4.5
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D
e fil en aiguille, aidé par Patrick qui en parallèle me décrochait des contrats photo, je devais me trouver un samedi matin à neuf heures tapantes face à la poupe d’un yacht amarré au quai VIP de Gustavia, à deux pas du HIFI Center. Comme ma montre avait déclaré forfait par manque de batterie spécifique disponible sur l’île, j’arrivais avec deux bonnes minutes de retard faute de place disponible, ayant dû me garer tout près de la pharmacie à l’extrémité Nord de la ville.

– Bonjour Monsieur, je suis le skipper du Dream Diams, Monsieur Schnidzer vous attends.
– Content de vous rencontrer, on se serre la main ? Beau temps, n’est-ce pas !
– Je vous demanderai courtoisement de bien vouloir enlever vos chaussures avant de monter à bord, s’adressait à moi une armoire à glace semi-souriante.
– Rassurez-vous, ce sont des semelles blanches toutes neuves qui ne risquent pas de laisser des traces noires, je viens juste de les mettre à mes pieds pour ne pas qu’elles se salissent, elles sont toutes propres, vous voulez les voir ?
– Ce ne sera pas utile Monsieur Covini. Attention à vous, ne montez pas avant que la passerelle soit immobilisée. Bienvenue à bord.
– Vous connaissez mon nom ? Vous avez fait le bon choix parce que je ne sais pas de quelle couleur sont mes dessous de pieds !
– Je vous prie d’avoir l’amabilité de me suivre, m’annonçait avec élégance le skipper qui connaissait sur le bout des doigts les règles de savoir-vivre de la Jet Set.

Arrivé sur le pont supérieur, après avoir franchi des grilles d’acier et gravi une suite de marches abruptes d’un blanc anti-dérapant immaculé, le skipper disparaissait en un claquement de doigts me laissant face à mon rendez-vous. A tribord du Dream Diams se trouvait un autre yacht d’où l’on pouvait entendre sans peine un fou-rire féminin totalement incontrôlé qui semblait ne plus pouvoir s’arrêter. Difficile de dire si la fille s’esclaffait comme une girafe ou se tordait comme une baleine tant ses éclats de rires rebondissaient sur les parois lisses des yatchs alentours, mais elle y allait de bon cœur. Je regrettais presque d’être monté sur le Dream Diams où l’ambiance était diamétralement opposée.

– Isaac J. Schnidzer ! Diamantaire international, se présentait l’homme ventripotent de sa voix grave assis sous un parasol, vêtu de blanc de la tête aux pieds, le cigare sorti du bec, chevalières aux doigts, verres aux reflets rose sur le nez, maître absolu à bord de son yacht étincelant.
– Marc-Eric Covini, deux fois champion de Saint-Bath en solitaire au marteau-piqueur pour l’année 85 et 86, anciennement électricien-câbleur en boite de nuit, parle bien le français dont le soudard, dialecte gorgéen qui n’est utilisé qu’à Anse-Des-Lézards. Je suis aussi cadreur et technicien photo de jour comme de nuit, passionné par la nature et par nature.
– Bien ! Vous avez terminé votre numéro ?
– J’ai aussi fait de l’optimiste plus jeune, où je me suis spécialisé dans le dessalement au premier passage de bouée, mais je ne pense pas que mes compétences en voile soient nécessaires ici, bien que ces dernières soient d’excellents réflecteurs ! finissais-je de me présenter en rajoutant une couche, déjà sur mes gardes, et n’ayant aucunement l’intention de me faire rabaisser par plus fortuné que moi.
– Ah-ah-ah-ah ! Éclatait d’un rire gras mon vis-à-vis au bout de trois secondes. Vous avez une drôle de façon de vous présenter, votre C.V n’est pas inintéressant, malgré qu’il soit en votre défaveur. Je suis habitué à ce qu’on m’en fasse des tonnes. D’habitude, j’ai le droit à un tissu de mensonges. Vous êtes arrivé à monter à bord avec vos chaussures ? Mon skipper vous a à la bonne ! On m’avait dit que vous étiez un original, c’était en-dessous de la vérité. Vous considérez-vous comme un homme libre Monsieur Covini ? se remettait à téter son cigare mon opulent vis-à-vis.
– On ne peut rien vous cacher, je suis bien l’original ! Enchainais-je content de cette décontraction soudaine. On a cassé le moule après ma naissance, les autres ne sont que des contrefaçons, souriais-je seul de ma vanne d’ado pré-pubère. Concernant la liberté, vivant à Saint-Barth, je m’estime l’être en partie. On est toujours plus ou moins sous le contrôle de quelqu’un ou d’un système en place. Que puis-je faire pour vous rendre service cher Monsieur ? me la pétais-je à peine en évitant le sujet.
– Appelez-moi Jacob. Voulez-vous que l’on parle d’argent maintenant ?
– Je pense que…
– Ne commencez jamais une phrase par « je pense que » quand il s’agit d’argent !
– Alors non, pas spécialement. Je ne sais pas encore si je vais arriver à maitriser ce pourquoi vous avez fait appel à moi.
– Vous n’aimez pas l’argent ou vous n’êtes pas enchanté de faire ma connaissance ? me piquait au vif le milliardaire aguerri.
– Nous ne nous connaissons pas assez vous et moi pour atteindre un tel niveau de contentement. Bien que j’ai eu vent d’un certain protocole à appliquer, je le trouve comment dire, inapproprié en pareille circonstance. Je vous avoue que je ne suis pas à l’aise et je préfère rester concentré sur la raison de ma présence ici. Nous aurons tout le temps de parler une fois le travail accompli. Si nous fixons une somme maintenant et que mon travail n’est pas à la hauteur, je ne pourrai l’accepter. Au contraire si j’arrive à me surpasser, je risque d’être perdant.
– Imaginons que vous soyez trop gourmand, croyez-vous que je vais me laisser truander facilement ?
– C’est vous qui fixez les règles. Vous savez exactement ce que vous ferez avec ces photos, combien elle vous rapporteront. Qui mieux que vous pourrait déterminer le prix le plus juste ?
– Ah-ah-ah-ah ! Décontractez-vous jeune homme, nous achetons les deux tiers de la production de pierres brutes dans le monde. L’industrie du diamant se chiffre en milliards de dollars annuels, savez-vous ce qu’est le Cartel du Diamant ?
– Je n’en ai aucune idée, je ne m’intéresse qu’a la transparence des lentilles apochromatique.
– Décidément vous n’êtes pas non plus un homme d’affaires !
– Je vais vous faire une confidence, je ne suis pas photographe non plus ! précisais-je avec le plus grand sérieux.

Se déplaçant avec un courant d’air, un ange passait.

– Le Nikoniste pro qui travaillait pour moi à l’année et que je payais généreusement a eu un empêchement de dernière minute. Il est probable que là où il est, il n’ait plus jamais besoin de se servir d’un appareil photo pour gagner sa vie.
– Il a raté son avion ? Dommage pour lui ! répondais-je sans avoir compris le sens caché de sa phrase. Oh ! Le bateau voisin recule !
– C’est nous qui faisons marche avant. J’en ai donné l’ordre au Commandant. Nous allons mouiller au large de Corossol. Nous serons plus tranquilles pour faire de la photo en dehors du port, le bruit de la circulation me dérange, je ne voudrais pas être désagréable avec les éclats de rire de ma voisine qui se repoudre un peu trop souvent le nez.
– Excusez-moi, je vous ai coupé, je fais tout le temps ça avec Claude. Vous disiez ?
– Je disais que c’est fâcheux pour moi, car il a égaré une mallette de bijoux et pierres précieuses d’une grande valeur dont il devait faire des photos dans une de mes villas aux Caïmans. Les faux amis sont plus dangereux que les ennemis avérés. Vous comprendrez qu’à l’avenir je sois prudent envers les photographes distraits !
– C’est préférable en effet ! répondais-je avec assurance ayant eu le nez creux de ne pas me présenter comme photographe professionnel, puisque je n’étais officiellement que Pikman, le casseur d’agglos à Saint-Barth.
– Ce yacht est le premier du genre. Je l’ai fait aménager spécialement pour ne plus dépendre des humeurs changeantes et capricieuses des photographes. C’est un vrai studio flottant, de la prise de vue au développement. Vous y trouverez à bord tout ce dont vous avez besoin. Mon assistante va vous accompagner, elle est aussi maquilleuse et spécialiste en éclairage, elle vous secondera pour choisir le matériel photographique. J’ai entendu dire que vous saviez vous servir d’un Canon F1 ?
– Il ne faut pas écouter tout ce qui se dit sur l’île !
– J’ai la gamme FD complète à votre disposition.
– Ma parole, c’est la caverne d’Ali Baba ! m’exclamais-je, ne pouvant m’empêcher d’imaginer des dizaines d’optiques photographique en vitrine.
– Vous n’êtes pas ici pour vous amuser avec mon matériel.
– C’est dommage, les combinaisons boitier-visée-longueur-de-focale sont un délice pour moi.
– Je cherche avant tout à donner envie aux gens fortunés d’investir dans le diamant. Bien que ce soit ces dames qui les portent, quatre vingt dix-neuf pour cent de ma clientèle sont des hommes. Trouvez-moi un sujet qui stimule le désir d’offrir de ces messieurs. Une image choc qui donnera une irrésistible envie de porter du diamant à ces splendides ladies, qui sauront sans peine convaincre leur époux !
– Je vais essayer.
– Je ne vous demande pas d’essayer, je vous demande de réussir ! Vous n’aurez qu’une chance avec moi. Dans les heures qui suivent, ne pensez que diamant, ne respirez que par le diamant, ne vivez que diamant, ne soyez obsédé que par le diamant, étonnez-moi ! Je ne suis pas un ingrat et vous souhaite de trouver l’inspiration. Je sais tout de suite reconnaitre le vrai du faux, les bons des mauvais, les images parlent d’elles-même, vous ne me tromperez pas avec des paroles, seul mon œil juge. Avez-vous bien compris ce que je viens de vous dire, je n’aime pas perdre mon temps avec des imposteurs. Ça me met hors de moi.

Aïe ! 0 – 1. Première fausse note. Jacob venait de marquer un point tout en gardant magistralement son self-control. C’était le moment de riposter avec une pirouette digne de celles de Claude.

– Ça alors ! Je n’aurais pas dit mieux, je pense la même chose ! Serions-nous parents ? Vous êtes lion ascendant bélier, né l’année du dragon, j’ai juste ?
– Ah-ah-ah-ah ! Vous alors, vous êtes un drôle d’oiseau ! Rien ne vous impressionne ?
– Si, la vitesse de la lumière traversant une optique apochromatique s’imprimant sur une pellicule Fuji.

