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n de mes lieux de détente préféré, hormis la plate-forme de Corossol moins facile d’accès, était situé entre Gustavia et Public, à un jet de flèche du quai de marchandises où trônait un énorme rocher en bord de mer face au soleil couchant. Il était placé en contrebas du parking sauvage en terre battue où l’on pouvait, sans gêner la circulation, garer deux ou trois voitures en dehors de la route de béton. Isolé phonétiquement du bruit des moteurs atmosphériques, après m’être nourri des rayons rouges en ayant la sensation de ne faire qu’un avec les éléments qui m’entouraient, je pouvais rester jusqu’au crépuscule en observant lentement la nuit prendre possession de l’île. Je regardais sans m’en lasser, s’allumer les unes après les autres les lumières de la ville. J’admirais à chaque fois, avec autant de satisfaction, les variations des reflets du puissant éclairage du Yacht Club serpenter dans l’eau à peine agitée par les remous des zodiaques entrant et sortant du port.

Carnaval à Gustavia, 1987

Ce lieu en dehors de toute fréquentation était l’idéal pour méditer après mes journées éreintantes de casse au marteau-piqueur. Je profitais aussi de ces moments paisibles pour prendre des notes jusqu’à ce que ce ne soit plus possible par manque de lumière. Je prenais le temps de rêver, de me remémorer les moments forts de mon séjour à Saint-Barthélémy depuis mon arrivée. Au casque audio, sans gêner personne, je m’initiais à la musique Trinidadienne avec mon walkman Sony lecteur-enregistreur tout neuf qui ne quittait plus ma poche. Ce devait être ça la belle vie et j’en profitais pleinement en me nourrissant de cette musique énergétique qui, l’espace d’un moment, faisait passer mon âme de grise à flamboyante, ce que je n’avais jamais obtenu en écoutant le genre rock.

Ce jour-là, en contemplant Gustavia et ses alentours tout en regardant dans ce cadre idyllique les bateaux entrer lentement au port, aidé par la musique Soca et Calypso qui parvenait à mes oreilles, je me repassais dans ma tête l’ambiance de ces formidables défilés carnavalesques des années précédentes. Les maquillages extravagants des filles, leurs sourires radieux, les tenues extraordinaires inventées des pieds à la tête, les costumes colorés sur-mesure du plus petit au plus grand qu’on ne pouvait pas acheter chez Stéphane & Bernard, les habits dansants à paillettes des troupes synchronisées accompagnés de leur chariot musical, tous confectionnés avec enthousiasme par des passionnées.

Il faisait encore jour, le soleil commençait à prendre comme moi un bain de pieds. Les crabes curieux n’hésitaient pas à venir pincer les lacets de cuir de mes Docksides laissées sur le rocher surplombant le mien, quand soudain j’entendais distinctement une voix familière :

– Marc-Eric ! Viens, je dois te dire quelque chose.
– Salut m’an ! Tu ne me demandes pas comment je vais ?
– Comment vas-tu ?
– Ça flotte pote ! Elle est bonne non ? lui répondais-je les pieds mouillés.
– Tu ne peux pas te comporter comme un adulte ? Qu’est-ce que tu peux être puéril !
– Tu ne connais pas ? C’est la façon de saluer de Crocodile Dundee !
– Nous ne sommes pas dans le bush Australien au cas où tu ne l’aurais pas remarqué.
– Je sais, mais l’humour n’a pas de frontières m’an. Je trouve ça cool, pas toi ? Attends une seconde, je stoppe mon walkman.
– Dépêche-toi je suis pressée ! tonnait-elle d’impatience.
– Tu m’as fait peur ! J’étais à 60 tranquille, voilà que je passe à 110 !
– Tu roules à 110 à Saint-Barth ? Tu es totalement irresponsable !
– Je parlais de mes pulsations cardiaques. Rien que t’entendre crier, ça m’emballe le palpitant. Ça va m’user le cœur prématurément, c’est sûr ! plaisantais-je par habitude. Il va falloir que j’insiste sur l’huile d’olive pour éviter la montée en température !
– Et tu te crois drôle ? Tu veux te mesurer à moi ? C’est toi qui me fait mal au cœur.
– Holaaa, du calme le bélier défonceur de portes ouvertes ! Je plaisantais m’an. Tu aurais pu citer Raimu quant il interprète César en disant : tu me fends le cœur, ou j’ai le cœur fendu par toi ! J’adore cette réplique avec l’accent marseillais.
– Ne sois pas vaniteux, tu veux bien ? J’en sais infiniment plus que toi. C’est moi qui t’ai fait découvrir Marcel Pagnol.
– Merci, ça m’a réchauffé le cœur quand j’en avais besoin. Mais ce n’est pas une raison pour t’être emprisonné le cœur toutes ces années, reprenais-je notre joute oratoire.
– Je n’ai pas le cœur en cage, j’ai le cœur qui saigne. J’ai le cœur brisé à cause de toi, j’ai le cœur en bandoulière.
– Et c’est reparti la musique ! Tu as appris ta réplique par cœur ? Je n’ai plus le cœur à écouter tes pleurnicheries. Il faudra bien un jour ou l’autre que tu l’ouvres ce cœur pour y faire le ménage, mais à cœur ! souriais-je de ma métaphore.
– Comment tu me parles ? Morveux ! Aie un peu de respect pour ta mère ! Tu n’as jamais eu de cœur, tu ne t’intéresses qu’à ta petite personne, à jouer avec tes appareils photo hors de prix et à passer ton temps à écouter de la musique.
– C’est parce que j’ai du cœur au labeur que je peux me le permettre ! Je coupe à cœur. Regarde, j’ai le cœur sur la main ! Tu n’as pas un mouchoir sur toi par hasard ?
– Mon pauvre ami, tu es comme mes parents qui ont un cœur de pierre.
– Je n’ai qu’un cœur simple m’an. Je te le donnerais bien mon cœur pour que nous puissions chanter en chœur ! Ça y est, j’ai le nez qui coule.
– Menteur ! Je lis en toi à cœur ouvert.
– Ah bon ? Je pensais qu’on pouvait enfin se parler cœur-à-cœur.
– Cœur-à-cœur ! Cœur-à-cœur ? Tu as un cœur dur comme le marbre oui, tu peux le dire !
– Belle répartie mais les deux double cœurs ne comptent pas, je l’ai dit le premier. Ce n’est pas agréable à entendre, même si tu mets du cœur à l’ouvrage. Tu as failli me faire chavirer le cœur avec ton coup au cœur ! reprenais-je de plus belle.
– C’est parce que j’ai du cœur au ventre moi, je n’ai pas le cœur en fuite !
– Et c’est un cœur d’artichaut qui me dit ça ?
– Moi, ça m’étonnerai ? J’ai un cœur pur !
– Sans rire ? Enfin du changement ! Fêtons ça, à ton nouveau bon cœur m’an !

Dégageant un nuage de particules noires de son échappement vertical, un camion-tracteur qui sortait du quai de Public tirait avec force sa remorque porte-container vers Gustavia. En arrivant à notre hauteur, le tube brûlé par les gaz d’échappement enfumait en un instant l’air respirable.

– Contrairement à ce que tu crois, j’ai un cœur en or, c’est ce que tout le monde dit de moi.
– Et voilà, ça recommence ! C’est quoi ton problème ? Pour entendre ce que j’entends, je dois avoir le cœur bien accroché, c’est sûr. Attention, retiens ton souffle, l’air est pollué, ça va te noircir encore plus le cœur !
– Tu fais diversion ? Tu veux me faire taire ? En tout cas, je sais qui tu es à présent, tu n’as pas de cœur, j’en ai le cœur net, affirmait la cruciverbiste qui commençait à toussoter.
– Sans blague ! Ton fils ainé qui te connait par cœur, t’annonce à cœur-joie, qu’il a le cœur en liesse ! répondais-je du tac au tac tout en bloquant ma respiration.
– J’ai le cœur lourd de peine à cause de toi, tu n’es pas prêt de me gagner le cœur avec ton cœur de reptile.

En quelques secondes, allant vers la mer, le nuage fait de particules solides riches en carbone nous dépassait.

– Connais-tu le dicton « loin des yeux, loin de cœur » ? Il ne s’applique pas à moi tout simplement parce que j’ai la mémoire du cœur.
– Tu te crois beau comme un cœur ? Arrête de faire le joli cœur, le cœur n’y est pas !
– Je te l’ai déjà dit, j’ai mauvaise tête, mais bon cœur. Figure-toi que tes inversions accusatoires me laissent le cœur, comment dire, léger en monoxyde de cœurbone !
– Tricheur ! C’est carbone, âne bâté ! C’est parce que tu n’es qu’un crève-cœur comme ton père ! répondait-elle rapide comme l’éclair en durcissant le ton.
– Je dois te le dire à contre-cœur, la main sur le cœur : je crois que tu te mets un majeur dans… l’œil ! Désolé pour la rime, c’est un peu véloce pour moi. Je t’aurais bien dit que je suis inspiré par une planche frisée de cœurs, mais tu n’aurais pas saisi mon élan du cœur.
– Tu crois savoir jouer ? Je te savais écœurant, je ne te savais pas capable de me retourner le couteau dans le cœur.
– Tu es venu ici pour me serrer le cœur ? Me faire prendre froid au cœur ? Pour me transpercer le cœur alors ? Allez ciao ! J’ai assez entendu ton cœur de tigre.
– Attend, ne part pas !
– Ah-aaah ! Le jeu continue ? A cœur vaillant rien d’impossible ! Fait contre mauvaise fortune bon cœur m’an ! prenais-je une position d’escrimeur le bras droit tendu en avant, en équilibre sur mon rocher. Entends-tu ce cri du cœur ?
– Tu me mets le cœur au bout des lèvres.
– Joli cœur ! Ahhhhh, tu m’as touché le cœur, j’ai reçu ta flèche en plein cœur, tu m’as eu au cœur du cœur, j’ai le cœur à genoux, de pleurs je meurs. Et ça veut dire ?
– J’ai le privilège de l’âge, tu as encore beaucoup à apprendre question cœur.
– Je m’attends à tout, cœur ! Pas mal comme jeu de mots, tu ne trouves pas ?
– Ne te crois pas supérieur à moi parce que tu as lu quelques livres, je gagne toujours. Ça veut dire que tu me donnes la nausée, que tu me dégoûtes.
– Alors là bravo, tu me l’apprends et marque encore un point. Je suis cuit à cœur, une vraie championne du monde de la rancœur ! Je vérifierais dans mon dico, lâchais-je ma position défensive en laissant tomber à terre mon fleuret imaginaire.
– 52 à 29, tu as encore perdu, m’annonçait-elle sur un ton péremptoire.
– Ah ? Je n’ai pas compté. Toutes mes ficelles de caleçon, m’an !

