LMM20 – Sous le Soleil de Saint-Barth

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L
e mois de mai, comme chaque année, était truffé de jours fériés. A chaque fois qu’il en avait l’occasion, Claude venait me donner un coup de main lors de mes journées photo. Sa présence à mes côtés était de plus en plus fréquente. Visiblement, il avait besoin de s’échapper loin de sa problématique du moment.

Contrairement à moi que l’on pouvait qualifier d’extraverti n’hésitant pas à me faire entendre bruyamment quand je le jugeais nécessaire, Claude ne parlait jamais de sa vie privée. Il utilisait son sourire comme un bouclier pour désamorcer sur l’instant les affrontements verbaux, et avalait les couleuvres avec une apparente facilité en créant des pirouettes humoristiques pour conserver son équilibre émotionnel face aux évènements qui le contrariaient. D’une façon générale, j’avais pu remarquer qu’il fuyait comme la peste les situations orageuses en changeant de sujet dans la seconde.

« Les problèmes semblaient glisser sur lui comme l’eau sur la feuille de bananier ».

La Pony arrivait avant l’heure devant chez moi avec le Capitaine en chair et en os campé à sa barre. Je descendais les six marches de mon appartement en tenant les valises de matériel que j’engouffrais par la porte arrière. Un instant après, je revenais pour y placer le plus grand trépied du catalogue Manfrotto qui une fois déplié, atteignait deux mètres soixante de hauteur avec sa rotule surdimensionnée. Je fermais à mon tour la portière passager, bouclais ma ceinture par habitude, et essayais d’entrer ma main droite dans la poche de mon jeans pour attraper ce que je cherchais. Ce qu’on ne pouvait se dire sur les chantiers, on se le disait dans la voiture durant nos trajets incessants. La Pony sortait d’Anse-des-Lézards pour une destination inconnue.

– Sa k’tu fé ?
– Tiens, prends ces cinquante francs pour faire le plein d’essence.
– Garde sa pou toué. Tu n’na plus’ bezoin k’moué.
– Merci, il faut que je fasse remplacer l’échappement de la Brasilia, elle fait un bruit infernal, toute la partie inférieure s’est ouverte d’un coup tellement c’est rouillé. Je suis allé voir Martin Gumbs à Auto-Saint-Barth mais il n’y en avait plus de disponible. Il m’a dit un truc du genre :
– N’avé, n’a pu, n’a d’kemandé, n’a ké ki vien !
– Ha-ha-ha-ha ! S’boug’ la é trop’ for ! Ha-ha-ha ! Sa ta fèt’ rire o moins’ ?
– A peine sourire. Il n’y a jamais la pièce qu’il faut !
– On é a Sem-Bath mou pote. Sé konme sa écite. Fodra k’t’apren a fèr’ avec !
– J’avais compris. Voilà, je suis prêt, j’ai tout embarqué ! Je t’ai préparé un F1 comme tu l’aimes, champ de vision humaine, avec le minimum de poids.
– Pou moué, n’a pa mieu k’le cinquant’ milimète. Sé sa k’j’pense.
– D’accord avec toi. Si je devais avoir qu’un seul objectif, ce serait celui-là. D’un autre coté avec une ouverture de 1.2L, c’est l’objectif le plus lumineux de la planète. Le must pas vrai ? Mais il faut bien ça quand on a un cadre pareil. Nous sommes à Saint-Barth comme tu dis, sur l’île de l’excellence, on a du bon matos, nous avons intérêt d’être à la hauteur !
– Tu peu l’ardire mousayon !

Je n’arrivais pas encore à le convaincre de cadrer lui-même les images publicitaires que je devais réaliser, mais je le sentais content d’être là avec moi quand on faisait de la photo. Il apprenait à son rythme en me regardant choisir les optiques, les verres de visée, les viseurs. Ces journées décontractées loin du bruit des marteaux-piqueurs nous permettaient de faire une pause cérébrale et physique en prenant le temps d’observer la beauté de son île natale. C’était comme si nous partions en vacances. Je le sentais détendu, plus vrai que nature, c’était un autre Claude, un second lui-même qui participait à sa manière aux photographies les plus diverses.

