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S
ans qu’aucun cyclone ne pointe son œil dévastateur, il n’avait jamais autant plu à Saint-Barth depuis des années. Les citernes pleines débordaient, l’île était tapissée de vert jusqu’en haut des mornes. La végétation en bord de route grandissait à toute vitesse, les arbres fruitiers étaient d’une rare générosité, l’herbe gorgée d’eau était verte fluo en plein midi. Entre deux averses, l’air restait en permanence humide sous notre immense plafond masqué par de longs bancs de cumulonimbus.

Le temps avait été pluvieux tout le week-end sur les îles du Nord. Les nuages avaient masqué en permanence le bleu du ciel permettant au soleil, ni vu ni connu, de se faire une sieste confortablement installé sur ces immenses édredons faits de molécules d’eau. J’aurais du être content comme l’était Claude quand la pluie commençait à tomber, mais j’avais pris du retard sur mes photographies publicitaires, ce qui me contrariait quelque peu.

Ce matin, il pleuvait particulièrement fort sans discontinuer. On voyait mal la route à trente pieds. Les grosses gouttes qui tombaient sur le toit de la Brasilia entraient en résonance en faisant un vacarme organisé comme savait le faire le rock de Franck Zappa. On aurait dit un martèlement de centaines de maillets d’horloger qui tapaient sans discontinuer. A trois pouces de mon crâne, il régnait dans l’habitacle un grondement soutenu mêlé au ronron mécanique du moteur d’essuie-glace et des balais en fin de vie qui broutaient le vitrage en crissant de mouvements saccadés. Même à pleine vitesse, les balais peinaient à retirer l’eau du pare brise. Sur ce véhicule construit sur une base de coccinelle, le moteur étant à l’arrière avec son système de refroidissement assuré par une turbine à air, je ne bénéficiais pas de l’eau bouillante du circuit de refroidissement moteur qui aurait été bien pratique pour avoir de la chaleur ventilée à l’avant du véhicule. Pour voir où j’allais, je devais essuyer la vitre intérieure toute les trente secondes pour enlever la condensation du pare-brise dont le système anti-buée ne fonctionnait plus.

– Punaise, c’est pas possible un temps pareil ! Ça s’arrête quand ? ne pouvais-je m’empêcher de parler à haute voix comme si ça allait influencer la météo…

A chaque flaque traversée sur le plat de Lorient, les pneus avants renvoyaient des gerbes d’eau qui rentraient dans l’habitacle par le plancher percé en soulevant les tapis de caoutchouc qui masquait les trous percés par la rouille, ce qui me faisait m’exclamer :

– Hola, hola tapis ! Pas bouger ! Taureau ! Ça y est, il y a de la flotte partout maintenant !

Heureusement pour moi, les pneumatiques Firestone surdimensionnés du train arrière qui supportaient le poids du moteur adhéraient parfaitement au béton mouillé, j’allais en avoir besoin dans un instant. Sous la pluie, c’était comme si j’étais à bord d’une embarcation dont l’étanchéité n’était plus qu’un mot qui fut jadis lié, en tant que véhicule neuf, à sa première mise en circulation. Nul besoin de réfléchir bien longtemps pour comprendre que le sel présent sur les routes de Saint-Barth aidait grandement à la dégradation des bas de caisse des voitures. Il était temps de ralentir si je ne voulais pas commencer à écoper…

Grâce à ces pneus larges, ma voiture fabriquée au Brésil virait comme sur des rails. Cinq cent francs, c’est le prix que je l’avais payé. J’en avais dépensé trois fois plus pour la remettre en marche. Je m’étais donné six mois pour la remplacer, ce ne devait être qu’un dépannage en attendant de trouver une bonne occasion. A ce prix-là, je lui avais pardonné d’emblée tout ses petits caprices, pensant à tord qu’elle me lâcherait d’un moment à l’autre, ce qui n’était toujours pas le cas deux ans plus tard. Depuis sa cure de jouvence chez Christian, ma Brasilia malgré son vieil âge survolait les mornes sans peine. Elle venait, sans patiner, de monter Camaruche d’un trait à en rendre jalouse un 4×4 Subaru. Tout en roulant prudemment sur cette route peu sûre, j’en profitais pour passer en revue le travail photographique sur le mois écoulé. Mon travail de photographe commençait à porter ses fruits sur l’île de l’excellence, j’y prenais goût lentement, en même temps qu’un début de grosse tête.

