LMM21 – Bab’-à-Bas-Bath Roc

3.3
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J
e travaillais toujours comme électricien avec Claude et répondait présent dès qu’il avait besoin de moi. Il me laissait de plus en plus de temps libre pour mon travail photo que je prenais maintenant très au sérieux, en particulier les jours ensoleillés. On aurait pu croire que tout était pour le mieux à Saint-Barth, mais ce n’était pas si rose que ça pour moi qui venais en un temps record de collectionner nombre de contrariétés, comme si j’étais devenu un aimant à problèmes, confirmant l’exactitude de la loi de Mutphy qui démontrait que tout ce qui était susceptible d’aller mal irait mal quoi que l’on fasse…

Ma première déconvenue avait été avec une connaissance que j’avais faite au HiFi Center. Un américain dénommé Dean Debell venant de Montréal, ayant une double nationalité, se faisant surnommer Dédé. Venant régulièrement au HiFi s’approvisionner en pellicules photo, ce sympathique photographe globe-trotter des années 80 plutôt speed et déjà copain comme cochon avec tous les barmans de l’île, avait le don en parlant vite et bien, de mettre son auditoire en confiance dans la minute. C’était un baroudeur rondouillard d’un âge indéfinissable qui, selon ses dires, avait fait les quatre-cent coups aux quatre coins du globe. Ce qui m’avais choqué, entre autres exploits de transport de marchandises interdites, était qu’il avait eu des années durant, une relation paradisiaque avec la fille d’un chef Polynésien qu’il avait du quitter précipitamment ayant fui le mariage, enchaînant ses vantardises sur des réussites commerciales d’exception qui me paraissaient plus qu’improbable, mais qui fascinaient son auditoire.

M’ayant vu plusieurs fois sur l’île entrain de cadrer des couchers de soleil, il m’avait aimablement demandé de louer mon 300 millimètres monté sur un boitier toute options, allant du viseur au moteur de réarmement, ce que j’avais accepté à condition de l’accompagner. Pour moi, il n’était pas question de laisser mon matériel sans avoir en permanence un oeil dessus. Le sympathique Dean devait finaliser un de ses contrats photo en faisant des prise de vues de bungalows des hauteurs du morne d’Anse-des-Cayes en milieu d’après-midi pour le prestigieux hôtel de luxe Le MANAPANY qui l’avait sollicité pour dieu sait quelle raison, alors qu’il venait de poser le pied sur l’île quelques semaines plus tôt.

Dean logeait dans une immense bâtisse sur les hauts de Saint-Jean, dotée d’un parking en épi encore plus grand dont deux places sur trois étaient libres. Ne me servant pas de mon rétroviseur intérieur avec lequel j’avais du mal à évaluer les distances, je tournais la tête vers la droite, regardais à travers la lunette arrière et manœuvrais à une main avec facilité tant il y avait de la place. Je me garais en marche arrière en faisant attention de ne pas toucher le muret de béton avec mon échappement neuf tout-en-un aux sorties chromées. J’étais prêt à suivre Dean. Je touchais la manette du clignotant pour voir si je l’avais enclenché en tournant le volant, mais non, elle était en position centrale. Je coupais le contact, regardais ma montre, 15:04. J’étais en avance si je tenais compte de la dizaine de minutes que j’avais rajouté volontairement pour ne plus arriver en retard, mais encore à la bourre par manque d’organisation si ça avait été l’heure exacte.

Qu’est-ce que j’avais vu clignoter ? Je tournais ma tête à nouveau. Rien. Ah si ! Un zanoli qui gonflait son fanon. Ça faisait tellement longtemps que je voulais faire cette image ! Six minutes, je n’avais que six minutes pour réussir à photographier ce qui m’avait toujours échappé. Je sortais mon supertéléobjectif, avançais sur la pointe des pieds jusqu’à ce que j’obtienne le bon cadrage, la bague de mise au point tournée à son minimum de distance. En me déplaçant très lentement d’avant en arrière, je voyais apparaitre la netteté dans le viseur. Je m’immobilisais, arrêtais de respirer et pressais une seule fois le déclencheur. Le zanoli continuait inlassablement de déployer ses couleurs alors que je m’avançais encore vers lui. Moins de trois mètres, deux, un mètre cinquante, moins d’un mètre, il était devenu complètement flou. Imperturbable, le zanoli accélérait ses avertissements. Était-ce du morse ? Quel était son message ? Pourquoi ne s’enfuyait-il pas ? Que voulait dire « pavillon jaune » en langage zanoli ? Comprenait-il le burgot ?

