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L
e travail avait repris sous le soleil radieux des Antilles, comme les semaines précédentes. Sans m’en apercevoir, je m’ancrais profondément au rocher. Le week-end photo était passé à vitesse éclair, bien trop vite à mon goût. Toute cette semaine, nous avions travaillé sans relâche et sans changement de programme du lundi au vendredi sur une grande villa de Pointe Milou. Depuis peu, Claude et moi-même faisions la course. Nous nous jaugions réciproquement sur nos capacités d’électriciens à faire un travail le plus rapidement possible, sans pour autant qu’il soit bâclé, bien au contraire. Bien que nous ayons des spécificités complémentaires, j’étais arrivé à le convaincre qu’il était beaucoup plus efficace de travailler à deux plutôt que seul dans son coin. Notre association portait ses fruits, nous ne ménagions pas nos efforts, allant jusqu’à échanger nos savoir-faire et nos astuces, qui nous permettaient d’améliorer de jours en jours nos techniques de saignées dans les parpaings, de scellement de tubes et de boites, de maintien de tableau à niveau… Nous étions fiers de nous.

Hoye ! Yé l’eur pou nou zote rentré a not’ kaze ! m’annonçait Claude couvert de poussière.
– Il nous reste deux tubes et on a fini de tirer les fils, finissons maintenant !
– Oui min moin, jé in djab a fèr’ demin.
– Ce sera sans moi, j’ai rendez-vous avec un iguane, plaisantais-je.
– Ah oui ? Moin ki voulé k’tu vené avec moin !
– On a fait un bon mois tu ne crois pas ? Tu ne peux pas reporter à l’année prochaine ?
– Sé pa dé couyon’nade bouaye ! Tu va veni ou pa ?
– On transpire dix heures par jour Claude ! En ce moment je fais la plonge au Captain Montbars à Gustavia, je dors quand ?

Son expression beau fixe accompagnée de son invariable sourire continuait à s’afficher de plus belle en attendant ma réponse. Si Claude me demandait de l’accompagner, c’est qu’il avait besoin de moi, c’est tout du moins ce que je pensais sur l’instant. Or, comment refuser quoi que ce soit à celui qui m’avait permis de rentrer dans son entreprise ?

– Ok, a quelle heure ? je lui demandais en soufflant.
– A sèt’ eure a la kaze. Vèye a pa arivé en-r’tar !
– Nannnnnn ? Té ma-lad’ boue-ail, lui répondais-je en patois approximatif pour reprendre son expression favorite. Tu veux bien me dire ce qu’on va faire demain ?
– On é ki va mouté in’ lumière pou in moun’.

J’en restais coi. Pourquoi diable avait-il besoin de moi pour si peu ? Ma Volkswagen Brasilia m’emmenait chez moi pour me reposer en vue d’une autre course contre la montre qui en ce mois de décembre finirait vers une heure trente du matin, pleine saison touristique à Saint-Barth pour les restaurateurs de renom.

Cette soirée au Captain Montbars était quasi identique aux autres, excepté le samedi soir où c’était bondé, les tables étant réservées des semaines à l’avance. J’ai souvenir que les cuistots jetaient les poêles fumantes dans les bacs en criant « chaud devant » et que la machine à laver automatique avalait paniers sur paniers sans discontinuer des heures durant. Il faut avoir vingt ans pour assurer deux boulots pénibles en même temps, pour avoir cette endurance qui nous permet de tenir debout en conservant le rythme sans ralentir, vingt ans pour n’avoir peur de rien.

Ma Brasilia hors d’âge arrivait chez mon ami de Vitet, fumante de vapeurs bleutées comme les poêles surchauffées du Montbars. Claude était là, devant sa voiture à m’attendre.

– Salut mon Claude ! Je suis à la bourre oui, je sais, c’est congénital, j’ai toujours cinq minutes de retard.
– In bin règue ton ékale d’borgo in-n bon-n foi avec sink minute d’avans’ ! Me disait mon coéquipier d’un ton sérieux en parlant de ma montre. Alé, moute a bor’ !

Sa réplique me stupéfiait une fois de plus. Sous ses dires souriants quoi qu’il arrive, il annonçait des évidences auxquelles je n’aurais jamais pensé. La Pony Hyundai s’engageait sur les hauteurs du morne Vitet. Je n’étais jamais allé sur ce tronçon de route où deux véhicules ne pouvaient se croiser que difficilement. La Pony roulait quelques centaines de mètres puis s’engageait sur un chemin à gauche de l’étroite route bétonnée.