Ma contrariété du moment, celle-ci relaté à Claude bien qu’elle fût multiple et tout à fait secondaire, était pour commencer d’affreux champignons tisseurs de toile d’araignée apparus à l’intérieur de mon optique 70-200mm. Distrait par un colibri que je suivais du regard, en décrochant mon F1 de la rotule de trépied qui n’avait pas de sécurité, j’avais cassé mon 35-70mm qui était tombé par terre à Anse-des-Lézards, littéralement aspiré par la gravité terrestre. Comme si ce n’était pas suffisant, je venais de pulvériser le pare soleil et le filtre UV de mon Canon 50mm 1.2L en glissant sur les roches mouillées de la ravine à Denga. Pour finir, j’avais aussi fait tomber un de mes flash de F1 placé dans la poche arrière de mon jeans devant le Bar de l’Oubli, alors qu’au dernier moment, anticipant la trajectoire de mon sujet, je m’étais mis à courir pour changer d’axe de prise de vue pour ne pas louper l’instant… Question bêtises, j’avais l’impression de ne pas en louper une. Elles étaient toutes pour moi. Ces derniers temps je décrochais le bon numéro à chaque fois…

En attendant le retour de mes optiques du SAV Panaméen, je devrais faire les photos de villas en me déplaçant avec mes mallettes de flashs et de focales fixes bien moins pratiques que les zooms. Pour ne pas devoir changer d’optique constamment, je devais avoir minimum deux boitiers par sujet, plusieurs films à gérer, ce que j’avais du mal à faire car il n’y avait aucun espace de marquage sur les pellicules pour y inscrire lisiblement quoi que ce soit.

Si j’étais arrivé à maîtriser la photographie quasiment seul, visiblement je manquais encore d’organisation et de bon sens. Un marker permanent et un carnet auraient suffi pour y noter un numéro sur l’un et une légende sur l’autre. Le rythme était un peu trop rapide pour moi, j’avais du mal à suivre, autrement dit, le baromètre de mon moral n’était plus vraiment au beau fixe. Je ne faisais plus de photo inspiré par une belle lumière sur un lieu précis, j’enchaînais une image après l’autre en entrant de plein pied dans le monde professionnel, cumulant rendez-vous sur rendez-vous quelque soit l’ensoleillement.

Je n’aimais pas travailler mes sujets de cette façon, n’arrivant toujours pas à positiver alors que je n’avais jamais eu autant de travail et de réussite photographique à mon actif. J’avais perdu ma liberté de prendre mon temps, d’apprécier le moment, de le vivre, de le savourer. J’avais perdu la liberté de choisir, j’étais aux ordres, avec un cahier des charges. Tant de photos par client, avec plusieurs axes de prise de vue pour la maison avec piscine, clic-clic-clic, tant de photos pour les chambres, clic-clic-clic, pour les salles de bains, clic-clic-clic, pour la cuisine, clic-clic-clic, le salon, clic-clic-clic, la terrasse, clic-clic-clic ! Il fallait mitrailler, mitrailler, avec de la lumière artificielle pour déboucher les zones d’ombre, ils feraient le tri, ils choisiraient les meilleures. Ce que je n’arrivais pas à comprendre, c’est qu’après le premier cadrage qui pour moi était idéal, j’étais quand même tenu de faire photos dans plusieurs axes qui forcément mettaient moins bien les sujets en valeur, alors qu’après le visionnage sur rétroprojecteur, l’agence ne choisirait que mes premières inspirations. Quel gaspillage de temps, d’argent, d’énergie, de produits de développement ! De bains chimiques qui finissaient aux égouts, c’est-à-dire : à la mer ! Je n’étais pas en phase avec cette façon de penser, cette façon de gagner sa vie, de faire de l’argent quoi qu’il arrive, au détriment de l’environnement, mais je l’acceptais. L’argent me coupait peu à peu de la fréquence céleste qui nous relie à un tout, à la conscience universelle qui nous guide œuvrant pour le bien de l’humanité, à ce bien être intérieur qui apporte la paix de l’âme.