Le milliardaire cossu me regardait droit dans les yeux. On aurait dit qu’il n’arrivait pas à me cerner, je le sentais déséquilibré malgré son aplomb de big boss du diamant. Soudain l’ancre attachée à sa chaine partait faire un plongeon qui l’emmenait vers le fond en faisant claquer plusieurs dizaines de maillons contre l’acier renforcé de la coque. Le navire hors de prix s’immobilisait au large de la baie Corossolienne. Une femme dont la colonne vertébrale était étonnamment droite se présentait devant nous.

– Je suis Miranda, veuillez me suivre si vous le voulez bien.
– Je me prénomme Marc-Eric, m’adressais-je à mon guide féminin qui m’avait déjà tourné le dos.

Nous arrivions dans le studio de prise de vue dont la partie bâbord était plaquée de miroirs qui démultipliaient considérablement l’espace climatisé. Situé à l’avant du navire où il n’y avait pas un rayon de soleil, étaient planté sur leur trépieds trois parapluies et autant de boites à lumière artificielle de la marque Elinchrom pour photographier du mannequin. Je jetais un rapide coup d’œil aux alentours, rien de ce dont j’avais besoin ne semblait être à disposition.

– Comment travaillez-vous ?
– La plus part du temps, seul.
– Ce n’est pas ce que je vous demande, quelle lumière utilisez-vous ?
– Fujichrome, lumière du jour, 36 poses.
– Ce n’est toujours pas ce que je vous demande !
– Soyez plus précise alors ! Je ne connais pas le jargon des pros. En général je travaille pied nus en short et en tee-shirt, avec mon F1, de la pellicule photo fujichrome iso50,  le prisme de mise au point et l’optique choisis et montés sur le boitier pour un sujet réfléchi à l’avance, sans compter le choix du système de visée sport ou vertical au cas où le viseur standard ne conviendrait pas, commençais-je à m’emporter, visiblement irrité par cette façon de parler un peu trop autoritaire pour moi.
– Je vous en prie, seriez-vous en mesure de conserver votre calme ? Pour un diamant d’un demi carat vous utiliseriez quel objectif ?
– Pour la fourmi, j’utilise un 35mm macro. Si ce n’est pas suffisant, je rajoute le soufflet qui est bien plus pratique que les tubes allonge ! Ai-je oublié quelque chose à part mon trépied Manfrotto de quinze kilos et mes Sebago Docksides que je ne quitte plus parce que si je les enlève, je les oublie la plupart du temps ? fronçais-je les sourcils à celle qui n’avait pas pris la peine de m’écouter me présenter.
– Navrée d’avoir touché votre corde sensible. Je vous demandais juste si vous utilisez du blanc froid de 5500 ou du blanc neutre 3200 kelvins pour choisir la pellicule adaptée à la lumière, s’expliquait enfin la technicienne de l’éclairage.
– Vous êtes tous comme ça sur ce bateau où j’ai le droit à un traitement de faveur ? Je n’aime pas la lumière artificielle ! Ce n’est pas ma façon de travailler, autant faire les photos dans un building à New-York.
– Très bien, alors dites-moi ce que vous voulez et on va pouvoir commencer, l’heure tourne.
– Lumière solaire et réflecteurs ! Avez-vous des réflecteurs noirs, dorés et argentés ?
– C’est que…
– Vous n’en avez pas ? Des blancs alors ?
– Il faut les monter, il me faut trois minutes. Je n’avais pas prévu de travailler directement à la lumière du jour avec tout le matériel que nous avons à disposition ! Pour les nuages vous faites comment ?
– Avec et sans. Avec le nuage, la lumière est tamisée, je perds deux diaphs et de la profondeur de champ. Sans le nuage, j’ai une lumière plus dure, heureusement modelée par les réflecteurs et j’ai plus de profondeur de champ.
– Donc, nous n’utilisons rien de ce que nous avons en matière d’éclairage ?
– Il me faut un endroit bien éclairé par le soleil où il n’y a pas de vent, vous avez ça sur ce bateau ?
– Nous avons ça, voyez vous-même, répondait Miranda qui appuyait sur le bouton d’une télécommande blanche de la taille d’un briquet.

Un bruit mécanique feutré parvenait à mes oreilles, le pont du bateau se fendait en deux, le soleil entrait violemment dans le studio photo sur une largeur de cinq yards et me faisait fermer momentanément les paupières. Un vitrage légèrement concave reprenant la forme du pont se mettait tout de suite en place pour nous isoler du vent et de la chaleur extérieure. Surpris, j’avais imaginé un instant que le bateau s’ouvrait en deux et que nous allions sombrer par le fond au large de la baie de Corossol.

– Sympa le toit ouvrant ! C’était en option ? Non ?
– C’est une des fiertés de Monsieur Schnidzer. Issu de la recherche en aéronautique pour la navette spatiale Discovery, ce vitrage a reçu un traitement thermique et ultra-violet de niveau trois. Il réoriente les photons quelque soit l’inclinaison solaire, ne laisse passer ni la chaleur, ni les rayons nocifs pour la vision humaine, nous pouvons travailler en plein midi sans prendre un coup de soleil et sans transpirer. Les verres de lunettes teintées de Monsieur Schnidzer ont reçu le même traitement. Malheureusement, ce procédé ne corrige pas la température couleur.
– C’est exactement ce qu’il me faut pour mes optiques !
– Le filtre coûterai des dizaines de fois fois plus cher que l’optique concernée qui ne craint ni les coup de soleil, ni les rayons ultra violets. Dois-je vous rappeler que les optiques Canon sont faites de métal et de verre ?

Je commençais à prendre conscience que je n’avais pas à faire à des amateurs, j’avais soudain l’impression de ne plus avoir le niveau. Rien n’avait été laissé au hasard. C’était technologiquement du lourd, du très lourd, encore plus fort que dans un James Bond. J’avais de la peine à croire ce que je voyais. C’était pourtant vrai, si la lumière solaire jaillissait dans le studio photo, il faisait frais, je ne sentais pas la chaleur sur les paumes de mes mains face aux puissants rayons solaires de milieu de matinée.

– Suis-je bête, où ai-je la tête ! répondais-je n’importe quoi, complètement bluffé par tant de technologie de pointe.
– Alors, que nous proposez-vous pour les compositions ? Attaquait d’entrée de jeu Miranda, qui continuait son bras de fer psychologique.
– Je vous retourne la question, qu’avez-vous en diamants ?
– Nous avons à bord les tailles les plus courantes, du Point Cut, du Table Cut, du Old Single, Mazarin, Peruzzi et du Old European, en allant du 0,01 au 2 carats. Nous n’avons que des teintes D avec une pureté IF. Cela vous convient-il ?

– J’ai un peu de mal à me souvenir avec exactitude des tailles qui correspondent à leur noms, mais je sais que je ne suis pas fan des tailles simples comme le Point ou le Table pour un diamant sans impureté. Il ne met pas en valeur la pierre. Aucune taille ne rivalise avec le Vieil Européen. Un millimètre correspond à 0,01 carat, c’est bien ça ?
– Vous vous y connaissez en diamants ?
– J’ai révisé avant de venir !… Non, je suis pote avec le gérant de la bijouterie Kornérupine à Saint-Jean que j’ai croisé par hasard devant sa boutique. Il faisait des photos de ses créations avec un Nikon F3 équipé d’un 50mm macro, mais ne s’y prenait pas comme il fallait pour avoir les résultats recherchés. Il était trop rapproché de son sujet.
– C’est un des clients de Monsieur Schnidzer.
– J’ai parié avec lui que je pouvais obtenir exactement ce qu’il n’arrivait pas à faire. Quand je lui ai dit que je pouvais faire mieux avec mon F1 il s’est mis à rire d’un genre moqueur, vous voyez ? J’ai gagné mon pari. Il a revendu son Nikon.
– Vous plaisantez ?
– Je rigole ! J’ai aussi fait la photo qui l’a fait connaitre à Saint-Barth. Par la suite, je lui ai expliqué deux trois trucs pour qu’il obtienne les bons résultats. Lui m’a expliqué deux ou trois choses à savoir sur les pierres précieuses comme les fameux IF sans impuretés et le D pour transparent à blanc éclatant, je l’ai juste conservé en mémoire. Il me semblait qu’il y avait aussi des tailles de différentes formes dont ovale, goutte, cœur, carré, carré bords arrondis, radiant et… je ne sais plus. Duchesse ?
– Bravo, c’est Princesse. C’est vous qui avez fait le tour de cou en dents de requin et pierres précieuses sur montures or vingt quatre carats ?
– Oui, j’ai fait cette photo en vingt minutes aller-retour de la boutique à la plage de Saint-jean, j’ai déclenché deux ou trois fois le même cadrage, avec la même vitesse et la même ouverture. Ce que je voyais dans le viseur en mode diaphragme fermé a été ce que nous avons obtenu après développement.
– J’adore cette prise de vue, heureuse de vous connaitre Marc-Eric, s’illuminait le visage de Miranda. Vous pensez que Canon est mieux que Nikon ?
– Ce n’est pas l’appareil qui fait la photo quand on a des boitiers et des optiques de ce niveau. C’est le savoir-faire. C’est un tout. Il faut commencer par savoir quelle optique choisir pour quel sujet.
– Vous en êtes capable ?
– Je vous avoue que j’attends avec impatience le nouvel appareil compact tout-en-un ultra-léger qui sait tout faire, mais Canon ne l’a pas annoncé pour tout de suite bien que leur propagande est d’améliorer notre futur !
– Vous choisissez l’optique et c’est tout ?
– Bien sûr que non ! Il faut déterminer la profondeur de champ avec le diaphragme pour placer le flou exactement là où on veut le voir. Avec les verres de visée interchangeables ultra-réactifs de Canon, la mise au point à un cheveu près est un jeu d’enfant quand on choisit la bonne combinaison verre de visée et optique.
– Je ne vous le fait pas dire, c’est ce qui fait la force du boitier F1, tout est démontable, tout est interchangeable, ce boitier est unique au monde, ensuite ?

Verres de visée, viseurs prismatiques New F1, Image Canon 1981.