– Merci mon gars ! Je ne peux pas te photographier à moins de trois mètres, ce sera pour une autre fois, tu as été parfait pour la pause. J’imagine que tu es le plus fort de ton arbre ? Un jour tu seras célèbre, tout le monde pourra voir comme tu es beau ! Bonne chasse aux insectes, bonne bouffe bio, fait gaffe aux oiseaux, je dois aller bosser, à plus !

Je rangeais mon appareil photo, plaçais une serviette par-dessus les mallettes pour qu’elles soient à l’abri du soleil, ne fermais pas la porte à clefs qui restait en permanence sur le neiman. Étant pile à l’heure pour mon rendez-vous, le minuscule studio où je m’étais permis d’entrer après avoir frappé plusieurs fois sur la porte portant le N°6 semblait être inoccupé.

– Bonjour, il y a quelqu’un ? Dédé ?
– Hello Djohn !

Interpelé par un éclat de toux, j’arrivais à hauteur de la porte de la salle de bains entrouverte donnant sur l’unique pièce qui m’offrait un spectacle écœurant d’un gars agenouillé en train de dégobiller tripes et boyaux dans la cuvette des W.C.

– Pardon ! Excusez-moi, nous avions rendez-vous ! Ça va ?
– Une minute.
– Vous êtes malade ? Je peux revenir si je vous dérange !
– Asseyez-vous.
– Je ne suis pas John, c’est Marc-Eric, on s’est parlé au HiFi Center, je viens pour les photos avec le 300mm, j’ai aussi le doubleur de focale, on ne sait jamais ça peut servir !
– Tous les bons dealers s’appellent Djohn… n’est-ce pas ?
– Très drôle ! Il fait beau, on a une belle lumière, mais ça risque de ne pas durer. Je m’assois dans le… m’interrompais-je alors que je venais malencontreusement de marcher sur un bouchon en aluminium qui resterai définitivement déformé. Sur le canapé ? reprenais-je, je vous attends !

La pièce était glaciale, l’air vicié, la climatisation ambiante qui tournait en continu tenait plus de la frigorification que de l’air conditionné. Je m’asseyais sur le canapé qui devait faire aussi lit supposais-je, et relevais la tête en direction de l’unique table basse de la pièce sur laquelle reposait, tel les imposants buildings de New-York séparé par Broadway Street, deux demi-douzaine de bouteilles de tailles et de formes variées.

Avez-vous déjà vu les étalages de bouteilles d’alcool fort dans les supermarchés ? Elles sont toutes belles ces bouteilles ! Que dis-je, ces « prestigieux flacons » comparés aux bouteilles de vin cylindriques verdâtres à fond concave qui se ressemblent toutes. Les bouteilles de Whiskies, de Bourbons, de Scotchs, de Brandys, d’Armagnacs, d’Eau-de-Vie, de Vodkas et autres Rhums étaient en compétition permanente les unes avec les autres. On aurait voulu les collectionner tellement elles étaient attirantes ! Elles étaient pleines de couleurs, avec des liserés oranges, rouges et or, arborant fièrement leurs pimpantes étiquettes, leurs logos racoleurs affichant fièrement leurs marques, leur degré d’alcool, leur mode de distillation, leur vieillissement en fûts de chêne, sans parler des coloris ambrés des rhums vieux aux appellations multiples. Elles étaient toutes étincelantes ces magnifiques bouteilles aux designs accrocheurs avec leurs verres épais et leurs formes majestueuses, toutes remplies d’énergie, de puissance, de bonnes vibrations. Elles étaient toutes vivantes, toutes serties de leur bouchons dorés, rouges, noirs ! Toutes témoins d’un savoir faire-d’exception. Certaines, plus rare encore, étaient dans leur boite en carton glacé à impression relief, chacune d’elle avait une histoire, un tour de grand huit, un formidable voyage à nous proposer. Ça sentait la fête à chaque fois qu’on passait devant le rayon. L’eau c’est la vie, disait la pub, vive l’Eau-de-Vie !