Pour la première fois, ses mots tranchants glissaient sur moi comme l’eau sur la feuille de bananier. En regardant le visage de ma mère, je venais de comprendre quelque chose que j’avais encore du mal à définir avec exactitude. On aurait dit que derrière chacun de ses mots blessants se cachait des sentiments. J’étais soudainement devenu étanche à ses attaques qui m’atteignaient sans me faire affront. J’avais des ailes. Je venais mentalement de lâcher prise. « Le combat cesse faute de combattants » disait le proverbe. Sans le vouloir, je n’étais plus son miroir d’affrontement. Je n’en éprouvais plus le désir.

– Ta naïveté te perdra. Viens plus près, j’ai à te parler. Dépêche-toi !
– Désolé c’est mon moment de méditation, tu peux descendre voir le spectacle si tu veux.
– Tu médites maintenant ? Quel spectacle ?
– Le coucher de soleil m’an, profites-en c’est gratuit.
– Ce que j’ai à te dire est plus important qu’un coucher de soleil !
– J’ose espérer que ce soit le cas.
– Monte, tu me fais parler fort exprès !
– Tu ne risques pas que quelqu’un t’entende, il n’y a personne ici à part les crabes. Il y a des bouts de verre là où tu es et je suis pieds nus, je reste à mi-chemin entre mes Sebag et toi si ça ne t’embête pas. A part ça, toujours en promenade ? Il a fait beau aujourd’hui, c’est l’alizé qui t’a amené en ce lieu sacré ?
– Tu n’en a pas marre de dire n’importe quoi ?
– Tout le monde a un travail, sauf toi. Tes vacances au soleil se passent bien ?
– Mon dieu qu’est-ce que tu peux être pervers !
– Qu’est-ce que j’ai dit de pervers ? J’essaie de détendre l’atmosphère ambiant. Tous les crabes sont déjà partis se planquer dare-dare malgré qu’ils n’aient pas d’oreilles, c’est dire si le baromètre à plongé brutalement !
– Je connais tout le monde ici, ce qui n’est pas ton cas, j’ai des relations moi, je travaille où je veux quand je veux ! Tu crois que je suis fière de toi quand on me demande ce que tu fais et que je dois répondre mon fils fait du marteau-piqueur comme le faisaient les magrébins en France ?
– Oh, c’est donc ça ! Pour flatter ton orgueil, tu peux leur dire que j’arrive à m’essuyer le derrière indifféremment avec l’une ou l’autre de mes mains sans m’en mettre une trace sur les doigts ! Mais non, je rigole, j’ai essayé je n’y arrive pas. Tu veux une formule qui en jette pour épater les indiscrets ? Attends une seconde, je réfléchis. Voilà, tu peux leur dire que ton fils est technicien supérieur en agencement de parcours électrique dans le secteur du bâtiment, et que je suis très demandé sur les villas de luxe qui demandent une attention spécifique, en particulier dans le domaine des branchements vidéo. Alors ! C’est bien ou c’est bien ? lui laissais-je le choix d’une réponse unique.
– Baratineur ! Tu te prends pour qui ?
– Je peux répondre ! Je voulais être Ultraman mais la place était prise. Il restait Frottman, le héros qui se frotte, mais ça ne me disait rien. Je suis juste Pikman, l’homme au marteau piqueur qui dit à qui veut l’entendre « sa ki t’pik ? » au lieu de dire « quoi de neuf ? ». C’est un début en attendant que je me trouve alors que je ne me suis pas perdu, n’est-il pas ?
– Tu parles Charles ! Tu veux rester en bas de l’échelle sociale toute ta vie ?
– Je suis désolé, je n’ai pas encore la réponse, je commence à peine ma vie active. Tu n’as trouvé personne d’autre avec qui te mesurer aujourd’hui ? J’avais une conversation passionnante avec un vieux crabe qui me racontait comment voyager d’îles en îles accroché aux ancres des voiliers avant avant que tu nous interrompes.
– Ça ne m’étonne pas que tu ne puisses parler qu’aux crabes, tu as des relations conflictuelles avec tout le monde, tu fais ça même avec les milliardaires paraît-il. Tu as déjà pris la grosse tête ?
– Bah, bah, bah ! Pas mal du tout. Je te félicite pour cette démonstration de tout premier ordre, c’est bien envoyé, j’en parlerai à ma grenouille. Elle habite dans un lambi tout propre, c’est moi qui l’ai nettoyé, elle en a de la chance, j’aimerai bien être à sa place ! lui glissais-je entre les doigts en évitant ses griffes.
– Tu es devenu tellement égoïste que plus personne ne peut te supporter, continuait-elle sur sa lancée aussi péjorative que mensongère.
– De mieux en mieux, quelle méthode, quel art ! Excellente affirmation, je crois reconnaitre le style, ne serait-ce pas du Mark Twain ? Si l’aplomb est incontestable, il te manque encore un rien d’élégance. Tu devrais associer la courtoisie au mensonge que diable, tu n’en serais que plus crédible ! la piquais-je au vif, persuadé d’avoir visé dans le mille.
– Ah oui ? Quand un milliardaire te demande ce que tu fais dans la vie, que réponds-tu ?
– Tu veux savoir ? C’est délicat comme question, ça demande réflexion.
– Lâche ! N’essaie pas de me glisser entre les doigts.
– Laisse-moi une seconde, je vais y répondre à ta question ! Je rassemble mes idées. Je serai tenté de dire, selon ce qu’on possède, la réponse est honorante ou rabaissante, voir humiliante face à une personne richissime quand comme moi on a peu. Mais ce ressenti n’est valable que si tu entres dans le jeu du superficiel. Il faut avoir un mental fort pour ne pas se laisser attirer par la première opportunité qui se présente. Nous vivons dans un monde de snobs où tout n’est que compétition. Un monde fait de comparaisons où le plus souvent les gens sont jugés selon l’épaisseur de leur porte-feuille. « Le culte du paraître est un hommage permanent au phare du prestige sensé combler nos mal-êtres ». J’ai failli me faire prendre à ce jeu-là. Tu peux avoir la plus belle collection d’appareils photo, si tu ne sais pas ou si tu n’as pas le temps de t’en servir, quelle satisfaction en retires-tu ?

Inversons les valeurs. Si nous comparions le bonheur, le vrai, fait de simplicité et d’authenticité, qui serait à poil coté cœur, hein ? La bonne société à tout basé sur les fringues, les bijoux, les mises en plis, les palaces, la taille des yachts et les fêtes orgiaques en les magnifiant à coup de feux d’artifices pour que les convives qui en prennent plein les yeux arrivent consciemment à s’auto-convaincre qu’ils sont à la bonne place, au bon moment. Mais tu vois, il y a quelque chose qui me gêne dans tout ça. On devrait commencer par se demander comment vivraient ces gens si bien nantis sans le gigantisme de leurs châteaux, sans leurs maisons sur la côte, sans leurs jets privés, sans leurs voitures de luxe, sans toutes ces femmes opportunistes d’un soir qui gravitent autour d’eux et sans l’argent de Wall Street qui coule à flot. Est-ce que ces puissants seraient heureux ? Seraient-ils en mesure de trouver le bonheur ? De s’émerveiller d’un rien ? D’être content de vivre tout simplement ? Fier de leur travail du quotidien, de ce qu’ils apportent aux autres ? Seraient-ils heureux d’un samedi passé en bord de mer, assis sur le sable mouillé, les pieds dans l’écume, sans champagne, sans caviar, sans convoitise quelconque ? Sauraient-ils ne serait-ce qu’un instant, n’être que de simples contemplatifs observant l’immensité de la pointe de leurs orteils aux confins de l’horizon ? Pourraient-ils être des observateurs du moment présent, béats de la perfection végétale et animale qui les entoure ? Non, ils en sont incapables parce que justement, ce sont tous ces artifices qui compensent leur manque d’amour.
– Je vois que tu n’as rien compris ! Le matérialisme t’ouvre la porte au respect et à l’amour que nous cherchons tous. Veux-tu vivre une vie ordinaire ? Avec un travail ordinaire, une maison ordinaire, une voiture ordinaire, une femme ordinaire, des enfants ordinaires, une perspective d’avenir ordinaire ? Non, bien sûr que non, tu te dois d’être extraordinaire en te fixant des objectifs précis. Il n’y a que la fortune qui mène au bonheur.
– Il doit y avoir un traitement médical pour ce que tu as !
– Avec ton raisonnement tu vas passer à coté de la vie. Tu vas te gâcher.
– Il y a de bonnes choses dans ce que tu dis, non vraiment ! Mais la plupart du temps, entre tes élans exceptionnels de mère bienveillante et tes valeurs politiques exacerbés, tes idéaux se contredisent, à moins que ce ne soit le contraire. Pour toi, la seule façon d’être un homme bien est d’être extraordinaire. J’ai déjà eu ce genre de conversation où l’on m’a proposé un pont d’or. Pour le peu qu’on ait échangé, je n’ai pas trouvé une once de bonheur en compagnie de ces personnes. Ils ne parlent que de profits, d’acquisitions, de possessions, de rivalité, de domination. Ils vivent dans un monde coupé du réel ou tout n’est que paillettes et tour de passe-passe. C’est beau, ça brille, c’est au-dessus de la perfection et pourtant quelque chose manque. J’ai ressenti cette notion d’absence vibratoire qu’ils éprouvent en les observant. Ils croient tout posséder, tout avoir, et pourtant ils continuent éperdument à en vouloir encore plus. Mais plus de quoi ? Ils ne savent plus ce qu’ils cherchent, ils sont prisonniers de leurs acquisitions, accrocs à leur mode de vie, à leur train de vie dispendieux. Ils voulaient prouver au monde qu’ils existaient ? Ils voulaient qu’on les voit ? Qu’on les aime ? Bravo ! Ils ont réussi. Leurs énième mariage sous les applaudissements des gogos feront la une des journaux people. Enfin, c’est ce que l’argent leur fait croire, jusqu’au divorce suivant.

Qu’attends-tu de moi ? Que je les imite pour être gratifié de quelqu’un de bien ? Que je réussisse là où tu crois avoir échoué ? Que tu puisses te vanter d’avoir un fils milliardaire sur qui tu peux compter ? Que je t’offre une villa avec vue, c’est ça ? Oh, je me suis avancé, la préfères-tu les pieds dans l’eau ? Toiny ou Pointe Milou ? N’est-ce pas incompatible avec tes idéaux communistes ?
– Je ne veux que ton bien ! J’ai tout fait pour que tu sois la meilleure version de toi.
– S’il te plaît, ne me souhaite plus rien, je suis déjà la meilleure version de moi-même ! Je suis désolé de ne pouvoir t’offrir cash un palace sur l’île, demande à ton père millionnaire et essaie de ne plus vendre les biens qu’il te donne !
– Tu… tu manques totalement d’ambition ! manquait-elle de s’étouffer.
– J’ai l’intention de me débrouiller seul, un pas après l’autre m’an.