– Ensuite ? Le dosage de la lumière, solaire si possible, rien n’est plus puissant. On prend la mesure là où ce n’est ni sous-exposé, ni sur-exposé pour avoir une valeur moyenne, avec les réflecteurs noirs on atténue la surexposition sur les zones qui en ont besoin.
– Pas de cellule à main pour mesurer la lumière incidente ?
– J’ai une des meilleures cellule à main Minolta pour mesurer la lumière réfléchie par le sujet comme vous le précisez, elle reste la plupart du temps dans sa housse. Je préfère le système de mesure du F1 en temps réel. C’est lui qui va déterminer si on choisi une vitesse d’obturation lente ou pas. Vous me dites si je dis une bêtise.
– Continuez.
– La mise au point manuelle pour finir, avec la possibilité de faire avancer ou reculer la profondeur de champ. Le trépied lourd qui immobilise le boitier dans le cas ou l’on ferme le diaphragme au maximum quand on fait de la macrophotographie et qu’on est proche de la demi-seconde en temps d’obturation. C’est un exemple, les combinaisons sont aussi nombreuses que les types de diamants.
– La température couleur ?
– En milieu de journée il n’y a pas de dominante, en fin de journée on va vers les jaunes-orangers. On est à Saint-Barth ici, on a la meilleure lumière du monde !
– Vous n’utilisez jamais de flash ?
– A contre-jour j’en utilise un, si possible un ou deux diaphs en-dessous pour qu’il n’y ait pas de zones surexposées et on a fait le tour. En fait, un travail photo n’est jamais deux fois le même et il faut s’adapter aux conditions en live. C’est ma façon de faire. Je travaille dehors neuf fois sur dix. Sauf ces derniers temps, je ne sais pas pourquoi, je ne fais que de l’intérieur, mais je trouve ça froid, ça manque de vie.
– J’abdique ! C’est le contraire de ce que j’ai appris dans les plus grands studios de New-York.
– C’est toujours valable pour New-York, comment voulez-vous faire autrement ? Ok, si vous voulez on fait à votre façon et puis à ma façon.
– Je ne voudrais pas vous influ…
– Combien avez-vous de boitiers ? coupais-je mon interlocutrice.
– Nous avons deux boitiers old F1, quatre new F1 montés avec des viseurs différents et deux T90 Canon. Toute la gamme d’optique FD du fish-eye jusqu’au 600mm, tous les flashs et la gamme pro des boites à lumière que vous êtes allé voir dès que vous êtes entré, m’apprenait Miranda qui appuyait toujours sur la même télécommande qu’elle conservait sur elle.

La façade de miroirs coulissait sur quinze pieds de large pour laisser apparaitre la plus fabuleuse double étagère de matériel Canon.

– Punaise ! C’est mieux qu’au HiFi center ! Je sais me servir de 6 boitiers sur 8, on est sauvés !
– Ça vient en grosse partie du HiFi center, Mr Schnidzer faisait lui-même les prises de vues fin des années 70, la mode du piercing, c’est lui.
– Ce qui explique la présence des premiers F1, je comprends maintenant. Ça nous fait un point commun de plus. Vous avez l’objectif 85mm à ouverture 1,2L, je n’en ai jamais vu ! Ce caillou est le plus lumineux jamais fabriqué, même chez Nikon ils n’ont pas ça ! Commençais-je à sautiller d’impatience.
– A votre droite.
– Je peux le prendre ? Vous avez le verre de visée qui correspond ?
– Nous les avons tous en triple car certains sont utilisés pour plusieurs optiques.
– Seulement en triple ? Je suis déçu ! Ne faites pas attention, je vous taquine !
– J’ai appris par cœur le guide Canon 1981 des objectifs interchangeables, comme vous je suppose ?
– Moi ? J’ai fait pire. J’ai fait de ce livre ma bible et j’y ai rajouté le second, le Canon Objectifs.
– Vous m’épatez, vous êtes le premier photographe que je rencontre à en savoir autant en technique, d’habitude je dois tout leur préparer d’avance, jusqu’à mettre les films dans les boitiers.
– Oulà ! C’est trop délicat pour laisser faire ça à quelqu’un d’autre.
– La plupart d’entre eux ne savent que mitrailler et draguer les mannequins. Ils jouent sur le quantitatif pour obtenir « la » bonne expression.
– Bon, on commence à mitrailler quand ? Mais non, je rigole, je suis à l’opposé de ce mode de prise de vue ! Attendez un instant, laissez-moi admirer dans sa globalité le génie de ces concepteurs Japonais.

Sur l’étagère du dessus, à hauteur de buste, trônaient sur un support adapté les téléobjectif beiges clair bagués rouge de Canon qui commençaient par le spécial 300mm que je reconnaissais au premier coup d’œil. Il était suivi des incroyables supers téléobjectifs 400mm et 500mm. Aïe-aïe-ouille ! J’en restait la bouche ouverte, stupéfait. Les très longues focales flambant neuves de 600mm et 800mm finissaient d’occuper l’espace calibré sur mesure.

Sur l’étagère du dessous, à gauche, étaient parfaitement alignés les boitiers dont les deux fameux Old F1 de 1971 que je voyais pour la première fois. Puis les quatre New F1 de 1981 que je maitrisais parfaitement tant ils étaient simples d’utilisation. Venaient ensuite les deux T90 de 1986 à calculateurs. Ça faisait huit boitiers ! Sur la partie droite, étaient progressivement exposés toutes les autres focales les plus lumineuses à commencer par les deux fisheye de 7,5 et 15mm qui avaient une vision de 180°. De pures merveilles pour avoir souvent utilisé le second ! Puis, je découvrais le redoutable 35mm à décentrement avec ses molettes de réglage pour corriger les perspectives, les deux ultra-grand angles 17 et 20mm avec leurs majestueuses extrémités en double V, le super-grand angle 24mm qui me serait bien utile pour gagner en luminosité pour la photo d’intérieur, accompagné d’un grand angle moyen 28mm que j’avais, un grand angle modéré en 35mm que j’avais aussi,  le clone de mon otique 50mm apochromatique le caillou par excellence. J’étais devant le plus incroyable regroupement d’optiques photo !
Sans le quitter des des yeux, je regardais avec délice le fameux semi-téléobjectif 85mm bagué de rouge que j’allais utiliser dans un instant. Placé juste après son petit frère, une focale fixe imposante de 100mm dont je ne me rappelais plus quelle était sa spécialité, avait l’air de me dire : attrape-moi Marc-Eric ! Il s’en suivait un téléobjectif courant de 135mm dont je ne voyais pas trop l’utilité mais qui avait une allure folle. Le téléobjectif suivant était le puissant 200mm qui commençait à devenir intéressant pour les sujets éloignés, lui-même suivi de sept zooms dont deux que j’utilisais couramment. Quel régal ! Je n’en croyais pas mes yeux ! Combien d’années d’avance les Japonais avaient-ils sur  les Français en matière d’optique ? Vingt ans, tente ? Était-ce vraiment quantifiable ? Encore un léger mouvement de tête vers la droite et je comptais deux doubleurs de focale, un multiplicateur 1,4x et quatre optiques dédiées à la macrophotographie, rien que ça ! Derrière toutes ces optiques surmontées de leur pare-soleil spécifique se trouvaient les boites de rangement en simili cuir noir. J’étais scotché au point de m’être arrêté de respirer. Je reprenais mon souffle et tendais mon bras vers le 85mm, mais je n’arrivais pas à le sortir de son logement. Le cache objectif noyé dans l’épaisseur de l’étagère semblait s’être coincé.

– L’étagère est magnétique, insistez légèrement, c’est pour empêcher les optiques de se renverser en haute mer ! me devançait Miranda en répondant avant même que j’ai posé la question.

En bas, à l’horizontale, placé sur des bras recouverts d’une épaisse mousse, les prestigieux trépieds Gitzo et Manfrotto et leurs rotules fluides étaient solidement verrouillés avec une épaisse bande de caoutchouc clipsable. Il y avait là des trépieds allant de petit à grand en passant par moyens, légers, lourds, avec une panoplie de rotules et de plateaux rapides que je n’avais jamais vu. Même Fernandel jouant le rôle d’Ali Baba aurait voulu changer de scénario en voyant ce merveilleux étalage ! Mon cœur battait plus vite qu’à l’accoutumée. Étais-je enfin arrivé au paradis ?

– Vous êtes venu avec une idée en tête ?
– Diamants sur le nez ?
– C’est fait.
– Diamant sur les doigts ?
– Depuis plusieurs siècles. Vous êtes sur d’être à la hauteur pour ce travail ?
– Diamant sur l’oreille ? continuais-je à m’amuser.
– Déjà vu un million de fois.
– Peut-être mais par vu par moi !
– Vous avez déjà épuisé votre stock d’idées ?
– Une oreille en noir et blanc sous exposée. Avec un éclairage très dur qui la traverse en venant de l’au-delà, style rayon de lumière céleste qui vient iriser un diamant taillé en cœur sur le lobe et fait littéralement exploser l’éclat du diamant au point d’y voir son âme, projetais-je une de mes pensées.
– C’est basique, vu et revu, rien d’original.
– Ok, un Princesse sur une oreille de lapin ? De chien ? De chat ? Hamster, non ?
– Vous êtes hors sujet. Arrêtez de plaisanter, nous n’avons pas le temps.
– Je m’échauffe les neurones. Où sont mis en valeur les diamants ? Sur un corps de femme, on est bien d’accord ? Vous appelez New-York, on se fait parachuter un mannequin par un avion supersonique SR-71 Blackbird dans quarante-cinq minutes ?
– Nous avons ce qu’il nous faut à bord, continuez.
– Vous êtes maquilleuse ?
– Diplômée, créative, avec double mention novatrice et rapidité d’exécution, me répondait Miranda qui avait dix longueurs d’avance sur moi.
– Parfait, je vois, je vois… je vois, je vois… avais-je envie de dire l’étoile du berger, mais je me retenais. Je plaquais mes deux mains sur mes yeux en essayant d’imaginer un truc de dingue.
– Je peux savoir ce que vous voyez ?
– Je vois un œil fermé, une paupière coucher de soleil. L’autre ouvert !
– Un clin d’œil ?
– Un sourcil surligné avec un dégradé de diamants, un contour de lèvre supérieure diamanté avec du 0,01 carats. Un 0,75 carat sur un lobe d’oreille, sur l’autre une rivière de diamants qui descend jusqu’à l’épaule. Un regard de félin grâce à une lentille de contact dans les tons verts, bordée de diamants insérés dans l’épaisseur de la lentille ! Je continue ?
– Tout ça pour aujourd’hui ? s’étonnait Miranda qui avait un téléphone sans fil en main.
– Ok, on va commencer par…
– Allo chérie, tu peux venir tout de suite au studio photo sur le pont inférieur ? Merci mon amour !
– … seulement un œil ?

Un mannequin en maillot de bain faisait son apparition dans le studio de prise de vue.