– Sé bon, on é t’arivé ! Tu peu halé lé z’outi é l’sac plastik CCPF ?

Claude me plantait là, dans un endroit calme où il n’y avait pas un bruit. Un lieu entouré d’arbres où l’on avait du mal à voir aux alentours. Chargé de la caisse à outils et du matériel à poser, j’arrivais sur un sol cimenté qui s’étalait entre quatre maisonnettes et une citerne dont les gouttières se promenaient comme des guirlandes pour l’alimenter en eau. C’était un endroit à la fois propre, rustique et simple. Épargné par le modernisme.

– Tu veux bien m’expliquer ?
– On é en avans’.
– En avance de quoi ? Pourquoi un inter et un tube fluo ?
– EDF vien d’mouté l’konteur ! La vieuye fenme ki rèsse la a pa in’ pile d’arjen.
– Et ? Fini tes phrases ! Il faut toujours que je te tire les vers du nez.
– In bin si ta pa enkor’ kompri, on é ki va li ran-n in ti servis’ !

Je prenais conscience que quelque chose ne tournait pas rond chez moi. J’avais encore du mal à m’en rendre compte. Comme je ne comprenais vraiment les choses que par comparaison, il m’était facile de comparer le comportement de Claude au mien. Lui donnait de sa personne, bénévolement. J’aurais dû ne pas y porter attention, mais je me sentais blessé de ne pas avoir ce réflexe qu’il avait naturellement.

M’en ki va rédi l’cab’ depi l’konteur juska la kuzine, é toué okupe toué d’mouté la lumière é l’bouton, écit’ n’a pa argnien d’caché. Sé dé mur en cho. Tout’ lé fil é déhor ! Ch’tenvoye in-n ralonje pou persé lé trou. Pa perd’ de temp, tu va vouère d’la mizère !
– Le tube va où ? je lui demandais. Quelle misère ?
– Mé le ola k’tu veu, sé toué ké l’boug a lumière !
– Entre la table et le plan de cuisson, légèrement décalé pour qu’on ne fasse pas d’ombre sur ce que l’on cuit, ça te va ?

Claude était déjà sur le compteur à connecter la rallonge électrique qui allait nous permettre de faire les premiers trous pour placer les chevilles. La pièce dans laquelle j’étais était minuscule. Si j’avais bien compris l’architecture, chaque pièce était individuelle. Cuisine, chambre, pièce d’eau et une quatrième qui était fermée, étaient complètement séparées. Jamais je n’avais vu pareille disposition auparavant. C’était loin d’être bête, il devait y avoir une bonne raison de construire ainsi, Claude m’en dirait plus à l’occasion. Je l’entendais taper dehors, le soleil était encore bas, l’air encore frais. Les minutes passaient, l’inter, le tube fluo étaient en place, tout s’était posé rapidement jusqu’à ce que debout sur l’escabeau, j’essaie de planter ma première pointe en acier dans le mur pour maintenir le câble d’alimentation. La première pointe du cavalier se cassait net ainsi que la seconde, la troisième se pliait, idem pour la quatrième que j’avais déplacé de quelques centimètres.

– Claude ! J’ai un souci ! Les murs sont en acier ? criais-je pour qu’il m’entende.
– Sa sé dé mur ki vieu, min yo solide ! me répondait une voix éraillée de femme.

Je me retournais, surpris, perdant presque l’équilibre sur l’escabeau en aluminium sur lequel j’étais, et voyais une dame âgée vêtue de cette robe caractéristique à petits carreaux dite « à accrocher devant » que seuls les anciens portaient encore à Saint-Barth.

– Bonjour ! Je suis avec Claude, annonçais-je ne sachant que dire, pris au dépourvu.
– Moin kon’nèt’ ki moun’ ou yé. Zot té ké bien janti si zot té peu aranjé pate a sé chèze la pendan zot la !

Bien que je comprenne le patois articulé par Claude, là il s’agissait de « Créole du moun’ du vent » et parlé trop vite, il m’était inaccessible. Je me remettais donc à la fixation du câble plaqué sur cet incroyable mur fait de je ne sais quel ciment, qui était aussi dur que du fer. Les quelques mètres qui séparaient l’inter du néon nous prenaient plus de deux heures et deux boites de cavaliers ! Ce travail terminé, nous nous attaquions aux pieds de chaises, collant et vissant tout ce qui pouvait l’être, pieds de table y compris. Il était midi passé quand toutes ces petites réparations furent terminées. Alors que nous rangions nos outils, prêts à partir, cette dame dont je ne connaissais pas le nom, s’adressait à nous, nous faisant entendre :

– Moin préparé zot an ti choz’ manjé.
– C’est gentil Madame, mais on ne va pas vous déranger, lui disais-je, par politesse, surtout pressé de rentrer chez moi à l’Anse-des-Lézards.
– Z’assièt’ zot’ ka aten’ su tab’ la.
– Tu pe pa dire nan, s’tin hon’neur pou èl si on rèsse a manjé !