Mince, j’aurais bien pris des notes, fermais-je les yeux un instant, contrarié de ne pas avoir pris avec moi mon calepin. Mais non ! pensais-je soudainement sans ouvrir la bouche, pas besoin de notes. Si les piles tiennent, il y aura de quoi écrire un roman.

– Bon, j’y vais ! Quand je raconterai ça à mes potes m’an, ils n’en croiront pas leurs orteils ! théâtralisais-je une fausse sortie à haute voix.
– Oreilles, illettré ! Personne ne te croira, le monde n’est que mensonge, seuls les enfants et les fous disent la vérité, face à moi tu n’es pas crédible.
– Inutile de t’énerver ! Tu as raison m’an. Mon ignorance est infinie, je suis sincère. On ne sait jamais tout. Je m’améliore chaque jour en apprenant et pourtant je n’ai pas peur de dire que je ne sais pratiquement rien. Mon corps est un emprunt momentané et mon intellect n’est pas vraiment qui je suis, mais quelle importance ? J’essaie d’être attentif à ce qui se passe autour de moi. J’observe toute cette perfection qui nous entoure, ça me stabilise et me rend confiant en l’avenir.
– A qui vas-tu le dire ? conservait-elle le fil de la conversation.
– Curieuse, hein ! Quelle bonne actrice tu fais, tu as raté ta vocation, l’asticotais-je avec audace. J’en parlerai certainement aux zanolis ou aux colibris de mon quartier, qui comme les crabes, les grenouilles et les murs n’ont pas d’oreilles, ça te va ?
– Il te manque une case ? Tu n’es pas encore prêt pour entendre ce que j’ai à te dire. 
– Tu parles de « case » en français ou « kaze » en Patois ?
– Tu le fais exprès ?
– D’après toi ? Ai-je une maison à moi ? Je te croyais plus fine, essayais-je de conserver mon sérieux pince-sans-rire.
– Au fait, j’ai quelque chose à te demander.
– Oui, je suis à votre écoute Madame ! De quoi s’agit-il Madame ? Que puis-je faire pour rendre service à Madame ? Madame aurait-elle à nouveau une épine géante d’oursin nain dans le pied ? m’exprimais-je avec la tenue corporelle du skipper du Dream Diams, arborant un sourire mimant celui de mon ami capitaine-philosophe Corossolien.
– Tu le fais intentionnellement pour m’énerver ? grondait-elle en remplissant l’air ambiant d’électrons tournoyants.
– Punaise ! Tu as le cerveau en ébullition ? C’est ça ? J’ai mis le doigt dessus ? Tu as envie de hurler ? Tu sais, ça se fait couramment dans les meilleures familles. Vas-y, lâche-toi !
– Rustre !
– Toué munme ! Tézé-ou, tèt’ a tèbè ! marmonnais-je dans ma barbe.
– Hein ? Répètes-moi ça !
– Je te dirais bien la signification de cette expression Gwada-Bath signée bibi, mais tu vas encore t’énerver ! Allez débranche, c’est une plaisanterie bon enfant m’an ! Pardonne-moi, respire un coup. Je suis désolé, c’est par habitude, c’est plus fort que moi, je me transmue le cœur à chaque fois que tu me cries dessus.
– Ça ne m’étonnes pas de toi, tu es complètement masochiste !
– Personne n’est parfait ! lui répondais-je en gardant mon calme alors qu’en provenance de Gustavia, un scooter pétaradant lancé à pleine vitesse couvrait mes dires.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Je disais, ce n’est pas la pire des idées que tu te fais de moi !
– Sale gosse, andouille !
– Merci pour tes paroles laudatives. Tu vas t’éclaircir la voix si tu continues sur ta lancée !
– Imbécile heureux, pourquoi souris-tu ?
– La réponse est dans la question m’an. Satisfaite ?
Tête à claques ! Tu en veux d’autres ? Tu fais tout pour être détestable !
– Mais non m’an, tu m’adores, mais tu t’es interdit de m’aimer parce que je suis le portrait de mon père génétique et que tu as l’impression de l’avoir en face de toi quand tu me vois. Tu sais comment je l’ai compris ? questionnais-je la stupéfaite. En lisant mon extrait d’acte de naissance. Je suis né Marc-Éric Hugues-Cléry. Je portais ton nom !
– Quel salaud celui-là !
– Ton phrasé est d’une élégance ! Maintenant je sais de qui je tiens.
– Il s’appelle Gérard Gillodes. En 1963 il était Capitaine pilote d’essai sur Mirage dans l’armée de l’air et commandait un escadron si tu veux tout savoir. A ta naissance, il est venu te voir en t’apportant un nounours en peluche et je ne l’ai plus jamais revu. Tu vois, je suis franche avec toi.
– C’est indiscutable. Mais c’est du passé, tu devrais tourner la page. Viens-en au fait.
– Toutes les mères ne sont pas comme moi, beaucoup t’auraient abandonné.
– Quelle chance j’ai ! Merci m’an, on s’en serre cinq ? lui tendais-je une main dans le vide.
– Moque-toi de moi ! Je sais reconnaitre un sarcasme quand j’en entends un.
– Un sarcasme vicieux furtif peut-être, non ? C’est inutile de venir déverser ton animosité sur moi. Tu veux un tourment d’amour pour te consoler ? Non plus ? On peut savoir qui t’a encore fait des misères ?
– Tu crois que c’est facile de nourrir un gosse quand on est seule et sans expérience ? J’aurais voulu t’y voir à changer et laver les couches en coton plusieurs fois par jour !
– Depuis que je suis petit, tu ne me fais que des reproches. C’est moi qui devrait me plaindre ! J’ai essuyé toutes tes ratées pour que tu puisses acquérir de l’expérience. Je peux enfin savoir ce que tu me veux ?
– Je dois visiter un terrain à Vitet, je peux compter sur toi pour me donner ton avis ?
– Si ça peut t’aider, ce sera volontiers.
– C’est pour toi aussi, tu es concerné !
– Que Dieu t’entende ! Que veux-tu savoir ?
– Il est très boisé et très pentu. J’ai du mal à me rendre compte avec les restanques. Tu veux venir avec moi le visiter ?
– Il est situé où à Vitet ?
– Au-dessus de chez Claude.
– Ça grimpe pas mal dans ce coin-là, non ? C’est plein de soudards qui viennent le premier dimanche du mois troquer leur « zékale », insérais-je un mot Patois dans ma phrase sans m’en rendre compte. Tu veux qu’on y aille maintenant ?
– Hein ? Tout se suite, je ne peux pas. J’aurais besoin que tu repères le meilleur endroit pour y accéder et les emplacements pour construire, le mieux serait que tu me fasses un plan avec une cuisine commune.
– C’est dans mes cordes, mais oublie la cuisine commune. Tu l’as déjà visité ?
– Non.
– Moi j’y suis allé chercher quelques bernard-l’ermite pour la pêche. Pourquoi me demandes-tu quelle est la meilleure zone d’accès ? Tu as un souci avec la ravine qui passe à coté de chez Claude ? Ça complique l’accès au terrain, c’est sûr, mais ça reste faisable.
– Tu devrais me remercier pour tout ce que j’ai fait pour toi !
– Ça y est, c’est reparti ! Merci maman de m’avoir écarté de ma famille. Ça te va ?
– Sarcastique ! Tu aurais du être une fille, tu aurais pu m’aider bien plus que ce que tu l’as fait jusqu’à maintenant.
– Ça ne fait pas partie de ma génétique et encore moins de ma politique. Ne compte pas sur moi pour me travestir en blonde érotique, ni en rêve, ni pour le carnaval ! Ce n’est pas du tout mon genre. Je me vois mieux en corsaire aristocratique, voir pirate diplomatique adepte de la loi tu Talion issue de l’ancien testament, à l’image du romantique Daniel Montbars, truffais-je mes propos de contradictions.
– Tu n’es qu’un monstrueux machiste ! C’est assez explicite pour toi ?
– Quelle charmante idée, ça me va droit au cœur ! Tu devrais essayer les Kool mentholées et arrêter les Pall Mall vertes, ce n’est pas bon pour tes nerfs. Je te trouve le teint bien pâle, tu te sens mal ? Tu veux que je te raconte une histoire drôle ? J’en ai une poilante à friser des cheveux raides !

France-Hélène marquait un temps d’arrêt. Je supposais qu’elle cherchait une autre réplique à minima, à la hauteur de celle qu’elle venait de me lancer, mais la répartie se faisait attendre.