J’étais devenu photographe professionnel pour établissements de luxe et comme je m’y prenais assez bien, j’avais des demandes de plus en plus fréquentes. On m’avait même sollicité pour faire des images d’une immense villa vue du ciel en présence du propriétaire qui avait loué un hélicoptère une fin de matinée pour l’occasion. Savez-vous ce que peut donner une prise de vue du ciel d’une maison avec une toiture blanche et un soleil au zénith quand on possède le meilleur matériel du monde ? Soit la toiture blanche qui est un réflecteur géant est bien exposée et tout le reste est sous-exposé, soit les alentours de la maison sont bien exposés et la toiture est totalement surexposée. Cramée ! dit-on dans le jargon photographique. Si on m’avait prévenu que la toiture était blanche, j’aurais proposé une heure matinale ou un ensoleillement de fin de journée. Mais voilà, je ne savais pas dans quoi je m’embarquais. Sans position stationnaire, le pilote faisait deux fois le tour de la villa à une altitude bien trop haute à mon gout et rentrait vers l’héliport. Ce fût mon seul échec photographique commercial à Saint-Barth. Bien que je n’y sois pour rien, je me mordais les doigts de n’avoir posé aucune question au propriétaire qui était persuadé de la supériorité de mon matériel. La seule chose que Patrick du HiFi Center m’avait dite, c’est qu’il venait de s’acheter un EOS à mise au point automatique et que ses photos étaient ratées. Ratées comment ? Patrick n’avait pu me le dire.

Chaque travail photographique, chaque sujet, était une première pour moi. Ça devait inévitablement se passer comme ça quand on était « dirigé » par des gens qui avaient les moyens, mais qui savaient faire peu de choses de leurs mains. Des gens qui avaient l’argent pour s’acheter le dernier appareil photo sorti, pour louer un hélicoptère, des gens qui pouvaient s’offrir des maisons de luxe à coup de millions de dollars mais qui n’avaient rien compris à la lumière. Je n’appréciais pas ce monde là. Même si mes clients semblaient ravis, je n’aimais plus ce que je faisais. Comme je ne pouvais m’empêcher de dépenser en matériel autant que ce que je gagnais avec mes prestations photographiques, je commençais à avoir des réticences à continuer sur cette voie. Si j’avais dû prendre une décision sur le champ en me demandant quoi faire, où le faire et avec qui, sachant que la quantité d’argent à gagner ne faisait pas partie de la liste, la réponse était vite trouvée. Électricien avec Claude !

Arrivé à Vitet, il ne pleuvait plus une seule goutte d’eau quand je coupais le contact de ma Brasilia trempée jusqu’aux sièges. Le morne était momentanément épargné par le caprice des nuages orageux.

