sur le film que les choses très lumineuses, sinon on va voir des carrosseries fantômes quand elles vont passer sous les lampadaires. Il faut que les véhicules roulent sur la longueur du cadrage en neuf ou dix secondes sans s’arrêter au stop. Lentement au départ et plus rapidement sous les éclairages routiers. Il faut que le cumul des surimpressions ne soient ni sur-ex, ni sous-ex alors qu’au premier plan on est peu éclairé par rapport à l’arrière plan… Tu suis ?
– É tu kartchul tout’ sa d’tète, man ?
– J’ai noirci beaucoup de papier avant de trouver le bon compromis entre ouverture-vitesse, le nombre de surimpression et la sensibilité de la pellicule.
– Avec ki film ke tu fé sé picture la ?
– De la lumière du jour, 50asa, en fujichrome comme d’habitude.
– Tu va avouèr d’la light green, maaan !
– C’est juste, la température couleur n’est pas adaptée à l’éclairage artificiel.
– Rouge ossit’ é oranje avec lé clignotan !
– Orange ? Vianney, tu es un génie !
– Yes i. Tu va m’la moutré apré ?
– C’est une première, mais c’est promis, je te la ferai voir si elle est réussie.
– Bon, yé tar man, ju ki rente at home, see you.
– A plus Vianney.

A peine finissais-je de m’exprimer qu’une voiture descendant en roue libre la rue du Port stoppait pile devant moi.

– La pli é su nouzot’, t’a bezoin d’moué ou pa ? me demandait Claude à travers la vitre entrouverte de sa Pony, arrêté à hauteur du seul panneau stop de l’île.
– Tu peux me rendre un service ? Fait le tour du pâté de maison en roulant à quinze kilomètres à l’heure et reviens au même point. Je t’explique tout en détail à chaque passage. Il y en a huit. Action !
– Lé moun’ va kouère k’on é fou ! Té paré ? A prézan, sé voyé alé !

Grâce à Vianney et à Claude j’avais réussi mon image du premier coup, comme par magie. A ce moment de ma vie, je ne parlais que de photo, ne pensais que photo, ne vivais que pour la photo. La pluie et le sol mouillé que je pensais défavorable, avaient sublimé cette image qui s’était complètement illuminée là où je pensais à tort qu’elle serait sombre. Le magnétisme de Saint-Barth avait opéré, une fois de plus. Combien de temps encore continuerais-je à avoir une telle chance ?

A suivre…

Rue de la République, Gustavia, Saint-Barth, 1986

Rédigé le 23 décembre 2010
Texte & dialogue : Marc-Éric
Traduction patois : J
Rajout et correction : Caroline

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8 commentaire

  1. J’coué ki fodra ke j’reli sa in bon d’otrois fois pou fère sa rentré dan ma cabèche.:sunglasses:

    1. Mort de rire Jojo ! Je vois que ce n’est pas encore simple à comprendre… Mais ce sont les bases de la photographie, même si aujourd’hui tous ces repères chiffrés ont dirparu des optiques… C’était pourtant bien pratique ! :rabbit::smile::rabbit:

  2. C’est toujours avec autant de plaisir que je me replonge dans tes récits et en dévore chaque mots comme si c’était la 1ère fois ! 😘

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  3. Sublime ! 😍

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  4. Sylvie Boucher Cecini

    j’aime beaucoup cette photo ! je ne croyais pas que faire des photos était aussi compliqué. Je me contente du réglage automatique, et de faire 20 photo pour en avoir une qui me plait !

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  5. waouh la photo !!!

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  6. Pendant que je lisais c’est comme si j’y étais. Et comme le dit si bien ta femme j’avais l’impression de les entendre. Tu es vraiment doué ME !!!!! Je n’ai qu’une chose à te dire continue !!!!

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  7. Georgette Laplace

    Marc-Eric, merci beaucoup, elle est sublime ton histoire, je m’aperçois que tu en connais bien des choses sur St Barth sa que j’voué là t’a été fouiller dans tout les tis trous pou vouère qui richesse en information que tu pouvé trouver.
    Et oui J’ADORE. BIZ JOJO

    (transfert com FB 2011 à WP)

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