– Bon, encore raté. Pas de rigolade en vue. Oulààà, tu as les oreilles qui fument ! Tu surchauffes m’an, tu vas péter une durite ! Tu ne veux pas aller prendre un bain, ça te rafraichirait les idées !
– Certainement pas avec un piètre nageur comme toi, tu ne sais pas prendre une vague sans boire une tasse, tu n’arriverais pas à me suivre.
– C’est fini ? Tu as vidangé ton huile brûlée ? Toujours en compétition avec moi à ce que je vois, tu es à la recherche de dopamine ?
– Ce que tu peux être niais mon pauvre !
– C’est de naissance, tu me répètes ça depuis que je suis ado. Mais toi et moi on sait de qui je tiens maintenant !
– De ton père, c’est une évidence !
– Tu te répètes m’an, ça finit par devenir douteux. Ce sera tout pour aujourd’hui où y a t-il encore un dessert de persiflages dont tu as le secret du genre double pièce montée aussi haute que le World Trade Center ?
– On ne peut pas parler avec toi, tu n’es qu’un égocentrique-autocentré comme mon père.
– Pouêêêêêt, doublon ! J’ai le vent en poulpe, n’est-ce pas ? Tiens, Félicien, ça faisait longtemps, comment va t-il ?
– En poupe, analphabète !
– Ah voilà ! Merci m’an, heureusement que tu es là pour me reprendre. C’était inespéré venant de ta part. Je suis content que tu m’apprécies à ce point, ça me fait chaud au cœur.
– Bien, si tu veux le savoir. Je te déconseille fortement d’entrer en contact avec lui, il ne t’apprécie pas beaucoup.
– On peut savoir pourquoi ?
– C’est comme ça dans cette famille, personne n’aime personne ! Ne cherche pas à comprendre pourquoi. Il a été un vrai vachard avec moi. Riche comme il est, je dois toujours le supplier pour qu’il me donne de l’argent alors qu’en douce il arrose mon frère ! Lui qui n’a jamais travaillé de sa vie a passé son temps à être injuste avec moi. Il m’a mise en pension à Monaco toute ma jeunesse, je n’avais pas le droit de sortir avec mes copains, une vraie prison où il fallait étudier jusqu’à vingt-et-une heures, mais je me suis échappée deux fois de l’internat en faisant le mur. J’ai ouvert le grillage avec une pince coupante, ce qui m’a valu mon renvoi. Pour les vacances d’été sur la plage des Sablettes c’était pire, question liberté j’avais mon frère sur le dos qui surveillait chacun de mes gestes et allait le rapporter à ma mère qui pour me punir, m’empêchait de sortir.
– C’est dingue ça, tu ne me l’avais jamais dit ! Nous avons plein de points en commun. Moi petit, ma mère m’a mis en colonie de vacances l’été. Me priver de la mer a été la pire de mes punitions. Plus tard, comme toi, j’ai connu la pension jusqu’à la fin de ma scolarité. Je sais ce que veut dire étudier sans avoir le temps de faire autre chose qu’aller dormir avec des équations plein la tête. Par contre, j’ai été chanceux, « j’étais un de ceux qui étudiait le moins » comme le disait Coluche qui est mort l’an dernier. Ce n’est pas pour rien que je n’ai pas le bac malgré qu’il me soit arrivé d’être premier de ma classe deux années de suite dans trois matières différentes, dont le Français, le dessin industriel et la section usinage en atelier, tu aurais pu le souligner.
– J’espère pour toi que tu sais compter !
– Jusqu’à onze, je m’en sors plutôt bien. C’est avec les douzaines que ça commence à se compliquer, improvisais-je avec un zeste d’humour. Je n’ai pas eu de découvert en banque malgré ma folie dépensière, ça compte ?
– Il aurait mieux valu que tu sois moyen dans toutes les matières au lieu d’exceller en technique, ça te sert à quoi maintenant ?
– A première vue, à rien. Tu as raison, je le reconnais volontiers, tu peux me croire.
– Te voilà dans une impasse, tu aurais mieux fait de m’écouter !
– Qu’est-ce que tu veux, j’avais un esprit de contradiction précoce, j’ai eu du mal à accepter d’être normalisé par un autoritarisme scolaire à la limite de la maltraitance mentale pour un esprit créatif comme le mien.
– Tu tiens de moi.
– C’est un point de vue à disserter ! J’ai fait le choix d’ignorer ce que je n’arrivais pas à comprendre, en particulier les mathématiques avec des concepts abstraits générant la confusion dans nos esprits dans le but de nous décourager, de nous stresser, de faire de nous des êtres formatés réfléchissant de façon déshumanisée. « Je te passe sous silence les équations différentielles dont la complexité du processus relève de la logique mathématique » esquissais-je un sourire béat.
– Pardon ?
– Ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule ! Pas vrai ? C’est une réplique de Bernard Blier. Le titre est de Michel Audiard, ne me dit pas que tu ne connais pas ce long métrage de 1975 tourné deux ans après l’excellentissime Tontons Flingueurs ?
– Tu aurais mieux fait de retenir tes cours plutôt que des citations de films !
– Il faut voir le bon coté des choses, être volontairement nul en maths sans avoir perdu le goût d’apprendre m’a permis de me concentrer uniquement sur ce qui m’attirait et faire de moi qui je suis. Un vrai cas d’école ! Le premier génie-ignorant de la planète. S’ils avaient eu la possibilité de me placer des capteurs sur le crâne pour m’étudier jour et nuit, ils l’auraient fait.
Je ne t’ai pas tout dit. Le week-end au lieu que mes parents viennent me chercher, comme c’était le cas de la plupart de mes copains, j’allais donner un coup de main chez ma copine Martine dont les parents agriculteurs cultivaient principalement des chardons domestiqués d’un goût exquis et que j’adorais manger cru. Ils sont devenu une sorte de famille d’accueil bien contente de m’avoir avec eux. J’ai appris en plus à aimer la terre et la mécanique agricole en particulier. Finalement j’ai eu du bol.
– Moi mon père ne m’a rien appris. Même pas à fabriquer un pinceau. J’adorais peindre quand j’étais petite, une vraie passion. C’était l’après guerre, on ne trouvait plus rien en magasin. Il savait comment fabriquer des pinceaux en mâchouillant l’extrémité d’un roseau, mais il ne m’a jamais fait voir comment il faisait pour donner la forme pointue et regrouper les fibres entre-elles. Il ne m’a donné qu’un seul pinceau ! Je lui en veux infiniment pour ça.
– Tu as toujours le choix. Tu n’es pas obligée de riposter.
– C’est eux qui ne m’ont pas donné le choix.
– Tu devrais balayer tes rancunes, affronter tes peurs et tirer définitivement un trait sur le passé une fois pour toutes. Ce n’est pas une bonne chose de vivre avec de la haine au cœur, ce genre d’histoire fini toujours mal, en particulier pour ceux qui se croient immortels.
– Tu souhaites me voir mourir avant mes parents ? Ça ne risque pas d’arriver !
– C’est de l’humour noir ? Pas mal comme détournement de sujet, c’est presque drôle.
– Tous ces pingres vont le payer ! La vengeance est un plat qui se mange froid.
– Cru ou cuit ? Quoi ! Sans être neutre, j’ai rarement été en phase avec la physique. Mais je sais faire la différence entre le chaud et le froid. Pas toi ?
– Tu n’es pas mon fils, ce n’est pas possible, il y a eu une inversion de bracelets ma parole !
– Une carotte crue ou cuite peut se manger froide, non ?
– J’ai du t’adopter ! J’ai fait une belle sottise.
– Tu ne sais pas ou tu ne veux pas répondre ? Très bien, rebranche tes oreilles un instant : Au revoir m’an, j’ai un rendez-vous !
– Menteur ! Je peux savoir avec qui ?
– Ça y est, tu captes maintenant ? Je te l’ai déjà dit, avec des rayons revitalisants qui n’apparaissent qu’un instant, tournais-je la tête et les épaules pour voir où en était le soleil qui avait de l’eau jusqu’aux genoux.
– Je ne te crois pas, tu n’as même pas le courage de me parler en face. Avec toi j’ai l’impression d’être dans Aliens, je ne sais jamais quand tu vas surgir !
– Le second volet de 86 ? Excellent, m’adressais-je à celle que je n’arrivais plus à voir distinctement l’espace d’un instant, aveuglé par la puissance de l’astre solaire.
– Ce film est terrifiant et n’a aucun intérêt.
– Décidément ! Je ne suis pas d’accord avec tes critiques acerbes. Ce long métrage enseigne l’endurance, le courage, l’espoir de s’en sortir par la volonté de survivre quand tout indique que c’est perdu d’avance.
– Tu as bien changé, ce n’est pas toi qui te tiens en face de moi. Si tu veux lire des livres sur le courage, tu ferais mieux de lire Léon Trotsky, Karl Marx et Alexandre Soljenitsyne, c’est un conseil, ça t’ouvrira l’esprit.
– Pourquoi pas Sartre pendant qu’on y est ? Tu n’as pas d’ordre à me donner.
– Tu n’es qu’un enfoiré de conservateur ! Facho !

– Rien que ça ? Tu veux m’initier au communisme ? Soljenitsyne a goûté aux camps de travail pénitentiaire pour ses idées, c’est un dissident Russe expulsé d’Union Soviétique si ma mémoire est bonne, n’a t-il pas demandé l’asile politique pour vivre aux U.S.A chez les capitalistes ?
– Regarde-toi un peu, tu n’es qu’un enfant ! Tu n’as aucune conviction.
– Il est temps que tu prennes en compte le fait que je m’adresse à toi en tant qu’adulte. Je parle donc à une adulte qui a deux fois mon âge et en sait plus que moi c’est certain, mais qui n’est en rien supérieure à moi et n’a aucun droit sur moi. Je ne t’appartiens pas.
– Qu’en sais-tu ? Tu auras toujours besoin de moi !
– C’est ce que tu dis, je suis majeur depuis six ans, responsable et autonome.
– Parce que tu crois que ça va durer ?
– Bien sûr ! Ça ne tient qu’à moi.
Tu n’as que des préjugés sur ma personne. Des opinions préconçues. Tu imposes ton parti pris en débitant ton savoir tactique plus rapidement que ton interlocuteur pour qu’il perde vite pied face à ton obstination. Mais je te félicite pour avoir cité un mot de Coluche. Ton répertoire s’est enrichi, bravo ! Je te mets un.
– Un quoi ?
– Un sur dix, avant tu avais zéro.
– Tu crois que tu vas t’en sortir avec tes pirouettes verbales de dégénéré rétrograde ?
– C’est de ta faute, si tu ne m’avais pas fait enlever les amygdales, mon système immunitaire serait pleinement opérationnel. Va savoir de quel trouble glandulaire je souffre maintenant ?
– Tu es court-circuité du bulbe mon pauvre enfant ! Un cinglé de plus à enfermer à l’asile ! s’emportait-elle à nouveau.
– Vas-y défoule-toi, garde le rythme !
– Il n’y a que moi qui suis équilibrée dans cette famille, seule contre tous. Pour ta gouverne, c’est ton médecin qui as pris la décision de te faire opérer, pas moi. Ne me reproche pas ce que je n’ai pas fait.