– Tu es encore en avance ? demandais-je à mon Capitaine dans sa Pony qui était en train de lire mes écrits truffés de fautes d’orthographe sur l’agenda qu’il m’avait offert.
– Grouye-toué, moute a bor, embarke le cordaje, tout’ vouèle déhor’ hisse le paviyon mat’lo, on’é ki mé l’kap su Lurin a s’teure, na in nouvo chantié. Lé marto-pikeur son d’ja ki chante !
– Tu ne vas pas me croire, mais ça me manquait de faire de la casse de parpaing, c’est tellement plus reposant pour la tête ! Je n’ai pas trop le moral aujourd’hui, la pluie et moi ça fait deux et j’ai les pieds trempés, annonçais-je à mon coéquipier.
– Sa ki t’arive enkor’ ?
– J’ai donné mes deux optiques à Patrick du HiFi Center qui les a envoyé au SAV Canon de Panama. L’un pour le changement de la bague de fixation arrachée et l’autre pour le nettoyage des champignons. Il a tout juste un an ce zoom, je ne comprends pas, je suis super attentif à ce que mes optiques ne prennent pas une goutte d’eau et là c’est une vraie champignon party ! J’ai même un verre de visée sur lequel ça se développe à vitesse grand V, heureusement, je l’avais en double.
– Kant’ sé la saizon d’la plie, tout’ butin é mougné, alor tu kompren bien k’l’air ossit’ mou pote. A Vitet, tout’ lé linje é muke, fodra k’tu klimatize.
– La clim ? Ha non, merci, il y a trop de différence de température entre l’intérieur et l’extérieur.
– In klimatizeur sa s’règ’ ! Tu peu mèt’ sa k’tu veu en température é in butin ké sur, sé ki va sorti tout’ l’o ké dan ta chanm’.
– C’est vrai ? Je ne savais pas. Merci pour l’info.
– Sacré lapin ! You welcome mou pote !
– Je me sens fatigué mentalement. Tout va trop vite, j’ai du mal à suivre le rythme avec la photo. Je crois que j’en fait trop. C’est artificiel tout ça, il n’y a rien de naturel dans ce que je fais pour l’agence. J’ai besoin de vacances. Peut-être les Antilles Françaises à Saint-Barth, il paraît que c’est bien. Tu imagines, le soleil, la plage, la mer, les copains, un transat avec parasol et un cocktail bien frais en attendant le poisson grillé du restaurant qui t’appelle par ton prénom quand c’est prêt à être servi ?
– Ta d’la chance, té su la bon-n’ ile !
– Je suis fatigué des « j’aimerai qu’on voit tout le séjour, la grandeur de la baie vitrée, avec la plage et la mer en fond, qu’en pensez-vous monsieur COVINI ? Croyez-vous que la lumière est bonne à cette heure-ci monsieur COVINI ? Ce ne serait pas mieux dans cet axe-là monsieur COVINI, ça agrandit la piscine ! ».
– Tu kon-né sa k’tu devré fèr’ ?
– Je sais ce que tu vas me dire, j’ai oublié la musique avec le cocktail.
– Ki muzik ?
– Du jump-up, ce serait pas mal pour compléter le tableau, non ? Fridolin en passe souvent dans son émission radio.
– Tu veu kon passe vouère Fri-fri-do-do-lin-lin ?