Chez Dean, ces merveilles étaient toutes décoiffées de leurs bouchons. Définitivement transparentes avec leurs têtes chauves en pas de vis. Elles étaient toutes vides de leur contenu. Agonisantes, presque laides sous la lumière blafarde diffusée par l’unique ampoule 40 watts du plafond. Elles étaient limite désespérantes. Même les étiquettes honteuses étaient allé se cacher derrière leurs bouteilles respectives pour qu’on ne puisse pas les identifier une fois nues. Ça ne vibrait plus, ça sentait la fin de soirée quand tous les convives sont partis, ne laissant derrière eux que des déchets, des verres sales maculés d’une multitude d’empreintes et de traces de rouge à lèvres, de mégots pleins les cendriers devenus grisâtres. Il ne manquait plus que le bruit violent du verre entrechoqué dans la poubelle lors de leur déplacement imminent. Ça sentait la fumée d’herbe qu’on ne peut confondre avec l’odeur de tabac froid, mélangée à une odeur de dégueulis acide perçu à présent par mon système olfactif. Ça sentait l’esprit malfaisant, ça sentait la mort.

Punaise ! Étais-je arrivé en enfer ? me demandais-je à vois basse les yeux écarquillés. Pas encore ! J’étais à deux doigts d’y parvenir. Il n’y avait pas que des flacons vides sur la modeste table basse. On aurait pu croire qu’un gâteau à base de farine avait été posé là sur un coin de table, mais ce n’était pas des traces de farine blanche. Une lame de rasoir en attestait. Je pouvais me tromper, mais je n’étais pas dupe au point de croire que l’on puisse couper un gâteau aussi petit soit-il avec une lame de rasoir, sauf bien sûr, si c’était des biscuits à l’ancienne saupoudré au sucre blanc. Ce pouvait être une hypothèse acceptable pour un néophyte accroc aux sucreries. Pour les couper en deux, tous les couteaux de la cuisine étant au sale, il les aura tranché au rasoir. Ça n’avait aucune logique, mais pourquoi pas ? Le son de la chasse d’eau dissipait un instant ma concentration. Il devait y avoir une explication c’est sûr, il n’y avait pas de quoi s’affoler…

– Il me faut de la bonne Djohn, me sortait de mes pensées Dean qui s’avançait vers moi en titubant, le faciès blême, les yeux vitreux, une serviette à la main avec laquelle il venait de s’essuyer la bouche.
– J’ai de la 36 poses Fujichrome 50asa made in Japan qui excelle dans les verts et les bleus. La Kodak U.S est trop chaude à mon goût, elle sature les hibiscus rouges.
– SUPER ! C’est ça… t’es bien branché guy. De la psy-ché-dé-lique… avec de l’acide en buvard pour lâcher son fou !
– Pardon ?
– Tu as connu le Viêt-Nam DJOHN ? On l’a perdu cette guerre. On était les meilleurs et on l’a perdu… nos frères d’arme y sont restés Djohn ! Tu te rappelles… les SHOOTS qu’on se prenait ? On allait au front complètement défoncés… pour descendre les Viets ! espaçait-il ses dires de quelques secondes en déglutissant plusieurs fois avant de mettre un point à ses phrases.
– Désolé, j’ai un trou de mémoire. Je ne l’ai pas vu ce film-là !
– Tu te souviens des vagues de douilles… qui sortaient du M16 ? Combien de coups dans le chargeur, tu t’en rappelles DJOHN ? 30 ! Quelle munition ? 233 Remington ! Quelle vitesse initiale ? 975 mètres par seconde ! Quelle cadence de tir ? 750 coups par minute ! Tu sais ce que ça veut dire ?
– Non !
– Ça veut dire… que tu vides ton chargeur en moins de 3 secondes ! FEU À VOLONTÉ !
reprenait-il d’un seul coup de la vitesse dans ses dires en postillonnant à tout va.
– Ouille ! J’entends bien, je ne suis pas sourd ! J’ai beau chercher je ne m’en souviens pas. C’est dans quel film déjà ?
– J’ai toujours l’odeur dans le nez… de la peau d’un soldat… qui BRULE !!! se remettait-il à déglutir en augmentant le volume sonore en fin de phrase comme le font les militaires.

Ma bouche restait fermée. Je prenais un instant pour analyser la situation et trouver une parade à ce que je venais d’entendre avant de répondre. Dean ne jouait pas la comédie. Il était complètement à l’Ouest siphonné par son passé qu’il revivait à l’instant présent. Qu’aurait dit Claude à ma place ? Ah oui ! Il faut toujours tourner en dérision les sujets à problèmes.