– Bonjour, ça alors ! C’est votre clone ? Pardon votre sœur ? Vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau !
– C’est ma fille. Est-ce qu’un dégradé de jaune-oranger avec une pointe de rouge et un liseré de mauve vous conviendrait ? Quel œil dois-je maquiller ?
– Oui, c’est parfait. Le gauche pour moi, son œil droit je veux dire.
– Pourquoi le droit ?
– Pour l’effet de surprise. On tourne la page d’un magasine et… sur la page de droite qu’on voit en premier on a un visage coupé en deux verticalement. La gauche du visage est visible, on imagine la droite. Ce qui permet de mettre sur la page de gauche un slogan du style « Attirez à vous la lumière » ou « rechargez-vous de lumière » encore mieux « soyez la lumière ! » Il faut que ce soit éblouissant, mais tout en finesse, il faut que ce soit compréhensible au premier coup d’œil et simple à réaliser.
– Ce n’est jamais bon de couper un visage en deux.
– Très bien, alors on cadrera le visage en entier, mais il faudra que vous fassiez le maquillage sur les deux yeux.
– C’est bon, vous m’avez mis sur la voie, laissez-moi faire, il me faut quinze minutes. Préparez vos boitiers, j’imagine que vous savez charger une pellicule tout seul ?
– Je crois que c’est dans mes cordes, je ne travaille qu’avec un seul boitier, un seul verre de visée, une seule optique. Je sais exactement ce que je veux obtenir. On a largement assez avec 36 poses, j’ai 3 axes de prise de vue grand max, pas de sous-ex ou de sur-exposition. Je passe en mode priorité vitesse, de cette façon on conserve la profondeur de champ quelque soit la vitesse d’obturation.
– C’est risqué ! Préparez-vous deux boitiers, on ne sait jamais, Monsieur Schnidzer préfère que l’on travaille de cette façon.
– Ok, pourquoi pas, vous avez deux optiques 85mm f/1,2L ?
– Non, désolée, mais nous avons quatre zooms qui ont cette longueur de focale.
– Pas de zoom, ils ne sont pas assez lumineux. Ne soyez pas désolée, ça va bien se passer, je le sens ! Bon je suis prêt, je peux regarder comment vous faites ?
– Préparez-vous quand-même un second boitier, vous n’aurez qu’à passer l’optique d’un boitier à l’autre, vous saurez le faire tout seul ?
– D’accord, j’ai compris !

Miranda n’utilisait pas de pinceau comme on le fait habituellement, elle n’utilisait que ces doigts et ses ongles réalisant en un temps record un dégradé sur paupière à tomber par terre. Une fois ses doigts essuyé sur un tissu éponge de plusieurs centimètres d’épaisseur, elle sortait une planche de feutrine noire d’un tiroir sur laquelle étaient parfaitement alignés plusieurs lignes de diamants de différentes tailles. Munie d’une fine pince autobloquante, elle plaçait l’un derrière l’autre les diamants à fond plat qui tenaient tout seuls sur la peau de sa fille.

– C’est un nouveau produit adhésif grand public taillé dans de l’oxyde de Zirconium nouvelle génération, ce n’est pas encore sorti dans le commerce. C’est l’occasion ou jamais d’épater Monsieur Schnidzer avec ces prototypes, qu’en pensez-vous ?
– Si on veut l’épater il faudra faire aussi bien que le maquillage de Cléopâtre !
– C’est un plaisir de travailler avec vous, je retrouve mon enthousiasme de mes premières années ! Vous aimez le challenge n’est-ce pas ?
– J’aime la difficulté. Nous ne sommes pas nombreux sur ce terrain-là. On éprouve un vrai contentement quand on s’est bien battu et qu’on a atteint son objectif, me pinçais-je les lèvres pour ne pas dire surtout si c’est un Canon !
– Je vous comprends. J’essaie toujours de devancer les besoins de Monsieur Schnidzer, il a été plus que correct avec moi. C’est lui qui m’a appris ce que je sais en éclairage et matériel photo, hors-mis mon diplôme d’esthéticienne-maquilleuse pour le cinéma qui m’a permis de décrocher ce travail.

J’avais l’impression que le temps était élastique. La prise de vue passait trop vite alors que le maquillage paraissait durer des heures. Or, c’était exactement le contraire qu’il se passait. Nous n’aurions jamais fini pour midi. Je cadrais les lèvres entrouvertes du double de Miranda. Sa dentition était parfaite, ses incisives étonnamment blanches. Le liseré de diamants à la limite du rouge à lèvres était saisissant de précision.

– Vous devriez prendre en main le F1 Miranda. Regardez ce que je vois !
– C’est vous le photographe, j’aurais l’impression de prendre votre place.
– Vous plaisantez ? Je ne fais que passer contrairement à vous. Vous devriez justement prendre ma place une minute. Qu’est-ce qui vous en empêche ?
– C’est à dire que… je n’ai jamais osé. Ici chaque personne doit rester à son poste.
– Osez, osez, faites-vous plaisir ! Vous avez un talent fou !
– Oh-là ! Mais ça cadre trop large pour du close-up, ce n’est pas l’optique qu’il faut ! On est sur du portrait là !
– Ne vous occupez pas de l’optique, il y a cinq millions de pixels sur une diapositive, le grain est très fin en sensibilité iso50, on peut recadrer à 50% en ayant un excellent résultat. Avec plus de recul on obtient plus de profondeur de champ.
– Vous en êtes sûr ?
– Certain. Avec la luminosité et le piqué de cette optique, je prends le pari que même recadré on va obtenir des merveilles. Alors, vous en pensez quoi ?
– C’est magnifique ! J’adore !
– Concentrez-vous sur ce que vous voyez, ne pensez plus à la technique, recadrez mentalement le sujet, ajustez la profondeur de champ avec la bague de mise au point. Prenez la photo.
– Je ne peux pas le faire à votre place !
– Mais si vous le pouvez ! Avancez et reculez votre tête, le boitier collé à votre œil pour déterminer le cadrage que vous désirez. Faites tourner avec votre main gauche la bague de mise au point qui se déplace sur le sujet exactement là où vous la voulez. Quand vous voyez pile ce que vous voulez obtenir, appuyez sur le déclencheur sans écraser le bouton pour éviter le flou de bougé, ça ne mord pas ! Recommencez sans attendre tant qu’il n’y a pas de nuage, déplacez la zone de netteté toujours avec la mise au point, appuyez ! Changez légèrement l’axe, faites vous plaisir, déclenchez encore l’obturateur, c’est votre maquillage, c’est votre création !
– C’est votre idée.
– On va dire que c’est la nôtre, parce que le dégradé de zirconiums autocollants, je serai passé à coté !
– Merci pour vos conseils, c’est physique comme façon de faire, j’ai mal au cou, cet appareil est trop lourd pour moi.
– Avec un peu d’entrainement le poids ne sera plus un problème.
– Monsieur Schnidzer à une façon bien à lui de travailler. Il veut que toutes les prises de vues soient quadruplées.
– Rien que ça ! Je peux savoir pourquoi ?
– La première est la diapositive de projection. La chaleur de la lampe à tendance à déformer le film et altérer les couleurs, sans compter les poussières qui se collent au film et les éventuelles traces de doigts lors des manipulations. La seconde est pour l’imprimeur, la troisième pour l’archivage dans une pièce chargée en gaz neutre pour éviter l’oxydation des films. C’est en quelque sorte la dia de secours au cas où il y a un imprévu chez l’imprimeur. On pourrait faire des copies, mais ça ne vaut pas l’original et ça augmenterai les coûts.
– Bien vu ! Et la quatrième ?
– Je viens de vous le dire, c’est la dia d’archive au cas où la troisième doit partir chez l’imprimeur pour remplacer la seconde.
– La dia de secours de la dia de secours ! Quelle organisation ! C’est un autre monde en effet. Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir me disait ma grand-mère. Sans aucun doute, vous ne venez pas de la même planète que moi. J’aurais appris quelque chose aujourd’hui, allons-y par quatre !

Nous avons dépassé deux paires d’heure à faire des prises de vues, dont trois maquillages complet en repartant de zéro et cinq sujets traités. Miranda ne s’était pas trompée, j’ai utilisé plus d’une pellicule par sujet dans tous les axes possibles.
Sans me demander mon avis, pragmatique et possédant l’expérience que je n’avais pas, elle avait en moins de dix secondes chargé en Kodachrome un troisième boitier Canon F1 sans moteur de réarmement, sur lequel elle avait monté en un quart de tour un 50mm f3,5 macro. C’était une autre approche, plus conventionnelle, où sans décoller l’oeil du viseur on sentait à travers le levier de réarmement manipulé avec le pouce, la pellicule glisser sur le dos de l’appareil. Ça me rappelait à quel point ces boitiers étaient géniaux. Fait pour la main humaine. Tout tombait parfaitement sous les doigts. Ce que je ne faisais plus depuis la mise en place du moteur de réarmement automatique et de sa poignée indispensable à mes grandes mains. Le 50mm macro n’était pas sans intérêt. On pouvait approcher l’optique très près de l’œil sans avoir besoin de recadrer. Il ne manquait à cet objectif que la luminosité incomparable du 85mm à ouverture f/1,2L.

Il était treize heures quarante-cinq quand nous remontions sur le pont. Nous n’avions ni bu, ni mangé. Le temps était passé à la vitesse de l’éclair. Sa fille souriante dont j’ignorais le prénom, n’avait pas dit un mot. Nous n’avions pu faire tout ce que nos cerveaux en compétition imaginaient au fur et à mesure que nos idées s’entremêlaient. Miranda redoublait de créativité, cette femme avait non seulement les compétences en maquillage, mais elle avait aussi sa propre vision du cadrage en gros plan. Elle avait une façon peu commune de voir les choses, comme photographier en plongée un sourcil surligné d’un arc de diamants en premier plan, avec pour le fond un éventail de cils qui marquait le début de la zone de flou artistique allant se perdre sur les tâches de rousseur d’une joue. Elle était dans son univers avec son savoir-faire, les pierres précieuses et le matériel photo à portée de main. Tout était réuni en un seul lieu. Qui mieux qu’elle pourrait traiter avec brio ce sujet particulier ?

Miranda me raccompagnait vers Jacob qui était confortablement assis dans un fauteuil de cuir blanc, un verre à la main.