– Chiche ! Du Soca alors ? Du Calypso ? Meringué, non plus ? Salsa, c’est bien la Salsa !
– Naann !
– Je n’arrive pas à choisir. Rien peut-être, juste du silence.
– Sé pa petèt’ !
– Je ne suis bien qu’à Corossol sur la plate-forme, devant la mer, face au soleil couchant. Quand je ferme les yeux, je vois des couleurs qui fourmillent devant moi, du rouge, de l’orange, du jaune, du vert, du bleu clair, du bleu indigo, du violet ! J’ai l’impression de rayonner, comme si une force venait du sous-sol, remontait lentement le long de mon corps et s’échappait par le sommet de ma tête. Dans ces moments-là, j’ai le sentiment que toutes mes cellules me disent merci. Dès que je quitte les plates-formes la sensation disparait. Mon passé refait surface, et c’est le monde matériel qui reprend le dessus pour que je puisse conserver mon équilibre. Je suis entouré d’une famille d’objets. Ce monde auquel je croyais tant mais qui en définitive ne m’a pas apporté pas le bonheur que j’escomptais. Je n’ai fait qu’accumuler du matériel, encore plus de matériel, toujours plus cher. Je n’y ai trouvé qu’un bonheur illusoire Claude. Le vrai bonheur est ailleurs.
– Tu devré nétoyé ta tète bien prope.
– Au shampoing ?
– Naaannn ! Nétoyé ton servo. Le lavé a gran’ o avec in-n’ pile de savon é arkemonsé juska tan k’té z’idé son t’arveni klère.
– A l’eau chaude ou à l’eau froide ?
– Oh la Vierge ! Kemon k’tu peu d’ète ossi kouyon avec toué-munme ?
– C’est naturel chez moi, j’ai accumulé trop de problématiques ces derniers temps. Le monde de la photo professionnelle est un monde que je ne connaissais pas. On me demande tout et n’importe quoi, je vais finir paparazzi si ça continue, j’ai déjà commencé. Je sais sentir l’odeur de l’argent maintenant. Ce qui me désole, c’est que les gens que je fréquente ne me ressemblent pas. C’est comme si je nageais en étant obligé de me faufiler entre des poissons Lion. De magnifiques bestioles dont chacune des pointes de nageoires sont venimeuses. J’ai l’impression de me retrouver en équilibre au milieu d’un banc d’oursins. Où que j’aille, je prends le risque de me faire piquer. Il faut que j’évacue mon stress pour me libérer. Je vais me défouler sur le marteau-piqueur !
– Sé konme tu veu bouaye, du mouman k’sé prope pace ke sé pa l’ka pou l’mouman.
– Tu sais, je ne vais pas remettre ça sur le tapis, mais je ne sais pas comment m’y prendre pour tourner la page. Je l’ai sur le ventre ce passé, c’est physiquement resté en travers. A chaque fois que je rencontre une difficulté, il ressurgit. Ce n’est pas si facile d’oublier, il ne suffit pas de le vouloir. Il reste imprimé partout, dans tes cellules grises, dans ton cœur et dans tes tripes.
– In bin tan k’tu va kontinué a alé charsé dé vieuye zidé dan ta vie d’avan, munme avec le solèye d’Sem-Bath tu va vive dan in vieu temp gris !