– C’est noté : gauchiste non responsable.
– Parfaitement ! Tous les membres de ma famille ont passé leur temps à m’accuser, mais personne n’a rien pu prouver !
– Je ne sais pas si tu t’en es aperçu, mais j’essaie de faire en sorte de ne plus me laisser manipuler par les mots. Je travaille sur moi, c’est un exercice difficile mais pas impossible à l’image du long métrage War Games de 83. Tu te souviens du film ? Tu te rappelles le mot de la fin ?
– Je n’aime pas les films de guerre ! Vas-y, je suis curieuse de l’entendre, encore une ruse de ta part ?
– Relax m’an ! « Pour gagner, il ne faut pas jouer ».
– Que tu joues ou pas, tu as intérêt de m’obéir sinon je te réserve une belle surprise !
– Tu sais bien que le chantage n’a pas de prise sur moi. Tu as essayé quand j’avais dix-neuf ans, la moitié de mon salaire ou la porte. J’ai choisi la liberté. Ce n’est plus une première pour moi.
– Tu ne sauras jamais les règles de base du savoir vivre familial et encore moins tirer les ficelles pour fréquenter le beau monde et briller en société.
– Merci pour le compliment. Toujours aussi agréable à ce que je vois, c’est normal que tu aies autant de succès dans ton entourage, tu es si prévenante ! Si lumineuse !
– Tu es complètement à coté de la plaque mon pauvre ! Les juifs optimistes se sont retrouvés à Auschwitz, les juifs pessimistes à Hollywood. Tu devrais consulter un psychiatre.
– Je fais encore mieux sur les conseils d’un philosophe Corossolien. Une thérapie sans efforts par les mots positifs, tu as vu ça ? Tu pourrais applaudir pour une fois !
– Tu te crois drôle ? C’est quoi cette thérapie ? C’est qui ce philosophe ?
– Ça consiste à enclencher son traducteur cérébral quand il s’agit de mots inappropriés qui te sont destinés, ne répondais-je volontairement qu’à sa première question. Tu sais, moi qui suis médiocre en anglais, j’ai fait de gros progrès en langue traduite ces derniers temps, principalement en Patois Corossolien.
– Je ne vois pas le rapport ! Tu ne sauras jamais parler le Patois avec l’accent.
– C’est une évidence. Mais je saurais l’écrire pour me faire comprendre ! Pour répondre à ta question, avec toi c’est plus que simple.
– Qu’est-ce qui est simple ? Tu veux me faire tourner en bourrique ?
– J’y arrive, si tu me laisses finir.
– A me faire devenir folle ?
– Non, à finir ma phrase. Cesse de chercher des stratagèmes là où il n’y en a pas en tentant de me couper inutilement. Je suis comme toi, je ne suis pas coupable ! Elle est bonne, hein ! Je peux y aller ? Il suffit de choisir l’antonyme qui convient le mieux et tout devient délicieux ! Ce n’est pas un miracle ça ?
– Ta méchanceté finira par t’étouffer. Vous êtes tous les mêmes dans cette famille, tous des verso, tous versatiles, tous totalitaires !
–  C’est une opération périlleuse que de marcher sur une peau de banane sans glisser, m’ingéniais-je à faire diversion.
– Hein ! Qu’est-ce que viennent faire les bananes dans la conversation ?
– C’est de moi. Ça fait partie du ressort comique quand tu imagines un derrière tombé par terre, le tien en l’occurrence.
– Ça m’étonnerai que tu deviennes comique, tu n’as pas l’envergure lyrique d’un Raymond Devos, l’insolence d’un Guy Bedos, même pas le talent d’un Roland Magdane !
– Joli trio ! Si tu le dis, c’est forcément vrai. Moi qui croyais avoir trouvé ma vocation et comptais t’annoncer ce que je voulais faire, tu me donnes l’impression d’avoir tiré un coup d’épée dans l’eau, tu vois le cliché ?
– Donné, pas tiré ! Tu n’es même pas un bon photographe, tu n’as fait que copier sur moi.

Cette fois-ci, c’était à mon tour de manquer de répartie. Elle m’avait piqué juste là où ça fait mal en parlant de mes photos pour lesquelles je m’étais totalement investi. Mon cerveau venait de rétrograder à la vitesse inférieure, manquant brutalement de carburant physiologique. J’inspirais profondément quelques millions de molécules d’O2 et j’expirais autant de pensées toxiques pour me libérer l’esprit.

– Tu as raison, tiré, c’est mieux ! Je ne l’ai pas fait exprès, je crois que je suis las.
– Exténué à vingt-deux ans ?
– Vingt-quatre, rectifiais-je. C’est la nouvelle génération un cran en-dessous de la tienne. Que veux-tu, c’est comme ça, c’est la vie ! Tout compte fait, grâce à mon manque d’énergie, j’accélère mon exercice de désensibilisation express pour susceptible chronique en voie de rétablissement. Quel temps tu me fais gagner !
– Qu’est-ce que tu racontes comme stupidité encore ?
– Allo ? Tu m’entends ? La ligne à été coupée ! Je disais qu’on peut passer au feu rouge, ne pas avoir de contravention, recommencer, pas vu pas pris. Mais un jour ça fait boum ! maronnais-je.
– Tu veux que j’aie un accident ? Ça ne m’étonne pas de toi !
– Beau résumé de ce qu’est notre incompatible relation mère-fils.
– Tes mots galvaudés me donnent le vertige, je vais finir par tomber dans ce buisson épineux si tu continues, à moins que ce soit ce que tu veux ?
– C’est bon j’arrête, stop ! Inutile de continuer, on ne se comprends pas, a plus’, ou à plut’ comme tu veux, on peut dire les deux.
– Tiens ! C’est à ton tour de refuser la discussion ? Poltron que tu es ! Quand tu étais petit tu m’obéissais au doigt et à l’œil, un vrai petit soldat, tu m’aurais défendu envers et contre tout.
– C’est comme ça que tu me vois ? Entièrement sous contrôle, en tenue militaire, au garde-à-vous, le menton relevé, le petit doigt sur la couture du pantalon ?
– Finalement tu n’as aucune personnalité. Tu n’as rien dans le froc !
– Ohhhh, je suis choqué ! Ce n’est pas très chrétien m’an !
– Arrête de m’appeler m’an !
– D’accord. Ce n’est pas très chrétien p’pa !

Contre toute attente, ma mère arborait une naissance de sourire, mais l’instant fût bref. Dans un dérapage suivi d’un bing-bong qui attirait notre attention, ne pouvant aller plus loin, la Pony Claude s’arrêtait net derrière le Gurgel rouge bâché bleu de ma mère.

– Salut France, ma ki t’charse tou partou !
– Bonjour mon chéri ! Je ne t’ai pas oublié, j’allais te rejoindre à Colombier. Laisse-moi une minute, je dois parler avec mon fils qui a besoin de mes conseils.

J’en profitais pour remettre mes Docksides en vérifiant qu’aucun crabe n’y résidait et remontais vers les voitures garées à la queue leu leu en bondissant de rocher en rocher.

– J’koué k’na in blin-m ! In ti blin-m, in ti ti blin-m, in mini blin-m oui ! disait Claude souriant en toutes circonstances, inspectant les pare-chocs des voitures.
– Claude ! Ma voiture ! Tu m’es rentré dedans ?
– Sé lé modi frin ! J’koué bien ki manke du likid dan l’sirkui ! Jé rédi mou frin a min, min lé roue on dérapé su lé ti gravié ! Pa t’inkiété lé parchoc dé Gurgel sé du kosto !
– Bien joué le coup du frein à main ! Tu es rentré dans l’arrière train de ma mère ? Toutes mes félicitations, un vrai travail de pro. A mon avis, elle a le « tchu » fendu ! ne pouvais-je résister à placer avec insolence mon humour de volleyeur du dimanche en utilisant un mot de Patois local. La fibre de verre ce n’est pas si solide que ça, mais avec un peu de résine ça se répare facilement.
– Qu’est-ce que tu y connais en résine toi ?
– J’ai participé tout un hiver à fabriquer des optimistes avec mon prof de sport quand j’étais en pensionnat à Hyères, je ne te l’avais pas dit ? C’est pour ça que j’arrive à voir la vie en rose, je suis optimiste par nature !
– Arrête de m’appeler m’an, ça m’exaspère. Tu cherches à m’humilier devant Claude ? Tu ne peux pas m’appeler France-Hélène ? Tu n’es plus un enfant !
– Vouzot’ va pa arkemonsé a babiyé a prézan !
– C’est lui qui a commencé !
– Ben voyons, elle est bien bonne celle-là ! Tu ne serais pas gonflée à l’hélium ? demandais-je à ma mère sans attendre de réponse, en allant inspecter mon pare-choc.
– Vouzot’ é pa fatigué d’vou bat’ tou l’temp ?

– Claude, j’ai entendu un double choc, pas toi ?
– M’an, je le crois pas ! Qu’est-ce qui t’a pris de te garer aussi près de mon échappement tout neuf ?
– Je sais encore respecter mes distances, je ne t’ai pas touché, qu’est-ce que tu racontes !
– Bien ! Comment expliques-tu que ta plaque d’immatriculation ait mordu la poussière ?
– Wouaye papa ! Fo pa joué avec lé parchoc dé Brasila, eu son en gro fer, dinmon ! souriait jusqu’aux oreilles mon capitaine qui remontait dans la Pony après avoir ramassé la plaque d’immatriculation de sa copine France-Hélène.
– Donne-moi ma plaque toi ! Ce n’est pas possible, je suis entourée d’irresponsables !
– Pa pleuré France, a s’ouère en rentan a Vitet, m’en vé t’mèt’ deu gro koup’ d’rivé.
– Beau programme ! m’esclaffais-je en douce.
– France té paré pou la réunion du Sem-Bath Volley-Ball Club ?
– J’arrive ! Une minute mon chéri,
annonçait la charmeuse quatre étoiles.
– Largue lé z’anmare, his’ la gran voile !
– Tu es aussi dans la marine à voile ? taclais-je ma mère à l’écoute.
– Tu va t’otchuper d’Marc-Éric eine n’ote foi, on é d’ja en r’tar !
Grouye toué France ! Demin va t’soné la ! s’époumonait le Capitaine impatient. Oh, sé pou demin ou ki ? Hale ton fourk de la, sé pa eine ti afèr’ tite fiye !
– Juste une seconde !
Je te rejoins tout de suite mon petit chéri, passe devant ! réitérait ma mère, sa plaque à la main, exhibant un sourire zigomatisé à son maximum.
– Heeeeey ! Lapinou, ta dé z’afiche a fèr’ pou moué ! s’adressait-il à moi en sortant sa tête par la fenêtre de la portière.
– Salut Claude, tu vas bien ? Tu t’es aperçu que j’étais là quand même ! C’est bien. J’ai réfléchi au problème, je vais te faire une affiche avec deux feuilles A3. Pour les autres, tu iras à la librairie Barnes demander à Étienna Gréaux de te faire autant d’affiches que tu veux sur la photocopieuse Canon qu’ils viennent de recevoir. Elle est sympa comme tout cette fille, toujours prête à rendre service, c’est elle qui m’a fait toutes mes cartes de visites adhésives. Qu’est ce que tu en penses ?
– Ok, no sousaye man ! Sa m’va, du mouman k’sé bien fèt’.
– C’est la proximité de la ville qui te fait parler anglais ? Ok, oublie ce que je viens de dire. Pour en revenir aux affiches, tu n’auras plus que les dates à rajouter, c’est une bonne idée ! Qu’en penses-tu ?
– J’koué bien ke m’en vé remplasé Vianney Blanchard, s’t’in gran jour pou moué ! Té ki vien avec nouzot’ a Colombier ?
– Non ! Il ne peut pas, il a déjà un rendez-vous, il a encore besoin que je lui donne des conseils, je dois perfectionner son éducation.
– N’a dé chans’ ke j’devien prézidan du Sem-Bath Volley-Ball Club mou pote, toute lé moune va voté pou moué ! commençait-il à manœuvrer.
– Capitaine-Président ? Félicitations, tu seras le premier du genre !
– Alé a plus man, j’inme pa arivé enr’tar. Ju pu la !
– Il y a un costume spécial pour ce grade-là ? posais-je ma question aux feux stops alors que la Pony était déjà sur le départ. C’est un gars hors du commun, m’adressais-je à ma mère sans lui en dire plus sur notre exceptionnelle amitié.
– Je l’ai connu avant toi. Tu aimes bien te moquer des autres, dit que ce n’est pas vrai ! Tu es tellement jaloux, ça se comprend.
– Quelle perspicacité, tu m’épates ! Si Claude devient président, j’imagine que tu seras vice-présidente ?
– Ça ne te regarde pas. Tu ne prendras pas part au vote.
– Tant mieux. Au fait, j’ai une confession à te faire, j’ai besoin de soulager ma conscience. Quand j’ai été en âge de voter, ne comprenant rien à la politique pour ne pas m’y être intéressé, tu m’as demandé de voter François Mitterrand. Tu as insisté lourdement pour que je vote à gauche, tu te rappelles ?
– Non seulement c’est un fin stratège, mais c’est aussi le dernier vrai président que nous aurons avant que Bruxelles ne devienne souveraine des nations européennes, avec en ligne de mire, la France qui est convoitée pour sa puissance énergétique, tout particulièrement le géant qu’est devenu E.D.F.