– On se calme Dean ! Vous avez essayé les pétales de rose de Cayenne dans les narines ? Non ? C’est très doux ! Du Chanel 5 ? Ils en ont chez Sony Brin à l’Aéroport, je peux aller vous en chercher si vous voulez.
– Tu as déjà senti un corps… dévoré par le napalm, DJOHN ?
– Non, mais… je ne sais pas moi, un fromage Corse peut-être ? Ça sent très fort. Il y en même qui sont explosifs, j’ai lu ça dans Astérix & Obélix, comme ça on reste dans l’ambiance ! Non plus ? Mes chaussettes à renifler, mais c’est similaire à du gaz asphyxiant. Oups ! On oublie les chaussettes, je n’en porte plus depuis que je vis à Saint-Barth ! A moins que… les champignons de Grand-Fond en vinaigrette… ça vous parle ? Les bouses de vache en fumette, vous devriez essayer. Non ? Ça ne vous fait pas sourire ? J’ai trouvé quelqu’un qui est moins souriant que moi ! Ha-ha !
– Ça S’EN VA plus ! Djohn, pleurnichait Dean obsédé par son idée fixe en me secouant l’épaule.
– Ou-là ! Ou-là-là ! Ça va pas non ? C’est quoi ce plan ? commençais-je à ne plus maîtriser la situation.
– Cette odeur de brûlé… est toujours là Djohn… Elle me HANTE !
– Ok, je joue plus. Désolé mais je ne peux pas rester plus longtemps, me levais-je d’un bond du canapé.
– Nous étions G.I… des soldats DE FER galvanisés ils disaient ! Nous étions tricoté sérrés… hein Djohn ? On devait toujours… repousser nos LIMITES ! N’avoir peur de RIEN ! On les a eus… hein Djohn… ON LES A EUS ! saturait-il mes tympans en me gueulant dans les oreilles à la façon d’un lieutenant instructeur.
– Ah non mais là, franchement, c’est un peu beaucoup pour moi, je dois y aller ! finissais-je par avoir les jetons.
– Tu vas pas sacrer ton camp ? RE-LAAAX guy… je suis cool ! s’interposait Dean l’hystérique, les yeux exorbités, se plaçant stratégiquement entre ma personne et la porte d’entrée que je regardais comme étant ma porte de sortie.
– Dépanne-moi d’une bouteille… de tequila, j’ai des papillons dans l’estomac… Ramène-moi… du StartMotor en BOMBE ! De L’ETHER ! criait-il le dernier mot après m’avoir saisi un poignet à la vitesse d’un crotale attaquant sa proie.
– De la terre ? Vous avez un truc coincé dans la gorge ?
– Je suis à sec… et PAS en état… de conduire. Va à la pharm… acie… de l’aéroport pour moi… OK GUY ? hachait-il sa diction au point que ça devienne incompréhensible.
– La farm à scie ? Il n’y a pas de menuiserie à l’aéroport !
– Rend-moi service… ne lâche pas le ballon ! m’implorait Dean qui continuait à déglutir sans cesse, ne tenant plus sur ses jambes chancelantes, s’accrochant désespérément à mon épaule avec son autre main.
– D’accord, d’accord ! C’est bon, lâchez-moi, j’y vais ! donnais-je le change guidé par la trouille qui venait de m’envahir, ne pensant qu’à me sortir au plus vite de ce guêpier.
– Mescaline !
– Messe Caline ? Je ne sais pas ce que c’est. C’est une prière ? Un médicament ? Vous êtes sous traitement médical ? Vous avez une ordonnance ? Vous voulez que je fasse venir un docteur ? Un prêtre peut-être ?
– Il me faut de la… mescaline pour toucher… la main de Dieu… obtenir son pardon… IL ME FAUT des poppers, des sédatifs hilarants… larmoyants, criants, crac, coke… N’IMPORTE QUOI ! Il faut que je me paye la traite au plus crisse ! T’es mon POTE, hein guy ? On abandonne jamais… son frère sur le terrain ! me fixait-il du regard en cherchant la réponse dans mes yeux.
– Venez vous assoir Dédé, calmez-vous. Tout va bien se passer.
– Ne me passe pas un sapin ! Mescaline !
– Allongez-vous, voilà, ça va aller mieux, reposez-vous, c’est bien. Il faudra penser à faire une révision, vidange-graissage ne sera pas un luxe ! Faites un somme pour commencer, tout va bien se passer, me répétais-je, tentant de me débarrasser de cette sangsue exsangue en manque de remontants.
– Je dois embrasser les pieds de Dieu, délirait-il les yeux fermés.
– Oui, bien sûr, Dieu vous attends ! Il va se libérer d’un instant à l’autre, fabulais-je sachant qu’il avait des siècles de retard dans son courrier alors que moi-même j’étais toujours en attente d’une réponse de sa part depuis mon enfance concernant le divorce de mes parents. Il n’y a plus de danger maintenant, la guerre est finie.
– Ne lâche pas la patate ! Les cactus, il y en a dans les CACTUS !
– Cactus ? Oui-oui ! Laissez-vous aller, tout va bien se passer, de la terre, un pot, un cactus, une petite prière par dessus pour que ça pousse plus vite et ça apportera un vrai plus à cet appartement, tournais-je involontairement la scène en dérision.