La Pony descendait Camaruche plus lentement que ce que je l’avais monté. Juste avant le cimetière de bord de mer, face à nous, la route à peine visible était recouverte d’eau de ruissellement.

– Woooooye Papa ! Eu l’a halé la route, Lorient é sou l’o ! J’te foumbiyèt’ k’la ravine é ki déborde !
– Toute cette eau en moins d’un quart d’heure ? Tu n’aurais pas un mode d’emploi pour éviter les emmerdements ?
– Sé… kemon t’expliké sa… sé in-n’ kestion d’vibrasion. J’ten é déja parlé pou l’bouritchèt’.
– Les vibrations ? Je voudrais bien y croire ! Lesquelles sont les mieux à ton avis, les basses ou hautes fréquences ? Celles d’Autour du Rocher ou de la Licorne ?
– Sérieu ! N’a lé bon-n’ é lé movèze vibrasion, toué té in-n’ éponje ka stoké in-n’ béké trop’ d’movèze vibrasion, é sé sa k’empoizon-n ta vie.
– Tu crois que j’ai écouté trop de Hard-Rock ?
– Kemon k’eu kriye sa déja… dé pensé toksic ! Du vrè pouézon, voila, sé l’mot !
– Tu veux dire que je suis intoxiqué sans boire d’alcool et sans prendre de substances illicites ?
– Ekzactemen, i n’a k’in seul chemin vers la lumière du Singneur, sé le pardon si tu veu t’libéré !
– Encore le pardon ? C’est une pandémie ! En gros tu veux que je pardonne à ceux qui m’ont fait du mal gratuitement, c’est ça ?
– Nan, eu tu lé z’obliye ! Si eu t’a fé dé méchansté, sé leu problin-me d’consiens’. Eu va avouèr dé complikasion avec lé servis’ dé douane you Saint-Pierre pou franchi lé porte du paradis ! M’en vé t’le répété juska tan k’tu kompren sa, i fo k’tu leu pardon-ne pou t’libéré toué ! Sinon tu peu alé a la mèsse, pou t’rapelé ke Jézu a pardon-né o sien-n’ ki l’a mis su la kroi. Sé pa argnien kan minme ! Nan ?
– Non, ce n’est pas rien. Quand j’étais tout gamin, j’allais à la messe avec ma grand-mère Marie. Il y avait un christ grandeur nature sur la croix. Je le vois encore comme si j’y étais. Voir Jésus sanguinolent sur cette croix, les bras tendus comme des élastiques, des clous dans les mains et les pieds, une couronne d’épine sur la tête en guise de couronne, le flanc transpercé par une lance, par empathie j’avais mal pour lui. Ça me glaçait le sang et me donnait mal au ventre. J’avais honte de ce qu’on lui avait fait et je baissais la tête en lui demandant pardon d’avoir été aussi cruels.
– Oyoyoye, sé pa possib’ avec toué ! Té ki fé tout’ a l’enver ! Sé pa toué k’a krusifié Jézu, t’a pa pou porté s’fardo la, sé pa d’ta fote ! Fo kouère k’t’a ossi raté dé zépizode du katéchisme ! Jézu a pardon-né o zon-m’ ! Sé d’l’histoire ansièn-ne, konme eu di asteur : y’a preskripsion !
– Ah bon ? Il est bien gentil Jésus de pardonner après ce qu’il a subi ! Le gars vient répandre la bonne parole pour pas un sou, nous faire comprendre ce qu’est l’amour de son prochain et tu as vu où ça l’a mené ? Je trouve que c’est cher payé pour un résultat tu l’avoueras, minime ! C’est même un échec quand tu comptabilise toutes les guerres depuis deux mille ans ! Visiblement beaucoup d’entre-nous n’ont rien compris.
– Tu veu in-n preuv’ en fransé ? Atten m’a ki charse… Mathieu a dit : « Si nous pardonnons aux hommes leur fautes, notre père céleste nous pardonnera aussi. Si nous ne pardonnons pas aux hommes, alors nôtre père non plus ne nous pardonnera pas nos fautes ».
– Je ne vois pas très bien le rapport ?
– Sé pace ke Jézu a pardon-né k’yé résusité, y’a pa pu s’résusité li seul ! Tu kompran ? Le pardon é t’in-n libérasion pou ton èspri.
– Voilà, à présent, expliqué comme ça, j’ai compris.
– In bin, ju bien kontan pou toué. Respire in koup Lapinou, sa va t’fère du bien.
– Tu connais par cœur les citations de Mathieu ?
– Mathieu sé l’méyeur. Sa parole é fasile a compren-n, sa t’don-n’ in bon coup d’min kant’ t’a bezoin.
– D’accord, d’accord ! Je vais travailler sur moi-même pour moins stresser. Il faut que j’arrête de me faire du souci pour tout. A tout problème il y a une solution. S’il n’y a pas de solution, il n’y a plus de problème. C’est comme ça que l’on dit ?
– Sé pa petèt’ ! T’a ka t’dire : si j’ménèrve, a ki moun’ ke ju ki fé du mal ? A ki k’sa sèr d’rézisté a sa ké déja fèt’ ? Èske jé in problinme a prézan ?
– Attends tu vas trop vite, je note !
– Té pa k’obliye de koué ?
– Si, je devrais te remercier plus souvent.
– Mè naannn ! Ta monte ! Tu lé lèsse train-né tout partou é aprè tu gaspiye ton arjen pou n’achté d’ote !
– Je vais arrêter de porter une montre. Quand je l’ai au poignet, soit je prends le risque de la casser en travaillant, soit je la dépose quelque part et je l’oublie. C’est comme ma dernière paire de Docksides toute neuve sortie de chez Loulou’s Marine. J’ai fait quoi avec ? Deux cent pas ? Je vais faire des photos de Villas à Saint-Jean sur la plage, à gauche de la piste de l’aéroport. Tu vois où c’est ? Je les enlèves pour ne pas mettre de sable dans les maisons, je fais toutes mes photos intérieures multiflash, les photos extérieures quand la lumière mets en valeur le jardin et je rentre chez moi pieds nus. Évidemment, quand j’y retourne le lendemain, elles ne sont plus là. Comme je n’ai vu personne à qui m’adresser, j’ai laissé tomber. Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? Que je me les accroche au cou ? Que j’achète une dizaine de tongs ?
– Sa t’fè de l’ekspérians’ ! Tu va pa refère la mun-me bétize deu foi.