« La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. »

– C’est de toi ? Je ne savais pas que nous étions en guerre avec les U.S.A.
– C’est de François Mitterrand. On ne parle pas quand on ne sait pas !
– J’aurais bien voté pour lui pour te faire plaisir, mais tu as rajouté une phrase qui m’a fait faire le contraire. Tu votais Mitterrand pour, entre guillemets, emmieller ton père gaulliste.
– C’est facile à dire pour les perdants. Ça ne m’a pas empêché de gagner et c’est loin d’être fini, Mitterrand est là pour un long moment vu la médiocrité des camps adverses qu’il est arrivé à faire passer pour des extrémistes.
– Tu as gagné quoi ?
– L’imposition sur les plus riches !
– Tu parles de la fortune que tu dois hériter en prenant un malin plaisir à la voir fondre par les taxes avant de la toucher ? Il n’y a pas un truc qui cloche dans ton raisonnement ? l’interpelais-je alors qu’elle avait toujours sa plaque d’immatriculation en main.
– Tu es bien content que ma voiture soit toute cassée, hein !
– Ding-ding, changement de sujet ! Tu pourrais avertir. C’était plutôt drôle comme situation, non ? Ne pleure pas Jeannette, on te mariera !
– Tu prends tout à la rigolade, mais moi je n’ai pas les moyens de m’en acheter une neuve !
– Il n’a rien ton Gurgel, deux bosses de plus à peine visibles. Par contre, tu demanderas à Claude de te détordre les sorties d’échappement. Les tubes sont presque pliés à quarante-cinq degrés. J’ai les mêmes, c’est mou comme de la boite de conserve ces trucs-là, mais ça à l’avantage de se remettre facilement dans l’axe. Enfin je crois, parce que j’en ai jamais vu de tordus comme ceux-là !
– Quoi ? Mes sorties ! J’en ai marre de vous si tu savais ! Tu vas me le payer, sois-en sûr.
– Je te ferai remarquer que je n’y suis pour rien, mais je te fais confiance ! Je sais que tu tiens parole avec ta langue finement affûtée. Je t’ai déjà vu à l’œuvre.
– Tu devrais me craindre au lieu de me résister.
– Je te résiste sans crainte m’an, c’est presque pareil, commençais-je à perdre patience faisant toujours des efforts pour ne pas entrer dans son jeu.
– Fous-toi de moi ! Tu n’auras pas le dernier mot. C’est quoi ce truc que tu as au poignet ?
– Oh ! Ça t’intéresse ? Je désespérais que tu me poses la question. Je suis content de t’avoir hameçonné !
– C’est moche.
– Tu dis-ça parce que tu ne sais pas combien ça vaut. Figure-toi que c’est la première montre analogique mobile diurne, exempte de mouvement mécanique.
– N’importe quoi !
– Cette technologie ne tombera jamais en panne de piles. Précise à une minute près, sur une base de cadran solaire romain, avec aiguille de boussole intégrée pour le positionnement, niveau à bulle circulaire pour corriger l’assiette et style télescopique repliable. L’ensemble est entièrement étanche jusqu’à des profondeurs abyssales.
– Tu es ridicule avec ce truc en toc.
– Je ne sais pas si tu te rends compte de la performance. C’est fait avec une double couche de noix de coco superposée. Le fond du cadran blanchi est aplani sur la face supérieure pour voir l’ombre du style, deux axes inoxydables sont intégrés pour le bracelet tressé en cuir de requin qui possède un fermoir double sécurité lui aussi en inox. Les chiffres du cadran sont gravés avec une fraise de dentiste et le tout est assorti et teinté à l’encre de pieuvre bleu nuit, s’il te plaît !
– …
– Ah oui, quand même ! répondais-je à la place de ma mère. Alors ? C’est beau ou c’est beau ? Tu peux applaudir des deux mains ou te servir de ta joue si tu as une main occupée avec ta plaque gondolée. Nous avons fait très fort, c’est une Hyper-Style made in Saint-Barth qui va facilement concurrencer Rolex. Les montres Suisses ont fait leur temps, que veux-tu, c’est le progrès !
– Tu me prends pour une idiote ? Tu crois que tu vas en vendre seulement une avec avec H-S comme initiales ?
– Oups ! Hors-Service. Très juste, je n’y avais pas pensé.
– Tu devrais me demander avant de donner un nom commercial, ça t’éviterai des déconvenues publicitaires.
– « L’Hyper-Style, elle ne retarde ni n’avance, elle marque juste son temps. L’Hyper-Style, la montre intemporelle que Chronos nous envie ! Même hors-service, l’Hyper-Style continue à fonctionner ! » pondais-je sur l’instant mon slogan de pub de magazine Jet Set.
– C’est quoi ces diamants, ce sont des vrais ?
– Ça flashe sur le fond coco, hein ! On ne voit que ça ! Ça m’a couté entre vingt-cinq et vingt-six, juste en diamants. Vu la somme, on peut arrondir.
– Vingt-six mille francs ? Ma parole, mais tu es complètement cinglé de gaspiller ton argent de cette façon ! s’étranglait-elle, les yeux ronds comme des billes, rivés sur les imitations d’une brillance exceptionnelle.
– Vingt-six francs m’an ! Je veux bien admettre qu’aux Antilles le soleil cogne fort, mais je ne suis pas fada à ce point.
– Je ne te crois pas, ils ont l’air vrais !
– Ils marquent les heures, ce sont des brillants décoratifs pour vêtements qu’on a insérés-collés dans des logements avec fond réfléchissant. Cette toquante façon antique est une véritable merveille de technologie, c’est une de mes inventions.
– Ça m’étonnerai !
– C’est une pièce unique qui n’a pas d’équivalent, tu imagines qu’elle fonctionnera toujours dans mille ans !
– Ça ne vaut pas un radis ton truc !
– Tu ne me demandes pas quelle heure il est ?
– Quelle heure est-il ?
– Chuuuuttt ! Ne parle plus, ça fait bouger l’aiguille de la boussole, tournais-je sur moi-même pour trouver la bonne position.
– N’importe quoi ! Fais-moi voir.
– N’approche pas, tu vas me faire de l’ombre !
– Je ne peux pas regarder non plus ?
– Ne respire plus, la bulle va manquer d’air. Ou-la-la, c’est l’heure ! Voilà, tu es en retard !
– Qui t’a fait ça ?

Le Gitan, artisan-artiste, carnaval 1986, Gustavia, Saint-Barth

– Le gitant. Il fait aussi des colliers très chics. Tu en veux que je t’en offre un ?
– Tu connais le gitan ?
– C’est un copain, on a bricolé quelques truc ensembles. Tu veux des diamants roses ?
– C’est un suppôt de Baccus sans un sou.
– J’ai beau être habitué, tu es toujours aussi désopilante… C’est surtout un spécialiste incollable en rhums vieux. Tu devrais postuler au service des renseignements au fort de Gustavia comme agent secoué faute de travailler chez Orangina ! Le Gitan a fait de gros investissements en liquides macérés si tu veux tout savoir.
– Ne fréquente pas ce gars-là où tu finiras comme lui, génial et désargenté.
– Tu me fais rire, mais pas au point de me décrocher la mâchoire. Est-tu capable de le lui dire en face ?
– Non mais ! Regardes-toi avant de me juger, toi qui es habillé comme un béotien !
– Bien vu ! On nous apprends à l’école que « L’habit ne fait pas le moine » et « L’argent ne fait pas le bonheur ». Ce sont des classiques du genre, m’an. J’ai retenu la leçon, je les mets en application d’où ma non-adhésion au code vestimentaire. Sinon il ne fallait pas m’envoyer dans les meilleurs établissements entièrement payés par ta mère qui en l’occurrence a été aussi ma bienveillante grand-mère par sa discrétion.
– Les proverbes ne servent qu’à induire en erreur les gens qui les apprennent par cœur pendant que les initiés et les mafieux se partagent le pouvoir. Il paraît que tu gagnes dix fois ton salaire en une matinée ?
– Nous y voilà, enfin ! Tu entames le vrai sujet de ta venue, je me demandais quand tu allais passer à l’action. Les nouvelles vont vite dis-donc, tu es plus que bien informée depuis que tu habites à Vitet chez Claude. Ça ne m’est arrivé qu’une fois et ça ne risque plus de recommencer. J’ai raté le coche, je ne me sentais pas à la hauteur. C’est pour ça que tu avais à me parler ? Parce que cette somme est déjà versée comme acompte à Auto Saint-Barth pour un Saveiro un litre huit. Comme j’ai les mains percées, j’ai préféré les investir au plus vite, mais il me manque encore deux mille cinq cent francs qu’Auto Saint-Barth me propose aimablement de verser en plusieurs mensualités. Tu ne pourrais pas me prêter un peu de l’argent que te verse ton père chaque mois ?
– Tu as déjà tout dépensé ? Tu ne penses qu’à toi, égoïste mégalomane ! Tu n’as pas accepté le pont d’or qu’on t’a fait ? J’ai le fils le plus demeuré de la terre ! Tu aurais pu penser à nous ! Me réprimandait-elle, le faciès désespéré.
– Désolé, je ne savais pas que tu comptais sur mes gains, je peux peut-être rattraper le Dream Diams en jet-ski faute de savoir nager ! Combien te faut-il ? Cinquante Vogues ?
– Bien plus que ça !
– Vas-y je t’écoute, combien ? Cent Vogues ?
– Abruti !