Cette semaine avait eu raison de moi. J’étais claqué. Finalement d’accord pour tout. Après s’être lavé les mains avec un savon jaunâtre gros comme un pain de beurre, on s’asseyait face à face Claude et moi, précautionneusement, sur les chaises de la cuisine que nous venions de réparer avec des vis surdimensionnées. Sur la cuisinière en fonte d’un autre temps, dans une poêle dont la paroi externe était noire de suie, avait roussi des coulirous péchés du matin. Était-ce à l’épervier ou à la senne ? A l’anse des Flamands, Colombier, Corossol ? Je n’osais poser la question ne voulant rompre la tranquillité ambiante.

Dans une casserole en aluminium qui contrastait fortement avec la poêle tant elle brillait, avait bouilli du riz blanc. Avec des gestes délicats, cette dame emplissait nos assiettes sans qu’on ne dise un mot. De l’eau de citerne accompagnerait ce déjeuner. Nous étions copieusement servi et l’odeur de poisson frit qui se répandait dans cet espace restreint m’ouvrait d’un coup l’appétit.

– Y fo ou di moin kombien men ka doué ou pou travaye zot’ ! murmurait au bout d’un moment notre cuisinière à Claude  alors qu’elle nous servait à boire.

Un court silence s’installait. C’était comme si je devais prendre moi-même la décision. Je regardais Claude d’un air de dire : dis-lui toi ! Dis-lui que c’est un coup de main !

– Pa t’inkiété pou sa. On l’a fèt’ pace ke sa nou fezé plézi. Sé pou ton Nouèl ! lui disait-il de sa voix la plus agréable, en tant que généreux Corossolien qu’il était.
– In bin, mèci Claude ! Zot’ sé konm’ deu bouaye moin ! s’adressait t-elle à nous.

On se serait cru dans un film de Marcel Pagnol revu et corrigé version Caraïbe. La tête penché dans mon assiette, j’en avais les larmes aux yeux. Que la famille de Claude devait être grande ! Comme il devait être aimé ! La dame nous regardait manger avec les doigts, Claude souriait même en mastiquant, son contentement devait être immense. Il flottait dans l’air comme un goût de paradis. Une notion de famille m’envahissait. J’avais pour la première fois le sentiment d’en faire partie. Mon esprit s’échappait dans un autre monde, fait de relation simple et d’authenticité. Je repassais à grande vitesse dans ma tête mon vécu à la recherche d’une émotion semblable, mais ne la trouvais pas…

– Mi, pren’ en ti choz’ manjé enkô, sa ké ren’ zot’ plu kosto ! nous resservait cette dame attentionnée de Vitet.

Nous avons su manger ce poisson goûteux riche en arrêtes sans nous étouffer. Le riz blanc qui l’accompagnait se mariait merveilleusement bien avec le coulirou. L’eau de citerne additionnée de deux gouttes de citron vert était « aromatisée » avant le phénomène de mode répandu aujourd’hui. Contrairement à mon ami Saint-Barth, je n’ai pu finir mon sixième coulirou…

Nous montions en voiture, j’avais trop mangé et manquais de sommeil.

– Elle s’appelle comment cette gentille dame ?
– Yvonne, sé la seur a Bibite, l’plombié.
– Tu aurais pu faire les présentations !
– Sé pa grav’. Ojordi ta fèt’ in-n bon-n choze. Joyeu Nouèl mou pot’ !

– On est déjà le 25 ?
– Tu va konpren’ taleur ! On é ki déssen o Corossol, pren ton aparèye foto, Inmile a kroché in lézar pou toué.
– C’est vrai ! m’exclamais-je, ton père en a un ?
– Sé pa petèt’ ti male !