Nous croisions la monumentale ancre du port de Gustavia qu’aucun cyclone ne pourrait faire bouger d’un cheveu. Mon cerveau étant en réflexion perpétuelle, plusieurs questions me venaient à l’esprit. Depuis combien de temps était-elle là ? A quel bateau avait-elle appartenu ? Comment…

– Claude, elle sort d’où cette ancre que tous les touristes photographient ?
– Vèye o pié, n’a petèt’ in pano.
– Je n’ai rien vu à ce sujet. Tu le sais où tu le sais pas ?
– S’tin-n’ barge porte kontenèr’ ki la trin-né depi Sin-Tonma.
– Non ? C’est pas croyable ! Comment une barge a pu accrocher ce monstre ?
– A la resté pri dans l’cab’ de remorkage. La dinmon sé détaché juss avan d’arivé o port.
– Et comment a-t-elle traversé la rade de Gustavia ?
– Eu la utilizé le remorkeur Delgrès pou la hissé mouté hor d’lo.
– Elle pèse combien ?
– La dinmon fé dis’ ton-n. L’morso d’chain-n’ de trente mèt’ fé deu ton-n’.
– Waouh, c’est fou ! Tu sais à quel Bateau elle appartenait et à quelle époque ? Raconte moi tout, ça m’évitera de te cribler de questions !
– J’té d’ja parlé d’sa. Sa vien d’in navire de guèrre anglé, in soisante-dis’ canon !
– Soixante-dix canons ? Waouh ! Ça fait trente-cinq canons par coté, il faut au moins trois étages pour agencer autant d’artillerie ! Ça devait être un monstre des mers ce navire !
– J’me rapèl’ pu l’nom. In butin fasil oui… Wood ! Sé sa. In vésso k’eu l’a fèt’ a Londres é k’été bazé a Liverpool.
– Comment tu sais tout ça ?
– Eu l’a mi l’ancre su l’tché dé pécheur en 1980 apré cent sinkante an sou l’o. Sé Roman Beal ki l’a trouvé, é sé Daniel Blanchard ka charsé o muzé d’la marine anglaize pou avouèr lé rensingnmen.
– C’est dingue ! Ça ne jouait pas dans le coin il y a deux siècles. Ils avaient les dents très longues ces anglais. Pas étonnant qu’avec de tels navires ils aient conquis le monde par la force !
– Ojordi c’est plus trantchyil, na k’dé yot’ é eu la pa d’canon !
– Merci pour l’historique de ce monstre de métal. On ne finit jamais d’apprendre. Ah ! Pendant que j’y pense, j’ai un client photo sur un bateau demain en fin de matinée. C’est urgent parait-il. Tu viens avec moi ? Je n’ai pas envie d’y aller seul. On partage, moitié chacun.
– Demin matin, j’pe pa. Jé in paket’ de dépanaj’ a fèr’ su Gustavia. Désolé mou pote.
– Je comprends.
– Sak tu kompren ? Sé butin la, sé kon-me lé siklon-n’ k’arvire dan tou lé sens, plus’ ke tu charsse a kompren-n’, plus’ ke tu fini par kompren-n’ ke na pa grand choze a kompren-n !
– Je n’ai rien compris ! Si tu passes devant le HiFi dans l’après-midi, arrête-toi et demande à Patrick si je suis descendu du bateau. On ne sait jamais, ce sont peut-être des pirates reconvertis en contrebandiers ou des extra-terrestres qui veulent m’enlever pour me trafiquer le cerveau ?
– Depi k’tu fé d’la foto pou l’moune, té ki vien plu mové k’lé babath magnétik !
– Bravo, tu as encore mis dans le mille ! J’ai le même ressenti. Je ne retrouve plus mes repères dans ce monde-là, j’ai l’impression de vivre sur la planète Mars !