– Enchanté, moi c’est Marc-Éric. Il va falloir que tu retravailles ta communication avec moi.
– Tu me déçois tellement ! Et dire que je t’ai aimé plus que les autres.
– C’est bien, tu laisses sortir tes émotions ! Mais ce n’est pas gentil pour les autres, quant à l’emploi du passé composé, il en dit long sur l’amour que tu me portes en cet instant. Tu ne mettrais pas un « z » à la place du « s » sur le mot composé ? Je trouve que ça manque, feintais-je pour désorienter mon interlocutrice.
– Je t’ai porté neuf mois, je t’ai fabriqué avec ma chair et mon sang, je t’ai donné la vie, il ne te manque rien, c’est moi qui t’es créé, je n’y suis pour rien si tu es détraqué du cerveau.
– Fabriqué ou créé ? Arrête de me régenter m’an ! Si tu avais eu un manuel de montage en main tu m’aurais assemblé n’importe comment vu que la traduction des manuels sont la plupart du temps incompréhensibles et que tu n’as jamais été capable de réparer quoi que ce soit. Je le sais parce que c’est moi qui réparait tout chez nous et que tu continues à me solliciter dès que tu en as l’occasion. Heureusement pour toi, la nature fait bien les choses, ça se fait tout seul. Alors oui, tu peux te vanter d’avoir de beaux enfants, mais ne me dit pas que c’est parce que tu es une reine de la mécanique, il ne faut pas pousser là ! Quant au faire de mère, tu n’aurais pas dû l’exercer sans la présence d’un adulte pour te guider, houspillais-je à mon tour, ayant perdu pied concernant mon exercice mental.
Pardonne-moi, ça m’a échappé. Un instant d’inattention. J’ai failli tourner le dos à ma thérapie, c’était de justesse !
– J’étais seule, exilée à Paris par mes parents… Ton père m’avait abandonnée, qu’est-ce que tu ne comprends pas dans ce que je dis ? Ne suis-je pas assez claire ?
– Très claire. Reçu cinq sur cinq. Je vois à présent les lourdes décisions me concernant que tu as du prendre dans ta vie. Ça n’en excuse aucune, mais j’entrevois ta souffrance. Tu sais, j’ai longuement prié quand j’étais petit pour avoir une famille, entre guillemets, normale.
– Tu as raté ton coup. Depuis quand es-tu chrétien toi qui ne va jamais à la messe ?
– Ils l’ont dit l’an dernier à question pour un champion ! Me frottais-je machinalement la tempe gauche. Mince, j’ai oublié la réponse. Dieu est partout m’an, même dans le cœur des hommes de peu de foi. Au fait, tu ne veux toujours pas me dire où j’ai été baptisé ?
– Tu as besoin de moi ? Pour l’instant tu peux courir, ça t’apprendra à me respecter.
– C’est vrai, Dieu n’a pas entendu mes prières d’enfant, ni les suivantes d’ailleurs. Il devait y avoir de la friture sur la ligne, vivement le numérique !
– Laisse Dieu là où il est, ça fait longtemps qu’il n’écoute plus les prières des humains. Qui peut dire avec certitude s’il les a écouté un jour ? Personne, à part l’église qui a des phrases toutes faites comme « Les voies du Seigneur sont impénétrables » dès que face à la souffrance, l’argumentaire logique ne peut plus suivre.
– Point ! Voilà, c’est tout ce que tu avais à dire ! Je ne voudrais surtout pas te retarder, monte dans ta voiture Claude t’attend. Tu repasseras une autre fois, je prévoirai du thé glacé à la menthe si ça peut apaiser ton chagrin, la conseillais-je en lui ouvrant sa portière.
– L’esprit chevaleresque, la bravoure, le courage, le désintéressement a disparu de nos us et coutumes. Aujourd’hui il n’y a que des menteurs, des tricheurs et des voleurs parmi les gens qui nous entourent, ne t’y trompe pas.
– Je suis épuisé m’an. Je n’ai plus d’adrénaline de disponible. Pourquoi me dis-tu ça ? Je n’ai pas envie de voir ce que tu vois. Je n’ai pas envie de vivre ce que tu vis. Je suis libre, indépendant, je m’en sors très bien en travaillant, et aussi surprenant que cela puisse paraitre, j’aime ce que je fais.
– Tu crois que tu vis dans un monde de bizounours ? Tout est un énorme bizness, de la naissance à la morgue en passant par l’hôpital, tout est commerce, rentabilité, bénéfices. Mais ce sont toujours les mêmes qui encaissent, nous ne sommes que du bétail quand tu regardes les choses en face, pour toi ce sera la même chose : travail, dépenses, crédits, dettes, amours, gosses, déceptions, divorces, maladies et décès.
– Et c’est reparti pour un tour ! Un franc pour démarrer, dix francs pour l’arrêter ! Quel programme jouissif ! C’est sur quelle chaine ? Tu as oublié de me dire de voter à gauche pour sauver l’humanité ! Tu n’es pas fatiguée de raconter toujours la même chose ? On pourra continuer cette conversation un autre jour si tu veux, j’en ai assez entendu pour aujourd’hui si ça ne te dérange pas. Garde tes missiles EXO7 pour une autre fois, les mots ne se périment pas.
– Tu as le cœur totalement insensible pour dire des choses pareilles.
– Tu te trompes sur moi, je me suis galvanisé le cœur d’une armure triple épaisseur le temps de guérir de mes blessures d’enfance, justement parce qu’il est toujours tendre à l’intérieur.
– Ceux qui ont le cœur tendre ne vivent pas longtemps sur cette planète, j’ai fait en sorte que tu sois fort dans ce monde de brutes.
– En m’enfermant des heures durant dans les toilettes lumière éteinte quand je ne faisais pas ce que tu voulais ? Drôle de formation tu ne trouves pas ?
– Tu me remercieras un jour, peut-être le comprendras-tu, mais je ne serais plus là.
– Ne t’inquiète pas, je trouverai un moyen de te contacter ou de faire savoir combien tu as été bonne avec moi. Je suis né une seconde fois à Saint-Barth, dans un monde de lumière et de couleurs, l’obscurité ne m’effraie plus. Allez, monte dans ta caisse inoxydable !
– Tu ferais mieux d’être lucide Marc-Éric, les gens ne te feront pas de cadeau.
– Je pense exactement le contraire. La plupart des gens que je rencontre sont bons et prévenants. Bien sûr, il y a des exceptions, j’ai connu un photographe de passage il n’y a pas si longtemps qui m’a foutu les jetons, heureusement ma Brasilia m’a sauvé la vie !
– Moi je t’ai sauvé la vie ! Tu te crois exempt de malheur ?
– La pluie ne tombe pas tous les jours m’an ! J’ai résisté au charme, à la tromperie, à la manipulation et à l’exploitation que certains individus ont pratiqué sur moi avec talent. Ça a été une bonne initiation. Je me suis aussi rendu compte que de rares personnes comme toi habitées par une idée fixe reviennent sans cesse à la charge. C’est un exemple intéressant. Mais sans faire de fatalisme, l’éloignement des pensionnats m’a permis d’être quelqu’un d’autre.
– Personne ne remplace sa personnalité, à moins d’en avoir une double ce qui n’est pas ton cas. Tu es resté impulsif, irréfléchi et prévisible, incapable d’élaborer le moindre stratège.
– Je vais mettre des œillères sur mes lunettes de soleil, ça me protégera de la vilainerie.
– Vilénie ! me reprenait-elle à juste titre pour la seconde fois. Toi fermer les yeux ? Éviter de regarder la vérité en face ? Continuer à croire au Père Noël ? Non, ce n’est pas ton genre, tu es bien trop structuré mentalement pour faire partie des faibles d’esprit. C’est ton devoir en tant que citoyen du monde de te tenir informé des tournures que prend la politique si tu ne veux pas perdre un jour ta liberté, changeait-elle son fusil d’épaule, ne désirant pas que je mette de point final à notre face-à-face.
– Tu continues à me faire répondre sur le vif sans me laisser le temps de réfléchir. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je suis bien meilleur à l’écrit qu’à l’oral. Je peux t’envoyer mon avis par fax si tu veux ?
– Tu te crois hilarant ?
– Attention à toi, je ferme ta portière.
– Ailllllle ! Mon coude ! Tu ne peux pas faire attention ? Tu l’as fait exprès !

– Désolé m’an. Tu vas t’en remettre ou il faut que j’appelle police secours ?
– J’ai pris une décharge électrique à cause de toi !
– Tu t’es auto-électrocutée les neurones du coude ? Vite, je t’emmène à l’hôpital au service neurologie ! la prenais-je de vitesse en rouvrant la portière conducteur.
– Je n’ai plus de mots pour te décrire ce que je ressens.
– Ce n’est pas plus mal, comme ça tu n’auras pas à regretter ce que tu aurais pu me dire qui aurait dépassé ta volonté. Allez, sort de ta voiture, viens dans mes bras, tu veux que je te fasse un petit bisou réparateur ? tendais-je les mains vers ma génitrice.
– Non, tu peux te le garder, je n’ai pas besoin de ta gentillesse !
– Tant pis, un bisou de perdu. Dis à ton coude de s’éloigner de la portière, je la referme. Quoi qu’il en soit, pour répondre en partie à ta question, aujourd’hui j’essaie de positiver alors que mon ancien moi ne voyait que négativisme dès qu’il avait un obstacle à franchir. Je croyais à tort que la vie ne devait être que facile vu l’aisance de notre famille. Dans un sens, ton action sur moi m’a ouvert les yeux plus vite sur les difficultés de la vie. Est-ce une bonne chose ? La réponse tu t’en doutes est non. Un père inexistant et une mère trop souvent absente n’est pas la meilleures des équations pour être épanoui.
– Tu vas m’en vouloir toute ta vie ? me demandait ma mère l’air soucieuse en vérifiant le point mort de sa boite de vitesse, faisant fi de ma remarque.
– Au contraire, j’ai récemment pris conscience que cette aigreur accumulée était un boulet bien trop lourd à porter. Tu es comme tu es. J’ai compris que je devais vivre avec. Ce qui est fait est fait, comme on dit. Tu vois, j’ai mis du temps pour découvrir comment réagir au mieux. A mes yeux, je préfère que tu ne sois pas répréhensible, même pas responsable.
– Il ne manquerai plus que ça !
– De cette façon, je n’ai pas à te pardonner quoi que ce soit. Je n’ai pas à te juger non plus. C’est bien plus simple à accepter pour être en paix avec soi-même.
– Tu as tellement changé, je ne te reconnais plus. Où as-tu appris ce que tu sais ?
– Patrick du HIFI m’a offert un Yi-King et initié à la pratique. Néanmoins, l’art divinatoire Chinois ancestral géré par le hasard de trois pièces lancées en l’air demande une implication assidue et une habileté certaine concernant leur trajectoire. Je ne me laisse pas influencer par mon horoscope, alors tu penses bien, questionner un livre sensé orienter ta vie quand tu passes ton temps à chercher les pièces qui roulent sous le canapé, ça manque de réactivité, ça va sans dire…
– Tu n’es que colère ou dérision, dans les deux cas tu es complètement siphonné !
– Ce sont les seules choses que tu peux me reprocher.
– Réponds franchement à ma question !