Le sens des ces phrases, je les ai compris des années plus tard. Claude connaissait mon enfance, je lui avais raconté les grandes lignes. Dès l’adolescence, j’avais vécu de pensionnats en pensionnats réputés, cultivant esprit de compétition, individualité et excellence, éloigné de ma famille. J’étais démuni de tels sentiments. Je devais apprendre ce qu’était la richesse du cœur. Il venait de m’en offrir un aperçu en cette période de fêtes de fin d’année. Donner aux autres plus que son temps était dans bien des occasions, une telle satisfaction, que l’on éprouvait autant de bonheur que les personnes qui bénéficiaient de ce geste fraternel…

Émile nous attendait. L’iguane aussi, prenant une pose royale que j’immortalisais sur diapositive accompagné d’un hibiscus jaune du jardin de ma mère.

J’ai mangé chez bien des gens et dans nombre de restaurants réputés. Le seul repas que je garde en mémoire avec autant de détails est celui-là.

Simplement.

A suivre…

 

Rédigé le 19 août 2010
Texte & dialogues : Marc-Éric
Traduction patois : J

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13 commentaire

  1. Chantal LAPLACE

    J’aime beaucoup, super bien écrit :clap::clap::clap:. Les souvenirs remontent :pray:

    Je me revois chez elle c’est notre voisine.
    Quel beau témoignage avec votre ami Claude qui était d’une grande gentillesse.

    Merci pour tout ! :pray:

    1. Merci Chantal pour ton aide qui m’a permis d’identifier cette gentille personne qu’était Yvonne.

      Bonne lecture ! Bisous ! :rabbit:🥰:rabbit:

  2. Le livre… Le livre…l e livre !
    J’en veux un moi aussi et l’autographe en plus…

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  3. Moi non plus je me lasse pas de lire tes écrits…. j’aimerais avoir un livre en souvenir que je garderais précieusement ❤️🥰

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  4. Je me lasse pas de lire tes écrits… Magnifique !
    On dirait que le temps c’est arrêté l’espace d’un moment !

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  5. J’ai les larmes aux yeux en relisant tes récits, merci Marc Eric…

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  6. Sylvie Boucher Cecini

    à la manière dont vous racontez, on est avec vous !

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  7. Marie Victoire

    Tes récits sont toujours captivants, on sent tout ce passé remuer en nous comme si c’était hier, ils seraient si bien tous réunis dans un bouquin, mais ce qui nous donne ce pincement au cœur c’est bien sûr que tu fait toujours vivre Claude dans tes récits et ça c’est le plus bel hommage car il le mérite, il était formidable, merci ! On a grandit dans ce même quartier avec lui !

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  8. je reprend l’expression de Saby qui était bien connu sous le vent aussi pour l’avoir entendu d’une de mes tante (qui était la grand-mère maternelle de Claude) « eine main lave l’ote et les deux lave la figure » merci Saby 😉

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  9. Je n’ai pas de mots assez forts pour décrire ce que je ressens en lisant ton texte, quelques larmes ruissellent le long de mes joues, merci Merci Marc Eric !

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  10. Bravo Marc Eric !!!! étant on moune Vitet moin ké rajouté on choze, sé que ou et Claude zot rend on grand service ba pov vieu femm la ki té pa ni pèsonn pou té ocupé d’li, é sé pa toute moune ki té ké fè sa zot fèt’ pou y ! Zot fè on bon action é moin cètain ke toute moune ki té ka passé wouai i, i té ka dit, sé deu boyes-la yo té tellement gentil, yo pas minme pronn moin yon sou, bon Dieu ké rend yo sa ! Si toute moune té kom sa, sa té ké tellement bien. Et i sans doute rajouté tit expréssion si la bien connu au vent d’l’île : yon main ka lavé lotre, é vieux ma tante moin té ka rajouté : é lé deux mains ka lavé la figuu !

    Beau texte et très belle leçon de Vie ! BRAVO !!!!!!!!

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  11. N’ayons pas peur des mots, tu es un véritable génie avec en plus une mémoire du détail hors norme !
    Il n’est vraiment pas donné à tout le monde de faire d’une histoire, somme toute, “banale”, un récit aussi captivant et émouvant.
    Le temps d’une lecture, tu nous fais quitter la réalité pour un très beau voyage à travers notre passé, notre culture… réveillant ainsi des émotions et des sentiments très forts, et tu as raison Jeanne Marie, ça fait un bien fou !
    J’attends la suite avec impatience !!! Bravo et merci Marc Eric.

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  12. Marc-Eric, je pense quand même que, quand ton récit sera terminé, tu devrais le faire aussi sur papier, car si tu ne veux pas vendre, tu pourrais en laisser une copie à la bibliothèque et dans les écoles, afin que ces beaux récits touchent le plus grand nombre !

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