La Pony montait la route de Lurin. Nous étions du coté précipice. Cette route glissante était de loin la plus dangereuse que je connaissais. Du siège passager, le front collé à la vitre, je voyais le versant abrupte qui menait droit à la mer. Quelle était la distance jusqu’à la mer ? Cent mètres, cent-cinquante mètres ? Si la Pony qui patinait souvent de l’arrière pour un oui ou pour un non glissait sur la droite, nous étions bons pour un plongeon mortel.

– Té pa mové en écriture, t’écri dé bel butin su Sem-Bath, me complimentait Claude pour rompre le silence.
– Merci, c’est gentil. Mais c’est juste des notes, il va falloir retravailler tout ça. Un jour peut-être si j’ai le temps.
– Le travaye de marto-pitcheur, sé pa bon pou in moune konme toué ké t’instrui.
– Ça fait deux fois que tu me dis ça. Tu ne veux plus qu’on travaille ensemble ?
– J’te di sa pou toué, pou ta santé !
– Je sais, mais je vais bien physiquement. Je suis au meilleur de ma forme, tu peux me croire, j’ai de l’énergie à revendre.
– On a in patchète de kasse à fèr’ ojordi. Jé révizé é gréssé lé deu marto-pitcheur. Jé ajté deu burin large pour fer’ lé singné, le sien-n’ ke j’avé, tené pu d’su !
– Exact, j’ai oublié de te le dire. C’est ce que j’ai vu aussi, j’ai cherché à comprendre mais je n’ai pas d’explication.
– On é ki fé la course ?
– On fait comme d’habitude mais en plus vite c’est ça ? Comment va ta jambe au fait ?
– In bin si chte di, ch’peu couri plus vite k’in cheval de course grace a toué !
– Tu n’as vraiment peur de rien, c’est ce que j’apprécie chez toi, mais tu es battu d’avance. Vas-y doucement quand même, car nul ne va plus vite que Pikman !
– Jé in’ote butin pou moué t’dire. Jé pa revu Charles-Antoine, yé pu su l’ile ! m’annonçait-il, avec son air malicieux.
– Charles-Anto-qui-quoi ? Je n’ai jamais vu ce gars-là. Je suis sérieux Claude !

La pony s’arrêtait devant la maison en construction. Il n’y avait que l’ossature de la charpente avec quelques plaques de T-One déjà posées. Une bâche bleue qui claquait au vent les protégeait partiellement de la pluie. Les charpentiers avaient eux aussi pris du retard.

– Tu kon-né pa sa ki sé passé ? me demandait-il avec son tact habituel, le sourire aux lèvres.
Tu veux que je te raconte ce qui s’est passé après ton massage, quand je suis arrivé sur le chantier ?
– Bin oui, sa k’té k’espère ? Rakonte !
– Tu ne vas pas être déçu, ce jour-là j’ai battu un record !

« On ne devrait jamais rien cacher à personne, surtout quand on a rien à se reprocher, car tout fini par se savoir ! »

A suivre…

Rédigé le 15 août 2021
Texte, dialogues & traduction : Marc-Éric
Correction Patois et rajouts : J

Remerciement à Sabine pour les infos sur l’Ancre de Gustavia

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3 commentaire

  1. Merci Catherine pour m’avoir signalé des fautes grosses comme des immeubles !
    Bises ! 😅😀

    1. Toujours aussi bien écrit ! J’ai hâte de lire la suite 😉 Très intéressante l’histoire de l’ancre :thumbsup:

    2. C’est avec plaisir :slight_smile: Bisous :kissing_heart:

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