– Voilà, je crois que j’ai fini ce travail photo. Miranda est une championne de l’éclairage incident et change d’objectif aussi vite que moi. Vous savez que certaines de vos meilleures optiques n’ont jamais vu la lumière du jour ? entamais-je la conversation avec Jacob.
– Je le sais, ça me désole. Suivez-moi, allons marcher un peu sur le pont supérieur.
– Vous êtes en tenue de camouflage ? J’ai failli ne pas vous voir, tout est blanc ici, il y a trop de lumière, ça me donne le vertige.
– C’est pour cette raison qu’il est préférable de porter des lunettes de soleil adaptées !
– Vous n’auriez pas un 600mm en double par hasard, je peux vous faire le rodage pour ne pas qu’il se grippe à force de dormir !
– Ha-ha-ha-ha ! C’est la troisième fois que vous me faites rire aujourd’hui, vous êtes aussi humoriste ? Désirez-vous un rafraichissement ? changeait son fusil d’épaule Jacob.
– Très volontiers. Un citron menthe local bien frais sans glaçons dans une chope de bière givrée, c’est possible ? J’ai grand soif.
– Ho-ho-ho ! Vous ne buvez pas d’alcool non plus j’imagine ?
– C’est formidable de pouvoir répandre de la bonne humeur autour de soi, vous ne croyez pas ? Quelle vue on a d’ici ! Le port de Gustavia n’a jamais été aussi beau. Je n’ai pas vu de cocotiers sur le bateau, c’était optionnel ?
– Vous êtes incroyable, vous savez que personne ne me parle comme vous le faites ?
– Ai-je été impoli ? C’est juste pour faire la blague, ne le prenez pas mal, les américains font tout le temps des blagues, je me trompe ?
– Vous me donnez l’occasion de me conforter dans mon mode de pensée. Imaginez que je me sois entouré de personne comme vous, libres de penser, libres d’aller où bon leur semble, libres de travailler avec qui ils veulent, sur les sujets qu’il veulent et quand sa leur chante au point de ne pas arriver à l’heure à un rendez-vous. Ne rien devoir à personne, n’être attaché à personne, ni ne craindre personne. Jouer avec les mots comme vous le faites à la limite de l’insolence.
– Mais toujours avec une pointe d’humour.
– L’humour est l’essence même de notre société mon cher.
– Tiens, ça me ressemble, j’aurais du me lancer dans le pétrole.
– Il faut se faire respecter pour devenir milliardaire, le monde des affaires et le talent font deux, mieux vaut savoir les conjuguer ensembles. Retournez-vous, votre verre givré vous attend. Vous êtes heureux dans la vie ? Ne me répondez pas, ça se voit.
– C’est parce que je cache bien mon jeu. Il y a un bar sous le pont supérieur ? Le verre est passé par le pied central ? On entend notre conversation ? En tout cas merci, c’est pile ce que j’avais demandé.
– Rien ne vous étonne vous ? J’ai fait appel à David Copperfield pour régler certains détails. Saviez-vous qu’il a monté son premier spectacle à l’âge de quatorze ans ? Combien de sujets avez-vous traité ?
– Ou-là ! C’est plus compliqué qu’un tour de passe-passe !
– Allez-y, racontez-moi, je vous ai suivi durant ces quatre heures sur la régie vidéo.
– Vraiment ? Nous avons manqué de temps. Chronos nous a joué un tour en enlevant aux minutes une seconde sur deux.
– Joli trait d’humour. C’est plutôt rare venant d’une personne aussi jeune que vous.
– Nous n’avons pu traiter que… trois sujets.
– Vous n’avez pas bu, vous n’êtes même pas allé aux toilettes, vous n’avez pas perdu un instant mis à part votre temps d’arrêt devant les optiques et Miranda ne vous a pas lâché d’un pouce. C’est comme si elle était à vos ordres, ce n’est pas son genre, elle qui est plutôt distante, je ne l’ai jamais vu réagir comme ça.
– Vous devriez lui laisser sa chance, Miranda est une femme exceptionnelle, elle fait le boulot de trois personnes et son savoir dans bien des domaines surpasse le mien, affirmais-je avec conviction.
– Vous êtes en train de dire à un Américain qui a réussi ce qu’il doit faire et comment il doit s’organiser ! Vous aurais-je demandé une consultation de manager à mon insu ? Je prend le pari que je vous mets mat en huit mouvements.
– Vous ne pourriez pas, ce n’est pas dans mes habitudes de manipuler un objet sans avoir lu la notice. Je ne m’égare jamais hors de mes domaines de compétence. Je vous dis juste que vous avez quelqu’un qui travaille pour vous qui possède des aptitudes rares. C’est dommage de ne pas lui donner l’occasion de s’exprimer sur un sujet qu’elle maitrise mieux que personne.
– Je connais les qualités de Miranda que je suis le premier à apprécier, croyez-moi. Je ne crois pas que je vais lui permettre d’accéder à cette opportunité. Pour qu’elle finisse par me donner sa démission afin de prendre son envol ? Elle n’a aucune idée du monde dans lequel nous vivons, la photo est un univers de requins, ils n’en feront qu’une bouchée. Très peu de photographes y arrivent, beaucoup prennent la grosse tête et finissent mal. C’est un monde de connaissances, de relations, d’appartenance, de communauté. Vous voulez la voir ruinée elle et sa fille autiste ?

Aïe ! 2 – 0. La répartie était dure. Si j’avais évité les claques verbales jusqu’à présent, je venais d’encaisser un bourre-pif qui me mettait mentalement groggy plusieurs secondes. Je devais changer de stratégie. Jacob était calme, détendu, imposant et aux commandes.

– Vous êtes maître à bord, c’est incontestable, me reprenais-je toujours debout. Vous avez aussi le pouvoir de lui laisser plus de temps pour s’exercer à la photo. Donnez-lui les garanties nécessaires pour lui faire comprendre qu’il est préférable qu’elle continue à vos cotés !
– C’est un ordre déguisé en conseil ?
– Je crois qu’elle vous aime bien, elle est prête à se couper en quatre pour vous. Vous allez comprendre quand vous verrez les prises de vues que nous avons fait ensembles. La moitié des idées sont les siennes.
– J’ai vu votre façon de travailler. Nous avons des caméras partout sur ce navire. Vous bousculez les choses établies Monsieur Covini. Si je vous ai laissé faire c’est juste pour voir jusqu’où vous seriez capable d’aller.
– Je suis comme vous, un découvreur de talents. Un chasseur d’images. Mais j’ai appris une chose, quand on est en compétition avec plus fort que soi sur un entretien d’embauche, on cède sa place parce qu’on ne pourra de toute façon pas la garder dans le temps. Croyez-moi, laissez une chance à Miranda.
– J’ai bien compris votre message, n’essayez plus de me convaincre au forcing, ça devient ennuyeux. A moins que vous désiriez lui donner la moitié de vos gains si comme vous le dites, elle est à l’origine d’une idée sur deux.
– Tout dépend du montant ! Sur un montant à six zéro ça ne me pose pas de problème.
– Décidément, vous faites tout à l’envers ! Partagez un billet de cent dollars si ça vous amuse, mais gardez la liasse pour vous ! Vous n’allez jamais vous enrichir avec votre logique !
– Ça me servirait à quoi d’avoir deux voitures à Saint-barth ? Un Saveiro un litre six de cylindrée vaut 48.000 francs. C’est ce que j’ai en ligne de mire en ce moment, lui tendais-je une perche.
– Ne brûlez pas les étapes, les pellicules sont en développement ! Les images vont parler, c’est une question d’heure.
– Vous avez aussi un laboratoire à bord ?
– M’avez-vous bien écouté ? Je n’ai pas l’habitude de me répéter.
– Je vous ai écouté, j’ai juste un peu de mal à croire que tout cela soit possible. En fait, vous avez tout le matériel, la technologie hi-tech, rien ne manque, il vous faut juste des idées, c’est bien ça ? Miranda en a revendre. Voilà, c’est dit, je n’insiste plus.
– Je ne comprends pas votre stratégie. Avez-vous manqué de quelque chose à bord ? Je possède un autre yacht bien plus grand que celui-ci si vous vous sentez trop à l’étroit. Il est classé dans la catégorie des giga-yacht, c’est le Dream Diams III.
– J’ai déjà le tournis sur celui-ci, j’ai du mal à imaginer.
– On s’y rend par hélicoptère.
– Le ticket d’entrée est payant ?
– Sept chiffre par personne pour le week-end et en dollars, bien entendu.
– Même en cassant ma tire-lire, c’est au-dessus de mes moyens !
– Vous feriez partie de mon personnel privilégié avec, il va de soi, un passe-droit. Vous disposeriez à loisir d’une salle de sport avec terrain de basket, d’une piscine à débordement, de tous les jeux nautiques avec toboggan géant et jet-skis.
– Pas de terrain de volley-ball ? C’est le seul sport que je pratique, titillais-je exprès l’égo de Jacob.
– Vous auriez aussi accès au studio d’enregistrement, au cinéma, à la discothèque.
– Studio d’enregistrement ! Cinéma ! Discothèque, waouh ! Vous m’avez bien cerné ! Combien de watts fait la sono ? Elles est plus puissante que celle d’Autour du Rocher ?
– Suffisamment puissante pour vous rendre sourd en moins d’une minute. Mais je ne vous ai pas encore dit le plus intéressant, nous avons à bord une salle de conférence internationale avec traduction simultanée en 70 langues qui fait aussi salle des ventes.
– Je vois, il n’y avait pas assez de place pour faire deux salles distinctes, c’est ça ?
– Ne vous moquez pas de ce que les autres plus intelligents que vous sont arrivés à faire. Vous ne possédez pas encore assez de subtilité pour me clouer le bec. Savez-vous combien peut rapporter une telle installation à l’année ?
– Laissez-moi deviner, doubler sa ration de ketchup en période de Noël ? Non ? La tripler alors !
– Il en faut plus pour me désorienter Monsieur COVINI, appuyait-il sur mon nom de famille, j’ai compris votre manœuvre d’adolescent qui consiste à vous auto-discréditer à mes yeux.
– Bravo ! Bonne analyse. Vous avez compris ma ruse en moins d’une minute là où ma mère cherche toujours à comprendre où je veux en venir.
– Je n’ai rien contre la queue-de-cheval quand on possède une compétence particulière comme la vôtre, mais peut-être vous laisseriez-vous séduire par notre salon de coiffure contigu à la salle de massage avec spa, jacuzzi, sauna et hammam ? Vous auriez besoin d’une bonne coupe de cheveux et d’une manucure !
– Sans façons, merci bien. Rappelez-vous ce qui est arrivé à Samson !
– Ha-ha-ah ! Parce qu’en plus d’avoir de la répartie vous êtes cultivé, vous êtes un étonnant personnage. Si je peux vous donner un conseil; ne vous gâchez pas de cette façon, vous travaillez contre vous-même.

Ouille ! 3 – 0. J’étais mis a nu. Jacob ne s’exprimait pas comme un débutant alors que moi j’étais à court de répartie.

– Si vous êtes joueur, j’y ai même fait installer une salle de jeux dont neuf tables de black-jack, sept de poker, une roulette et deux-cent machines à sous pour que nos plus riches clients ne s’ennuient pas entre deux ventes aux enchères qui n’ont lieu qu’en fin de soirée. On vous donnera des piles de jetons, vous pourrez les jouer comme bon vous semble, surtout si vous les perdez. Si par chance vous gagnez, ils compteront pour du beurre cher ami ! C’est toujours moi qui remporte la partie.
– C’est ce que je viens de comprendre, mieux vaut ne pas jouer contre vous.
– C’est pour ça que je vous demande au cas où vous ne l’auriez pas encore compris de rejoindre ma Dream Team. De cette façon, vous serez toujours gagnant, si toutefois vous arrivez à conserver la tête sur les épaules, je crois que vous êtes capable de jouer dans la cour des grands.
– Je dois comprendre ?
– Comprenez que je reçois les personnes les plus fortunées de la planète lors de ventes privées, vous aurez l’opportunité connaitre du beau monde, ça ne vous tente pas de faire des photos privées pour une famille royale ? C’est une occasion en or pour un photographe débutant comme vous l’êtes.
– Excusez-moi Monsieur Schnidzer, je vous coupe encore, mais rien de ce que vous m’énumérez ne me parle.
– Vous connaissez le sort que je réserve à ceux qui me coupent ? Je les fait jeter aux requins !
– Cette sentence est toujours à la mode chez nos amis marins à ce que je vois !
– Vous ne croyez pas si bien dire.
– Vous avez aussi pris l’option planche télescopique qui sort de la coque ni vu ni connu ? cherchais-je l’ustensile du regard.
– Haaa-haa-ha ! s’esclaffait-il d’un rire moqueur ! Non, mais c’est une bonne idée !
– Une fois digéré, ça doit être formidable de faire partie de la chaine moléculaire d’un squale. Je suis curieux de voir comment ça fait d’être dans la peau d’un requin blanc avec l’hydrodynamique dont ils bénéficient, flirtais-je avec la mort en serrant les dents.