Ma montre affichait à peine 15:16. Je vivais un cauchemar éveillé agrémenté d’expressions québecoises incompréhensibles pour moi. Une épreuve plus que stressante. Je n’arrivais pas à croire ce que je venais d’entendre, encore moins les six minutes que je venais de vivre. En l’espace d’un instant je m’étais retrouvé dans l’enfer de la guerre, de peau dévorée par le feu, de l’alcoolisme, de la drogue, d’une intense détresse, d’une infinie tristesse humaine comme il devait y en avoir des dizaines de milliers rien qu’aux U.S.A. J’étais glacé, j’avais les mains qui tremblaient. Mis à part les minuscules fruits acidulés rose fluo des Têtes-à-l’Anglais de Pointe Milou que l’on appelait Pops, je n’avais jamais eu aucune attirance pour les cactus et encore moins pour les junkies. Ce monde illusoire et destructeur des drogues dures n’avait jamais fait partie de ma vie, je le fuyais comme la peste.

Dean fermait les yeux, sa puissante main avait lâché mon poignet, de la salive en abondance s’échappait de sa bouche entrouverte, ses jambes bougeaient toute seules, il s’endormait sur le canapé, terrassé par l’épuisement. J’en profitais pour quitter ce lieu malsain sur la pointe des pieds sans perdre une seconde, avec la crainte qu’il se réveille brusquement et qu’il m’empêche de sortir. Je refermais la porte derrière moi en la laissant entrouverte de peur qu’elle ne fasse du bruit, me retournais en direction du parking, quand un courant d’air la faisait claquer brusquement : VLAAAM !

Bon sang ! A la vitesse de Bip-Bip le Géocoucou qui sillonne les routes du désert du Sud des États-Unis poursuivi par son ennemi le Coyote, je courais à toutes jambes vers ma voiture sous l’aveuglante lumière du jour, presque aussi vite qu’une flèche d’arc atteignant sa cible, terrifié à l’idée que Dean ait pu remplacer mon ombre. Je verrouillais les portières, tournais la clé déjà en place dans le neiman qui électrisait mon démarreur tout neuf, accélérais à fond, lâchais d’un coup l’embrayage. Le moteur quatre cylindre à plat de la Brasilia vrombissait en montant dans les tours comme une Formule 1 mais la voiture restait désespérément sur place, comme si le châssis tout entier était accroché à l’ancre surdimensionnée de Gustavia. La porte d’entrée de Dean était toujours fermée. Était-il derrière ? M’observait-il par le judas ? Allait-il me sauter dessus quand je passerai devant son appartement ? J’enclenchais correctement la première vitesse cette fois-ci et partais à toute allure sans que mon moteur ne défaille, en jurant de ne plus jamais revenir dans cet intérieur lugubre où il ne manquait que des chauves-souris accrochées au plafond et des rires de sorcières édentées à l’haleine fétide. Quant à louer mon matériel à un inconnu, c’était bien évidemment la dernière fois que cela m’arriverai, j’en faisais le serment.

De ce qui avait été autrefois un Galvanized Iron ayant combattu au Viet-Nam, un valeureux Soldat de Fer au service de son pays, il ne restait à présent qu’un gars marqué mentalement au fer rouge au point de lui avoir grillé une bonne partie de ses neurones, toujours sous l’emprise de psychotropes, essayant de fuir les horribles images de la guerre, celle que nous ne voyions jamais à la télé. J’avais eu peur jusque dans mes tripes. Même le solide pare-choc avant de ma Brasilia qui descendait l’étroite route en pente en avait tremblée d’effroi à s’en faire sauter les chromes. Sans devenir singulièrement  paranoïaque, j’étais définitivement convaincu qu’à l’avenir, faire preuve d’une prudence aiguë ne serait pas un luxe pour me débarrasser de cette loi de Murphy qui engluait mes pensées positives en les rendant totalement inertes…

Ma Brasilia qui savait mieux que moi quoi faire en pareil cas, m’avait emmenée directement à Corossol, qui je le suppose, devait être son coin préféré. Assis sur les roches plates, toujours en état de choc, je reprenais peu à peu conscience de mon environnement. Je ne me souvenais plus comment j’avais pu arriver là. Mon cerveau n’avait pas gardé en mémoire le trajet correspondant à ce laps de temps. J’avais toujours la porte de Dean devant les yeux. Je restais assis sous le ciel bleu, isolé, dans mon univers de couleurs caraïbe à observer le temps passer au rythme de l’eau de mer s’écoulant entre les rochers après chaque remous, caressant dans un sens puis dans l’autre, leur barbe verte.