– J’ai appris des erreurs des autres, de mon entourage ainsi que du cinéma qui sont mes principaux maîtres d’enseignement. Tu n’a pas rendez-vous avec Claude ? Faut-il encore visionner plusieurs fois les bons films et en tirer une morale. Je m’en rends compte maintenant en parlant avec toi, une bonne citation est préférable à bien des justifications.
– Tu crois que tu peux repartir à zéro, sans te soucier de la lâcheté de ton père ?
– Il le faut. Je ne suis plus un gosse et je ne souffre pas du syndrome de Peter Pan contrairement à ce que je laisse penser avec mes blagues infantiles à deux balles. Je me dois d’agir comme un adulte responsable en me servant des exemples à ne pas suivre issus des membres de ma famille. Je l’ai compris à bord du Dream. Tu devrais construire, aller de l’avant, c’est le seul conseil que je puisse te donner.
– Construire avec quoi ?
– Épouse un maçon ! Mais non, c’est une image m’an. Travaille, tu auras au moins la satisfaction de gagner ta vie. Tu veux un jeu de pinceaux ? Tu pourras reprendre la peinture si c’est ta passion.
– J’ai assez travaillé, c’est à vous de m’entretenir maintenant.
– Si ça te fait plaisir de penser ça, je ne peux pas t’en empêcher. Alors je note pour tes anniversaires : pas de pinceaux, pas de peinture, pas de toiles non plus j’imagine ?
– Tu sais ce que font les lâches ? Ils renient leur famille, secouait-elle nerveusement son levier de vitesse de la première à la seconde.
– Allez, encore une couche d’anti-rouille à mon armure ! Renier est un bien grand mot. Je ne me sens pas concerné par ce que tu viens de me dire m’an. Tu peux me considérer comme hors-caste si ça te donne du baume au cœur. Mais laisse-moi te dire, quand tu affirmes que je ne suis pas fin stratège, tu n’as pas tort. Ce n’est pas que la vie des autres ne m’intéresse pas, c’est qu’elle ne me regarde pas. Tu vois, c’est différent.
– Tu essaies de m’embobiner avec tes belles paroles mais ça ne marche pas avec moi !
– J’ai toujours été instinctif comme Jack Beauregard. « Quand je sens venir une sale affaire, j’essaie de l’éviter ». Te souviens-tu de la morale des temps nouveaux ? « Ceux qui te mettent dans le pétrin ne le font pas toujours pour ton malheur, et ceux qui t’en sortent, ne le font pas toujours pour ton bonheur. Mais surtout, quand tu es dans le pétrin, tais-toi ! ».
– C’est dans quel film ?
– Mon Nom Est Personne, de Sergio Leone. Tu devais l’avoir au Saint-Barth Vidéo Club, là où tu travaillais en pointillé, non ?
– Non, je ne l’ai jamais vu. De toutes façons, je n’aime pas les westerns.
– C’est un classique du genre qui dit pour finir que : « La distance rend l’amitié plus chère, et l’absence la rend pus douce ».
– Ce sont d’invariables scénarios régis par la loi du plus fort où ce sont toujours les plus rapides qui gagnent le duel final ! Tu en as vu un, tu les as tous vu.
– Pas toujours. Quelquefois les mots remplacent les balles. Ou c’est la musique d’Ennio Morricone qui supplante le texte, ou les deux à la fois. C’est tout l’art de la suggestion.
– Qu’est-ce que tu peux raconter comme inepties !
– Quelle bonne critique de cinéma tu aurais fait ! Malheureusement pour moi je suis trop direct, je n’ai pas ce don de la comédie, encore moins ta volubilité. Impulsif et irréfléchi comme tu dis. Heureusement que certaines citations me reviennent en mémoire au moment opportun. Ça m’évite les mauvaises blagues sans fin. Je crois que je vais arrêter là, je ne voudrais pas dire des choses que je pourrais moi aussi regretter. Au fait, tu es… tu es… mince, je l’ai au bout de la langue, tu es… comment dis-ton déjà dans l’establishment ?
– Formidable ?
– Pas tout à fait. On le dit aussi dans la haute société.
– Désirable ?
– Non, pas vraiment. C’est plus dans le temporel. Ça se dit souvent dans le gratin !
Irrésistible ?
– Non plus. C’est une question de timing. Ça s’entend surtout dans la jet-set ! Alors ?
– Prodigieuse ?
– Un tantinet : EN-RE-TARD ! Tu ne crois pas ? Allez embrayage, démarreur, un petit coup d’accélérateur, frein à main, un œil dans le rétro, marche arrière, re-embrayage, frein, regarde devant, première, embrayage, re-accélérateur et ne cale pas, je te regarde.
– De quoi je me mêle ? J’ai su conduire avant toi et je conduis mieux que toi !
– Je regrette déjà ton départ m’an. Reviens-vite me faire un petit coucou, ça fait toujours plaisir ! Je m’en vais, a plus m’an, lui tournais-je le dos.

– C’est toi qui reviendras ! La force des hommes est dans leurs bras, pas dans leur pouvoir de décision ! me certifiait-elle en actionnant son démarreur.
– Sois-en sûre, I-will-be-back !
– Quoi ?!
– C’est la réplique culte du Terminator de 1984. Tu ne l’as pas vu non plus ? Tu devrais.

Ma mère, en retard sur son rendez-vous, manœuvrait son Gurgel sur l’instant. Alors que je claquais la porte de ma Brasilia en me mettant à mon tour au volant, après une courte marche arrière, elle embrayait sur la première pied au plancher et brûlait la gomme de ses pneus arrières quasiment lisses sur plusieurs mètres de terre battue avant de trouver l’adhérence du béton. Au passage, elle perdait l’une après l’autre les sorties d’échappement qui rendait sa voiture tapageuse à son tour comme l’était sa façon de s’exprimer avec moi quand elle était contrariée de ne pouvoir obtenir ce qu’elle désirait.

J’appuyais sur le bouton stop de mon walkman auto-reverse. Mes mains tremblaient. Le voyant rouge d’enregistrement s’éteignait. J’avais effacé les deux tiers d’une face de cassette TDK de quatre-vingt-dix minutes. J’appuyais maintenant sur play. Les images de carnaval qui avaient contribué à ma vision des choses pendant notre conversation étaient toujours dans ma tête. Elles étaient à nouveau accompagnées de musiques stimulantes de Soca et Calypso qui étaient parfaites pour remonter instantanément le moral, danser ou se distraire l’esprit en attendant la magie du crépuscule.

Le port de Gustavia au crépuscule, 1986

Aidée par sa séduisante aura qu’elle dispensait sur nombre de volleyeurs, France-Hélène était une personne appréciée de son entourage avec qui elle savait être naturellement sympathique. C’était d’une évidence incontestable. Dire que je n’en avais pas souffert, alors que son attitude avec moi était l’exact opposé, aurait été du déni de ma part. J’avais acquis avec les années, contre toute attente, une peur viscérale de ma mère. J’en étais bien conscient. Or, s’il y avait une chose qui était incompatible avec mon art de vivre, c’était l’injustice accompagnée de mensonges et de quolibets.

Dans un état second, obnubilé par notre conversation, je sortais de ma Brasilia en emportant avec moi mon walkman et redescendais vers la mer. En sautant rapidement sur les rochers tout en conservant miraculeusement mon équilibre, j’arrivais entier à destination au bord de l’eau. C’est dans ces moments-là, une fois la l’imprudence commise, que je me rendais compte à quel point j’étais constamment protégé par mon ange gardien.

A peine étais-je assis sur l’imposante roche à demi-immergée que j’étais à nouveau assailli d’interrogations. Quels étaient les livres qui avaient pu radicalement orienter les pensées ma mère ? Qui pouvait dire avec certitude quelle était sa doctrine cognitive ? Était-elle encore libre d’orienter ses opinions ou ces idéologies s’étaient-elles définitivement imposées au point de devenir dogmatiques ? Prisonnière de ses pensées politiques dévorantes, enchainée par ses rancœurs familiales insécables, comment s’y prendrait-elle pour se libérer ? Mon cerveau fourmillant de questions tournait à plein régime, mais mes neurones étaient incapables de me renvoyer la moindre réponse. Mon univers cérébral restait dépourvu d’interconnexions des poignées de minutes jusqu’à ce que j’ai le déclic.

– Voilà, j’y suis ! Et si je me sauvais moi d’abord ? Un jour ou l’autre, pensais-je à haute voix, quand j’en aurai le courage, quand je voudrais en finir avec le cloisonnement de mon âme devenue muette derrière des barreaux imaginaires que j’ai érigé moi-même, je sortirais du silence ces malveillances dont j’ai été victime toutes ces années. Une fois mes ressentis révélés, j’en suis sûr, j’obtiendrais au moins l’équivalent d’un acte de délivrance !

Seulement voilà, inconsciemment je m’étais persuadé que je ne faisais pas le poids. Combien d’années devrais-je attendre avant de trouver la force de passer à l’action ? me questionnais-je mentalement. En attendant de trouver le truc, comment devrais-je réagir face à ses attaques chroniques ? Alors, ça vient Marc-Éric ? me tapais-je le front avec la paume de ma main pour solliciter les idées endormies qui m’auraient bien été utiles. Je n’avais que des questions, ces fameuses questions existentielles que j’avais commencé à noter assis sur la roche plate de Corossol deux ans plus tôt. Il me fallait échafauder quelque chose de plus rapide, de plus simple à mettre en œuvre, mais quoi ?

Ce crépuscule-là, alors que les lumières de la ville s’allumaient une à une et que je n’avais toujours pas trouvé de solution à mon problème, bercé par la beauté du site, je commençais à me convaincre malgré moi que les apostrophes dont elle m’avait saupoudré depuis toujours, n’étaient, si je parvenais à les décoder avec la volonté qui m’animait, que des mots d’amour enfouis au plus profond de son cœur.

J’inspirais profondément l’air humide de la tombée du jour, je me sentais bien à nouveau. Tout était calme autour de moi. Enveloppé par la fraîcheur du soir grandissant, je commençais à retrouver un rythme cardiaque normal, quand j’entendais clairement se déchirer la quiétude ambiante :

Marc-Éric ! Viens ici, j’ai à te parler ! fulminait l’appel tyrannique.

Je me retournais, au ralenti, jusqu’à voir son visage acariâtre. C’était bien elle, de retour de Colombier. Je le pressentais. Arborant un sourire identique à celui de Claude, mon regard insondable fixait le sien. En modifiant sciemment mon timbre de voix avec plus de graves, je lui répondais en articulant distinctement comme l’aurait fait un commandant de bord à ses passagers en minimisant l’imminente turbulence atmosphérique :

– Bonsoir France-Hélène, Marc-Éric s’est momentanément absenté. Dois-je lui laisser un message ou voulez-vous que je réponde à sa place ?

 

A suivre…

Rédigé le 27 juillet 2021
Texte & dialogues : Marc-Éric
Traduction patois : Marc-Éric
Correction Patois : Caroline

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