Séparé par un trait de fumée, Jacob, impassible scrutait mon regard avec insistance, il était facile de voir que je ne pouvais que bluffer.

– Avez-vous une idée de ce qu’est une parure de diamants ?
– J’ai vu le collier de Marie-Antoinette chez Kornérupine… En photo évidemment ! Il m’a fait voir une brochure qui présentait les vingt plus belles parures réalisées à ce jour.

Collier de Marie-Antoinette

– Recensées ! Qu’en avez-vous pensé ?
– Je l’ai trouvé… comment dire… dense, à la fois génial de par la taille inhabituelle des pierres en forme de feuilles et en même temps… non finalisé, pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire. Brouillon ? Non plus ! Il lui manque quelque chose. Ou plutôt, il a ce je ne sais quoi qui donne l’impression qu’il a été assemblé avec un lot de pierres disponibles sur le moment, un trésor de guerre probablement, peut-être même un don d’un des trésors amassés par le Capitaine Montbars pour avoir les faveurs de la cour du roi qu’il n’avait jamais fréquenté dit-on, préférant les combats sanguinolents au corps-à-corps. On parle d’une cassette remplie de diamants bruts, dont quelques-uns avaient la grosseur d’un bouton d’habit de l’époque.
– Intéressant, sauf que Daniel Montbars a vécu le siècle précédent.
– Il est supposé avoir disparu début du dix-huitième siècle. Il les aura confié à Louis XV ?
– Plutôt le Roi Soleil, cet homme a eu le règne le plus long. Il prend le pouvoir en 1661, une date facile à retenir, ça pourrait concorder. Montbars est né en 1645, oui, ça concorde !
– Vous connaissez son année de naissance ?
– Je suis un érudit d’histoire en particulier les grands hommes des Caraïbes. On dit qu’après avoir tué des millier d’Espagnols, il aurait été informé de la supériorité de feu des navires anglais en construction à Londres. Il aurait préféré quitter Saint-Barth pour l’Amérique du sud après avoir converti son butin en pièces d’or plus facilement monnayable.
– Si vous le dites, c’est un cours initiatique d’histoire pour moi.
– Je disais donc, ce serait un legs secret de Louis XIV à Louis XV qui les aurait à son tour légués à Louis XVI et dont on aurait aucune trace écrite ? Louis XVI avait grand besoin de liquidités, il se serait fait faire une fausse facture avec la complicité de son joailler qui lui aurait reversé l’équivalent de la valeur des gemmes ? C’est fumant comme hypothèse, mais tout est envisageable avec les rois de France !
– Peut-être attendaient-ils « le » joailler capable d’en faire le collier le plus cher du monde ?
– C’est une explication, je vais creuser ce sujet avec le plus vif intérêt. Merci de m’avoir aiguillé sur cette voie. Donc, à votre avis, le collier de Marie-Antoinette est… brouillon ?
– Je n’ai pas voulu dire ça. Les quatre diamants centraux de couleurs différentes ne manquent pas d’attirer l’attention, celui en goutte d’eau est une pure merveille…
– On dit poire !
– Mais il y a quelque chose qui ne va pas dans les proportions, je ne trouve pas le mot. On dirait qu’il est dissymétrique.
– Il ne l’est pas, je puis vous l’affirmer pour l’avoir étudié.
– Il doit bien y avoir une signification, mais ça m’échappe.
– Si vous voulez tout savoir, il se symétrise une fois porté.
– Excellent ! Je suis bluffé.
– Vous avez une vision harmonique, c’est rare. N’oubliez pas que ce collier a été réalisé au dix-huitième siècle avec les moyens de cette époque et qu’au château de Versailles on s’éclairait toujours à la chandelle !
– C’est vrai, pas d’électricité, pas de machines, encore moins de moteur à explosion.
– C’est la fin du règne de Louis XVI, nous ne sommes pas encore dans l’ère industrielle mais la vapeur est déjà là, elle va changer la donne avec l’écossais James Watt, inventeur de mécanismes ingénieux et de la norme cheval-vapeur !
– Je les aurais vu plus gros.
– Qu’est-ce que vous auriez vu plus gros ?
– Les diamants centraux. Et puis quatre c’est trop, trois auraient été suffisants. Ça aurait été moins fouillis, plus lisible.

Jacob marquait un temps d’arrêt. Il tirait une bouffée de son barreau de chaise qui recrachait instantanément en prenant le soin de ne pas m’envoyer la fumée dans la figure et reprenait :

– Je vais vous dire quelque chose que je n’ai jamais dite à personne. Vous avez percé le secret de ma réussite. Soit vous avez le don de lire dans les pensées, soit vous avez du génie. A moins que ce soit une circonstance électro-magnétique qui vous aurait poussé involontairement à dire une chose pareille.

Le diamantaire richissime tapait du doigt son cigare qui lâchait une épaisse tranche de cendre. Poussé par l’alizé, la cendre compacte se mettait à rouler sur le pont sans se disloquer et tombait, je le suppose, à la mer.