Au-dessus des algues, dans un décor apocalyptique, une carapace de crabe trop étroite pour son propriétaire resterait un moment accrochée à son rocher brûlé par le soleil, dévoré par le sel. Ses yeux vides de vie regardaient droit dans les miens jusqu’à ce qu’une vague l’emporte.

J’avais de la peine à retrouver mes marques, et c’était peu dire. En attendant les rayons rouges pour me reprogrammer le cerveau, je profitais du soleil qui réchauffait ma peau pigmentée. Même ma Brasilia s’en mettait plein les phares. Quelle chance j’avais eu d’échapper à cet enfer de la guerre ! Finalement, quand on y réfléchissait un peu, elle était extraordinaire ma vie à Saint-Barth. En m’excluant de leur passé, si j’oubliais tous les membres de ma famille qui n’avaient pas su ou voulu réussi leur vie par fainéantise ou je-m’en-foutisme, je n’avais pas si mal mené ma barque jusqu’à présent…

– Èyeee ! Sak té ki fé la, bouaye ? criait Claude du bord de la plage pour m’avertir de sa venue.
– Je me suis perdu !
– Tu d’vé pa fèr’ dé foto ?
– Si ! Mais mon rendez-vous n’était pas là, taisais-je la vérité du mieux que je pouvais.
– Sé pa croyab’ ! J’ariv’ pou l’dépanaje k’javé prévu, é person-n man !
– C’est une épidémie !
– Tu veu vouère dé bel’ bitin du vieu Corossol ?
– Volontiers, ça me changera les idées. Comment savais-tu que j’étais là ?
– Té o Corossol écite ! Tout’ moune voi tout’, tout’ moune sé tout’, moué l’premié !
– Tu es mon sauveur !

A suivre…

Rédigé le 4 juillet 2021
Texte, dialogues & traduction : Marc-Éric

 

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4 commentaire

  1. J’ai relu ton texte!
    Je pense que en gros ton texte est en sorte un message derrière les lignes. Un message pour prévenir les gens et particulièrement les jeunes que parfois il faut se méfier ou l’on met ses pieds.
    Tu as accepté de l’aider à faire ses photos sans penser que tu te retrouverai dans une situation pareille. Comme pris dans un piège, ou tu cherche la sortie … donc la porte pour t’échapper loin de cet endroit et de cet homme. La surprise, la peur que tu racontes dans tes lignes exprime aussi le danger de se retrouver en face d’un individu qui est complètement déboussolé tellement marqué par la guerre et qui n’arrive plus à se défaire des horreurs vécues. Et qui se noie dans l’alcool et la drogue qui pour lui devient vitale pour oublier son passé.
    Il devient fou quand il est en manque.
    Je pense que ton texte est surtout un message pour prévenir les gens et particulièrement les jeunes que la drogue n’est pas une échappatoire mais conduit à un enfer…

    1. Bon résumé et bonne analyse Sably !
      Merci à toi d’être passé par ici ! Bisous ! 🐰😘🐰

  2. Un récit difficile qui contraste fortement avec les récits précédents!!! Comme quoi, certains n’avaient pas votre chance… Vous en avez bien profité sans tomber dans les pièges qui vous étaient tendus. j’ai eu du mal à apprécier, c’est peut-être un peu trop bien décrit, le sujet n’est pas plaisant, on a l’impression que Dean va nous sauter dessus ! 😳 Curieuse de lire la suite ! 😉

    1. Merci Isabelle pour votre commentaire. Oui, c’est un sujet difficile dont personne ne parle et pourtant bien présent. J’ai longtemps hésité concernant sa publication. J’ai « accentué » les détails volontairement pour faire à comprendre à ceux qui seraient tentés par ce genre d’expérience qu’il est préférable de ne pas s’engager sur cette voie sans issue. C’est mon point de vue. 🐰😉🐰

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