– J’ai réalisé le collier dont vous parlez après quelques années dans le métier. Je n’avais pas encore fait fortune, mais j’ai eu la même révélation que vous en voyant le collier de Marie-Antoinette de 203,3 carats. Avec les relations que j’avais, j’y suis allé au culot, sans la moindre peur de jouer très gros. J’ai redessiné ce collier avec trois pierres centrales au lieu de quatre. Simplifié là ou ça pouvait l’être, pour trouver l’harmonie comme je la conçois.
– Vous êtes arrivé à trouver toutes les pierres ?
– Pas du premier coup, seulement les gemmes rares dans le plus grand établissement de Londres qui entrepose des dizaine de milliers de pierres brutes, dont certaines uniques de par leur forme ont attendu un acquéreur depuis plus d’un siècle et demi. J’ai acheté ces pierres grâce à un emprunt sur un an.
– Fabuleux ! J’imagine que si une gemme attend depuis si longtemps, c’est qu’elle a une particularité qui rebute les acheteurs, sinon elle ne serait plus là ? Une ou plusieurs impuretés mal placées peut-être ?
– Vous êtes clairvoyant ! Rajoutez une forme difficilement exploitable pour son poids en carats, c’est exactement ça. Mais là, il s’agissait de défaut de cristallisation au centre des gemmes ce qui présuppose de les cliver au niveau des impuretés pour les éliminer lors de la taille. Pire encore, c’était des gemmes de couleur, dont la plus grosse était teintée en dégradé. Un dégradé à 30 degrés, de rose dragée à quasi transparent en passant par cuisse de nymphe. Un produit inexploitable, sauf…
– Sauf si on se sert de ce défaut pour acquérir des gemmes d’exception à bas prix, que l’on trouve la solution pour faire disparaitre le défaut et que l’on se serve du dégradé comme un atout et non un désavantage.
– Bingo ! Je suis obligé d’aller jusqu’au bout de mon histoire maintenant. Nous n’avons pas clivé ces merveilles. Nous les avons percé au centre même de ce que nous voulions obtenir. Savez-vous comment nous sommes arrivés à percer ces gemmes ?
– J’ai étudié en F1 avec les meilleurs profs de Marseille. Fraisage, tournage, rectification, polissage, traitement, rien ne m’est inconnu. Aucun forêt, aucune pastille tungstène n’est plus dur que le diamant, non, je ne vois pas.
– Au laser.
– Le laser, rien que ça ! Ça chauffe énormément, la teinte a du souffrir, non ? A moins que vous refroidissiez… Vous l’avez taillé dans une chambre froide ? Avec un additif d’air gelé ?
– A l’azote liquide pulvérisé. La température de la pierre n’augmentant pas au-dessus de 35°C, il y a eu très peu de dilatation du support, pas de marge d’erreur, donc une précision accrue qui respecte la symétrie des angles de taille au centième de degré près. Autrement dit, c’est la perfection même avec une loupe de joailler.
– Bien vu. Donc en perçant la gemme le défaut central est éliminé. Mais comment taille t-on l’espace intérieur ?
– Laissez-moi finir. Vous avez forcément vu le Cœur de l’Océan sur la brochure que j’ai faite éditer il y a des années. Imaginez un dégradé de trois cœurs de taille différentes, inversement à ce qui a été fait sur le collier de Marie-Antoinette.
– Je vois.
– Pour ces pierres d’exception, il me fallait trouver une personne qui à elle seule saurait les tailler à l’aide de machines numérique, les sertir, monter l’ensemble et rester discret sur le processus de fabrication. Je n’ai trouvé aux États-Unis qu’une seule personne d’origine Portoricaine qui remplissait ces conditions. Un passionné de taille et de numérique. Sûr d’arriver à le convaincre alors que je ne m’étais pas encore fait un nom, je lui ai offert un poste à vie qu’il a accepté sur le coup laissant derrière lui tout son passé. Ensuite, j’ai financé trois machines sur mesure fabriquées en Allemagne, en Suisse et en Autriche.
– Je peux vous demander le volume de ces machines ?
– La laser était la plus grosse, de la taille d’un lave-vaisselle, les deux autres pas plus grosse qu’un micro-ondes. J’ai fait concevoir les logiciels par une université Israélienne en un temps record. Nous avons finalisé Miguel et moi ce collier en trois mois dans le second sous-sol de ma maison New-Yorkaise avec une vitesse d’exécution vingt fois plus rapide qu’à la main pour un résultat similaire, voir impossible pour les tailleurs humains.
– Vous aviez quoi comme machine ? Laissez-moi deviner, vous me l’avez dit : le laser pour le perçage. Une meule diamantée pour la taille, une meule à abrasif pour le polissage ? Mince… C’est la même machine, il n’y a que la meule qui change… Mais comment êtes-vous arrivé à usiner et polir les facettes internes en angle fermé ?
– Excellente question. Visiblement vous êtes plus intéressé par le process que par la valeur des objets. Nous avons été les premiers à utiliser un laser sur diamants, vous seriez surpris de ce qu’on peut faire avec un rayon de lumière concentrée. Le brillantage obtenu avec mon procédé est incomparable avec les techniques conventionnelles.
– J’adore ! Pardon, continuez.
– Nous avons aussi été les premiers à mettre au point une machine à sertissage automatique.
– La troisième machine ! ne pouvais-je m’empêcher de dire.
– Bien que cela puisse paraître incroyable, nous ne nous sommes pratiquement pas servi de la meuleuse. J’ai vendu le collier à un Émir du moyen orient à un peu plus de deux fois le prix de celui de Marie-Antoinette qui a été vendu trois virgule sept millions de dollars à un Européen discret. Le crédit à été remboursé huit mois et quinze jours après avoir contracté mon emprunt.
– Bravo, beau travail.
– Dès le départ, cette opération avait une inconnue de taille. Est-ce que l’éclat de ce diamant percé à cœur serait identique au pierres pleines ?
– Vous avez acheté les pierres en ne sachant pas le résultat d’avance ? Il faut avoir les nerfs en acier pour prendre un pari comme celui-là !
– J’ai recommencé l’opération deux fois avec des variantes de l’original, les gemmes étaient de couleur différentes.
– C’est à peine croyable, tout ça me dépasse.
– Alors, d’après vous ? Comment imaginez-vous la brillance de ces pierres d’exception ?
– C’est un test ? Si vous en avez vendu trois, c’est que non seulement ça a marché, mais vous avez…
– J’ai obtenu des pierres deux fois plus lumineuses mon cher ami ! Depuis, je chasse les gemmes qui ont des défauts.
– Génial ! J’adore ce genre d’histoires de projets réussis là où personne n’aurait placé un dollar. Vous avez exposé ces colliers à New-York pour les vendre ?
– Aucun Hôtel ou Maison de Vente aux Enchères de Prestige n’a jamais vu ces colliers remis directement à leurs acheteurs.
– Pas de quatrième collier ?
– Attendez la suite ! Aucun d’entre eux ne se ressemble alors qu’ils ont la même architecture. La couleur fait tout. Mais je ne les ai pas vendu le même prix !
– Oups ! Plus d’acheteur à sept virgule cinq millions de dollars ?
– J’ai très vite compris que je ne pourrai en fabriquer que trois, j’ai multiplié le prix par dix.
– Soixante quinze millions de dollars pièce ?! m’écriais-je.
– Malheureusement, il n’y a plus de gemme de cette taille-là pour fabriquer le quatrième. Dans cent cinquante ans peut-être quelqu’un pourra refaire le même coup que moi en imaginant des formes à angle fermés encore plus lumineuses.
– Cet exploit mériterait un article dans la presse spécialisée.
– Un jour peut-être. Ça ne vous a pas plu de travailler sur ce yacht unique au monde consacré exclusivement à la photo ? repartait à la charge celui qui, tout en ayant de la suite dans les idées, ne perdait pas son fil.
– Si ! Si-si, vous ne pouvez pas imaginer le plaisir que j’ai eu à utiliser votre matériel qui ressemble curieusement au mien. Maintenant, je sais ce qu’on peut obtenir avec un 85mm ultra-lumineux.
– Arrêtez de vous la péter, vous ne faites pas encore le poids !
– Moi j’ai une excuse c’est l’oignon, et vous ?
– Un peu de sérieux jeune homme, je vous parle du cadre, des moyens techniques, vous pouvez tout faire sur Dream Diams, même voyager d’îles en îles ! Vous pouvez me croire on mange bien mieux à bord que dans certains restaurants surclassés !
– J’en ai l’eau à la bouche. Vous me faites miroiter un paradis flottant ? J’ai déjà un palace naturel à terre, Saint-Barth c’est mon Amérique du sud à moi, mais je vais y réfléchir.
– Ne tardez pas trop, nous appareillons dans deux lunes. Avez-vous faim ? C’est peut-être l’heure de vous restaurer ? Passons à table, vous êtes mon invité.
– Je suis désolé, j’ai un rendez-vous à quatorze heures. Je n’avais pas prévu de rester aussi longtemps.
– Ne me dites pas que vous êtes comme tous ces végétariens qui ne savent pas jouir des plaisirs culinaires sous prétexte qu’ils ne veulent pas tuer d’animaux d’élevage ! Vous vous nourrissez d’énergie céleste ? Vous ne mangez pas non plus ?
– Si, ça m’arrive deux fois par jour, je vous avoue que j’ai besoin d’énergie, mais malheureusement je dois décliner votre offre, ce n’est que partie remise, me mettais-je par mimétisme à parler avec une fausse courtoisie.
– Venez chercher votre cachet à dix-neuf heures, nous serons rentrés à quai, vous ne pouvez pas me refuser un diner en bonne compagnie ! Vous aimez le caviar ? Le champagne ? La langouste ? Nous discuterons de votre avenir, croyez-moi, la vie en rose existe bel et bien pour les initiés !
– Si vous me prenez par les sentiments, alors là je ne répond plus de rien ! lâchais-je du lest en lui faisant croire qu’enfin je mordais à l’hameçon.
– Je ne vous demande pas si la photo vous passionne, je le sais. Je l’ai compris à la seconde où j’ai vu votre iguane vert sur fond d’hibiscus exposé au HIFI Center. Au rythme où vous allez, d’ici quelques mois vous aurez autant de matériel que moi, mais je vous le déconseille, c’est un mauvais placement financier. Le temps des films photo 24×36 est compté. Les premiers appareils à capteur numériques vont arriver sur le marché. Canon a prévu d’abandonner la gamme FD au profit des EOS. Même les EOS seront remplacés à leur tour par une monture créée pour être incompatible avec le parc d’optiques existant. Nous vivons dans un monde de consommation intense cher ami, d’obsolescence programmée à tous les niveaux, il n’y a que les diamants qui sont éternels !
– Je ne pensais pas que ce soit à ce point, me ridais-je le front d’une contrariété supplémentaire.
– Vous devriez être en âge de savoir vers qui vont vos sympathies. Quelles sont vos envies ? Vos désirs ? Quel est votre plan de carrière ?
– Ma mère me pose la même question depuis que je suis en âge de raison. Je suis navré de vous apprendre que je n’ai toujours pas la réponse. N’ai-je pas la vie pour y songer ? Par contre vous ne me ferez pas travailler avec un Canon RC-701 à disquette. Rien ne va sur cet appareil !
– Je suis de votre avis il va sans dire, mais ce n’est que le début, ne comparez pas les appareils grand public et ceux développés actuellement par Nikon pour la NASA. Prenez de la hauteur, voyez plus loin, ouvrez les yeux ! Vous ne voyez pas ce qu’il est entrain de se passer ? Vous êtes au début de quelque chose de plus grand que tout ce que vous pouvez imaginer. Avant-hier c’était le télégramme, hier le télex, aujourd’hui le fax, demain les mails sur personal computer ! Nous entrons dans l’ère numérique, les possibilités sont infinies, prenez le train en marche !
– J’ai un projet en cours, bluffais-je.
– Non, je ne crois pas que vous en ayez un de sérieux. Je me suis renseigné sur vous avant de prendre la décision de vous faire monter à bord. Ne jouez jamais au poker, vous ne savez pas mentir. J’ai beaucoup de relations à New-York, je connais en personne le PDG de Kodak Digital Science. C’est une belle porte d’entrée pour accéder aux cercles privés du numérique. Vous pourriez avoir en main des boitiers expérimentaux que même moi j’hésiterai à m’acheter, surenchérissait-il pour être sûr de bien ferrer sa touche.
– C’est tentant, je vous l’avoue. C’est juste un peu rapide pour moi. Je parle très mal l’anglais.
– Vous apprendrez ! Ne perdez pas trop de temps à réfléchir. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Ne ratez pas la chance que je vous offre ! Je vous ai fait voir toutes mes cartes.
– J’ai une envie folle de plonger pour rentrer à Corossol, regardais-je la mer en me penchant au-dessus du bastingage.
– Ne soyez pas stupide jeune homme, vous pourriez vous blesser. Mon skipper vous attend pour vous ramener avec l’annexe. Je compte sur vous pour ce soir ?
– Mon smoking à fleur est au pressing, il devrait être prêt cet après-midi, j’appelle mon chauffeur dès que je suis prêt et ma limousine me dépose à quai.
– Ça vous arrive d’être sérieux un instant ?
– Je prends les choses très au sérieux quand j’ai un F1 en main. Je ne pense que photo, ne respire que photo, ne suis obsédé que par la photo, reprenais-je son mot d’ordre agrémenté à ma sauce. Le reste du temps j’essaie de me détendre dès que j’en ai l’occasion car les occasions sont rares, lui répondais-je en lui tendant ma main droite qu’il me pressait fermement. Merci beaucoup pour cette belle expérience photographique, je suis sincère. C’était mieux que dans mes rêves les plus fous.
– Je vous en prie. Comparé à votre façon de voir la photographie, je viens de me rendre compte que je n’ai eu que des amateurs dans mon écurie.
– C’est moi qui vous dit bravo pour le matériel impeccable, je n’ai pas vu une empreinte sur les filtres U.V, c’est vous qui faites l’entretien ?
– Ha-ha-ha-ha ! Vous ne lâchez jamais prise vous !
– Je ne vois pas d’alliance à votre doigt, vous n’êtes pas marié ?
– Je l’ai été trois fois, j’ai aussi divorcé trois fois… Bob avait raison, no women, no cry.
– Vous avez un trésor sur ce bateau. C’est vous qui êtes chanceux, profitez-en vite avant que le numérique arrive !

Quelques jours plus tard, je me rendais au HiFi center, à sec de pellicules photo. Le Dream Diams n’était plus à quai. J’avais réfléchi des heures à ce pont d’or et n’étais pas allé au-rendez-vous d’Isaac J. Schnidzer. Une petite voix dans ma tête m’avait dit non, n’y va pas, tu as une mission à remplir à Saint-Barth. Réfléchi bien, le jour où va s’arrêter le rêve à New-York, il se passera quoi ? Tu te sentiras humilié, rejeté, frustré, dans ce monde qui n’est pas le tien où la compétition et l’argent sont loi !

Elle était raisonnable ma petite voix. New-York n’était qu’une chimère argentée que je ne préférais pas atteindre. Combien d’années aurais-je l’inspiration ? Combien de temps serais-je dans le coup ? Combien de temps aurais-je faim ? Tout allait si vite. Je ferais quoi de mon existence avec le train de vie que j’aurais mené jusqu’à lors ? Comment fait-on quand on s’est habitué au luxe et que du jour au lendemain la pluie de billets verts s’arrête de tomber du ciel parce que le contrat en millions de dollars prend fin, ou parce qu’on a entièrement financé un projet avec ses deniers personnels qui pour une raison imprévisible n’a pu voir le jour ? Devrais-je tout vendre, repartir de zéro ? En aurais-je la force ? J’avais déjà vu nombre d’exemples comme celui de Dean Debell qui me revenait en mémoire. Une vie moins hiérarchisée était préférable si je voulais conserver un peu de liberté. Même en choisissant une voie d’auto-entrepreneur ce serait un challenge, car il est faux de croire que tout est simple. Autant ne pas compliquer trop les choses, elles l’étaient obligatoirement dès que l’on s’écartait du naturel.

J’en étais arrivé à la conclusion que pour donner un sens à ma vie, il me fallait établir une cohérence entre les valeurs que je portais, les décisions que je prenais, et les gestes que je faisais. J’avais même refusé la troisième offre de ce milliardaire chasseur de têtes qui me proposait d’aller faire des photos à New-York pour Kodak dans la perspective de devenir célèbre faute de choisir anonymat et richesse. J’avais quelque chose à faire à Saint-Barth. Je le sentais, c’était tout près, j’avais presque le doigt dessus.

Je poussais la porte vitrée du HiFi Center en envoyant à la volée :

– Salut la compagnie ! Comment va Patrick ? Ah, Claude ! Sak tu fé là mou pote ? le questionnais-je en Patois sans m’en rendre compte.
– Salu mou Lapin ! Y paré k’ta pa asuré ? N’avé keman d’canon su s’boat ?
– Comment va le photographe démissionnaire ?
– Ah non ! Vous êtes bien gentils les gars, mais personne ne me force la main.
– J’ai une réputation à maintenir moi. Quand je te trouve un client, la moindre des choses est d’assurer un minimum. Tu sais que tu as perdu un paquet d’oseille ?
– Je m’en moque. Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Qui n’est pas content de mon travail ? montais-je instantanément sur mes grands chevaux.
– T’oré pu ajté un Saveiro tout’ neuv a s’teure ! m’invectivait Claude paré de son sourire royal.
– Ça te fait rire toi ? Bon d’accord, je me suis laissé entrainer dans une joute verbale avec Monsieur Schnidzer et j’ai perdu, mais j’ai eu au moins le mérite de me mesurer à lui. Je vais bosser plus dur et j’y arriverai, ne me laissais-je pas intimider tout en fronçant les sourcils.
– Sa k’ta fèt’ su l’yate ? Y’été plu rapid ke Tarzan la sintoize d’mou frère Daniel ? Ta vizité la sal’ dé machine ?
– Je vais te raconter ça demain Claude, de toute façon si je vous dis ce que j’ai vu, vous n’allez pas me croire, y’a du matos de la NASA à bord. Il parait qu’il y a des caméras partout, je n’en ai pas vu une seule. Tout s’ouvre avec une télécommande miniature, le téléphone n’a pas de fil, pas de boutons, tu tapes sur un numéro affiché sur un écran à cristaux liquide ! Quand tu demandes une boisson, avant même que tu t’en aperçoives, en moins de vingt secondes il y a un verre qui surgit comme par magie à travers une table basse plantée au beau milieu du pont ! C’est bluffant.
– Moi je te crois, j’ai déjà visité le studio photo et son plafond de verre, j’ai aussi vu la télécommande.
– Ah ça c’est la meilleure ! J’avais raté la piscine en forme de S barré, à présent c’est le pont ouvrant du Dream ! Je suis le dernier au courant sur l’île ou quoi ?
– Diams !
– Quoi Diams ?
– Moué jé pa vu argnien !
– Ça porte malheur de ne pas nommer correctement un bateau par son nom.
– Ok, ok… Oublions le Dream Diams. J’ai encore fait de la photo de villa aujourd’hui. Je suis devenu un vrai fonctionnaire de la photographie pour agence, ralais-je. Il me faut cinq fujichrome 50asa Patrick, comme d’hab !
– On dit s’il te plaît quand on est poli !
– S’il te plaît ! Excuse-moi, il faut que je rentre chez moi prendre une douche et manger quelque chose, j’ai mal au ventre tellement j’ai faim, je m’en vais ! Je n’ai pas envie de me battre avec vous deux.
Ouuuu ! Doucement Monsieur de l’Anse-des-Lézards ! On a bien le droit de te faire une blague, non ?
– Ce n’est pas drôle. Vous n’êtes pas content que je sois resté avec vous à Saint-Barth ?
– Je te mets ça sur ton compte ou tu paies tout de suite ?
– Mets sur mon compte, je suis un peu juste cette semaine. Au fait, tu as reçu les piles boutons pour ma montre ?
– Désolé, toujours pas.
– J’en ai cherché dans les boutiques de luxe mais ils n’ont pas ce modèle de pile bouton ! Tu me diras c’est normal, dans ces boutiques 90% des montres se remontent par le mouvement du poignet !
– Tu as des nouvelles du photographe attitré qui travaillait pour Monsieur Schnidzer ?

– Non pas vraiment, je n’ai pas eu le plaisir de le connaitre, répondais-je en marchant sur des œufs ne sachant pas où Patrick voulait en venir.
– Il passait de temps en temps au HIFI, un vrai frimeur ce gars, l’argent facile lui a complètement déglingué les molécules de l’esprit ! Tiens, voilà tes pellicules.
– Merci, d’après ce que j’ai saisi, j’ai cru comprendre qu’il faisait des bulles avec les poissons.
– Bouaye ! Yé ki fé petèt’ d’la foto sou marin-n a prézan ? ne perdait pas une occasion de plaisanter Claude.
– Au fait, j’ai une nouvelle pour vous, c’est moi qui m’en vais. Je rentre en métropole, on vient de me faire une offre que je ne peux pas refuser.
– Hein ? Tu t’en vas, qui va gérer le HiFi ? Sérieux ? Naaannn !
– Tu m’obliye ? Ju la moué !
– Lutin ! C’est la fin du monde. Merde alors ! Ça ne sera jamais pareil sans toi Patrick, comment puis-je te remercier pour tout les contrats que tu m’as trouvé ?
– Signe moi un autographe sur un de tes posters d’iguanes et nous serons quittes. Pour les contrats comme tu dis, Claude y a aussi participé.
– Naannn ! C’est vrai Claude ? Mais au fait, pendant que nous y sommes, vous pouvez m’expliquer comment mon 300 millimètres s’est retrouvé sur le siège de ma Brasilia sans avoir été complètement payé ?
– Tu t’rapèle la pose dé katre-vin-troi brasseur d’air o Guanahani k’on a mouté en troi jou en travayan juska la nuite ? J’te devé s’t’arjen la. Jé munme rajouté s’ki manké pou t’fèr’ la surprize.
– Eh bien ça alors ! Vous êtes super les gars, merci, merci, on se fait la bise ? J’en ai de la chance de vous avoir comme potes !
– Ne pars pas ! Ce n’est pas fini, avant d’appareiller Jacob a laissé une enveloppe pour toi. Ça fait quatre jours qu’elle t’attend. Tu savais qu’après son premier milliard, il a consacré une partie de ses revenus au mécénat pour récompenser les talents qui croisaient sa route ?
– Sans rire ?
– Tiens, c’est pour toi, c’est pour le travail de samedi dernier. Il doit y avoir quelque chose comme cinquante mille francs à l’intérieur. Je me suis permis de recompter pour être sûr que l’annonce qui m’a été faite correspondait bien au nombre de billets. Il y en a pile cent de cinq-cent ! J’ai aussi un message qui t’es adressé. Il m’a dit texto : « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Vous remercierez infiniment M. Covini pour m’avoir révélé le trésor que j’avais sous les yeux ». Fin du message.

Je prenais l’imposante enveloppe en papier kraft, ma gorge se nouait, les yeux me piquaient. Des larmes de contentement me faisaient voir trouble, elles finissaient par glisser le long de mes cils et plongeaient sur mes joues. Je m’essuyais les yeux avec le revers de mes deux mains tant ça coulait. Mon corps tout entier vibrait d’émotion.

– Tu va pa pleuré ! Sa ki t’fé d’la pein-ne Lapinou, ta vu trope d’arjen d’in seul koup ? me tapotait amicalement l’épaule mon ami Claude.
– Désolé, je n’arrive plus à parler…
– Tu peu en don-né o Bon-n Seur d’Lorient si sa t’fé plézi !
– Tu veux un kleenex ? Une barre de chocolat ? J’en ai plein mon tiroir ! En tout cas, tu as du faire bonne impression car c’est Monsieur Schnidzer en personne qui est venu me remettre ton cachet et me remercier personnellement pour t’avoir conseillé comme photographe. Je te félicite, ça m’a fait plaisir tu peux pas savoir !

J’essayais de contenir mon ressenti avant de sortir un son audible de mes cordes vocales enrouées par l’émotion :

– Alors on a réussi ? Elle a réussi ! Je le savais, je l’ai vu dans le viseur, ça pétait la lumière ! Avec une ouverture de f/11 on avait une bonne profondeur de champ, à f/13 c’était parfait, à f/16 on a dû légèrement saturer les couleurs, dommage que je ne puisse pas vous les faire voir. On a assuré comme des bêtes sur ce coup-là ! Je suis bien content pour Miranda, elle le méritait ce poste.
– Je vois que tu maitrises enfin les ouvertures, ça me fait doublement plaisir ! me complimentait mon prof photo.
– Sé ki Miranda ?
– C’est une personne de talent qui manquait confiance et à qui j’ai donné un coup de main pour qu’elle se surpasse. Je veux bien un kleenex ! m’adressais-je à Patrick en tournant la tête. En te voyant aider les autres, c’est toi Claude qui m’a appris à faire ce genre de chose, regardais-je à nouveau mon vis-à-vis souriant. Je crois qu’elle a trouvé sa vraie place.
– J’kompran a prézan, a l’a l’zieu 24×36 ! soulignait Claude en désignant notre format photo préféré. Tu peu dète fièr’ d’toué !

A suivre…

Patrick du HIFI, Saint-Barth 1987

Rédigé le 22 juillet 2021
Texte, dialogues & traduction : Marc-Éric
Correction Patois : Caroline

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2 commentaire

  1. Encore un bon moment de lecture ! Je ne comprends pas grand-chose aux appareils photos. J’ai eu mon premier appareil fuji je sais plus ki butin. Un kdo deuxième main de la femme de P. Pilzer. Je faisais développer mes photos à Montserrat envoyées par la poste.
    Parfois, je recevais des photos d’autres personnes que je ne connaissais pas du tout parmi les miens ! C’était une autre époque…
    J’aurai aimé pouvoir m’acheter un bel appareil Canon comme j’en voyais chez certaines de mes amies. Mais j’avais pas de sous à ce moment là.
    J’ai retenu de ton texte, que malgré toutes les tentations qui t’étaient offertes, tu as choisi la meilleure, celle de vivre libre et faire ta vie à ta façon, pas celle qu’on te présentait, qui aurait pu être tentante pour celui qui ne pense que richesse et matériel.
    Ce texte fait comprendre au lecteur que la richesse ne s’arrête pas à des objets mais à de vraies valeurs, pas à des choses éphémères. Bravo à toi. Tu as fait le bon choix ! 😁😁

    1. Merci pour ton commentaire Sably, Reine des Sables de Vitet Beach !
      Je vais essayer de simplifier encore la partie technique en supprimant certains termes pour que ce soit plus agréable à lire. C’est vrai qu’on accroche à chaque ouverture f/1,2L, f/2,8L, etc…
      Quant à savoir si j’ai fait le bon choix, je ne me pose plus la question depuis longtemps mais j’ai toujours ce ressenti de peur de l’inconnu quand j’y repense…
      J’en reparlerai dans un autre récit ! @+ :rabbit::smile::rabbit:

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