– Ki kalité d’foto k’on fé ojordi ? me demandait le Capitaine alors que nous commencions à monter le morne d’Anse-des-Cayes.
– Journée libre mon pote. La pub j’en ai assez fait. Les loueurs de voitures, les restaurants fin gourmet, les bijoutiers-créateurs, les boutiques de fringues, les produits cosmétiques par le seul producteur de l’île et les villas de location vont attendre. On va faire du paysage, des vieilles cases et va savoir, peut-être de l’iguane si on a la chance d’en voir.
– Jé d’ja mou idée, sa va t’plère.
– Au fait, j’ai noté plein de nouveaux trucs dans le calepin que tu m’as donné. Il y a de quoi douter de la langue française avec la phonétique du « x ».
– Sé mou problinme ? me rétorquait-il, étonnamment sur ses gardes.
– Non, c’est le mien. Tu es encore sur la défensive ?
– Tchip ! exprimait-il sa désapprobation.
– Qu’est-ce qui ne va pas ?
– Tchip ! Argnien, ju bien ! No sousaye.
– Tu vas encore me jouer ton rôle de joyeux permanent ?
– Pa kassé ta tète pou moin.
– Il n’y a pas que toi qui sait quand ça ne va pas !
– M’en vé te l’dire en kréole si tu veu : lagué mwen ti mâle !
– Là, je peux te dire que tu es contrarié.
– Ah, pace ke tu lis dan mou cervo a prézan ?
– C’est facile à voir, tu te ronges les ongles en conduisant !
– Tchip ! Ju fatigué !
– Ok, va pour fatigué, n’insistais-je pas.
– Na eine bougrès’ ki m’fé ch** ! m’avouait-il en faisant grincer le pignon de troisième qui avait du mal à passer.
– Ah tu vois, je le savais !
– Pa alé dire a du moune ke ch’té di sa !
– Je peux le dire aux zanolis d’Anse-des-Lézards ?
– Naann !
– Aux soudards alors ? Personne ne comprend le soudard !
– Naaannn ! Jé assé d’problinme konme sa.
– Quoi, c’est moi le problème ?
– Jé pa di sa. Chte foumbiyé, k’si s’été toué mou problèm’ ma vie s’ré bel’ !
– Aaah, je préfère ça !
– Toué té t’in enmerdan kan sa t’pren, min té pa mové.
– Emmerdant ! Moi, emmerdant ? Merci de me l’apprendre, je ne m’en étais pas rendu compte. Tu m’as tué là !
– Oh mon Dieu, chté fèt’ d’la pein-ne ?
– Un chouilla, mais je m’en remettrais, ne t’en fait pas, je sais me défendre. Je blague, on m’a déjà dit pire que ça !
– Ah bon, tcheul sa ?
– Ma mère, qui me prend pour son souffre-douleur. Elle doit avoir une bonne raison pour m’en vouloir, je finirai bien par comprendre pourquoi elle me jalouse en permanence, ce qui me fait l’envoyer sur les roses dès que je me sens agressé.
– Mi bab’ ! Ju pa konme toué ki criye su l’moun kant’ té pa konten. Moué j’garde mé zafèr en’dan, sé pou sa k’tu m’voué tou l’temp ki souri ! Si tu voué ke j’m’énèrve, j’vien fou é jé pu l’kontrole su moué. Aprè sa, fan d’chien, ch’tonm’ malade direk ! Tout’ mé boyo s’fou a l’enver !
– Je comprends. Moi ça me soulage de vider mon sac, j’ai du mal à accepter l’injustice, surtout quand tu es victime alors que tu n’as rien demandé à personne. Je me sens mieux après. Bon, je t’embête plus avec mes questions, promis.
– Bon alor, sa ké ton problinme ? Ki moune ka pilé su ton gro z’ortèye ?
– Je cherche juste à comprendre ce que j’ai loupé à l’école, c’est un exercice déroutant. Regarde où tu conduis !
– Ch’kon-né par tcheur tout’ lé route de mou ti rocher ! Gustavia ou Flamands ? me demandait-il en arrivant aux trois chemins.
– Gustavia ! C’est mieux si tu regardes devant toi ! Mince alors, j’en étais où ? Ah oui. J’ai découvert quelques incohérences avec la lettre « x » qui explique pourquoi on ne la retrouve presque pas en Patois. On a appris à l’école à prononcer le mot « expliquer » comme tu viens de l’entendre, je te le décompose en syllabes : « ex-pli-quer » ce qui pourrait donner en Patois « èks’-pli-ké ». Jusque-là rien d’extraordinaire, le « x » a une phonétique « eks ». Mais là où ça se complique c’est avec le prénom Xavier qui se prononce en français « gza-vier » exactement comme on l’écrirait en Patois, la phonétique se transforme en « gz » au lieu de « eks » et c’est pas tout…
– Obliye le fransé, parle Patois konme moué si tu veu arsenmblé a in vré Sinme-Bath !
– J’y travaille, c’est dur, enfin non, justement c’est simple, mais il faut que je me déprogramme entièrement tant on nous appris des trucs qui ne fonctionnent pas phonétiquement contrairement au Patois où tout est limpide. Punaise, j’ai encore perdu le fil.
– Ou ped filaou ! Sa st’ein bel’ muzik de Jean-Claude Naimro du group Kassav’. Sé Gzavié k’tu charse, Saint-Jean ou Public ?
– Je sais moi ? C’est toi qui conduit, Public ! C’est « illogique » le mot que je cherchais concernant le « x ». Tu me suis toujours ?
– Cht’ékoute ! Ch’fé k’sa !
– Je continue avec le mot « deuxième » là, ça se prononce en français deu-zi-ème. Je ne vois pas de trace de « eks » ou « gz » mais j’entends bien le son « z ».
– Eu l’eksplike sa dan l’Bescherelle d’l’ortografe.
– Attends, encore mieux, avec le mot « soixante » moi j’entends « soi-sante » avec un « x » qui se prononce « s ». Ce qui fait qu’avec la même lettre on a quatre sons différents et je n’en suis qu’au début de mes recherches en phonétique, avouais-je, moi qui avait complètement oublié le contenu du Bescherelle tant je trouvais ça contraire à ma logique cartésienne. Autant parler et écrire en Patois, ce serait beaucoup plus simple, non ?
– Ju bien content d’enten’ sa. Sé pa moué ki va t’dire l’kontrère !
– Heureux ? Tiens, encore un « x » ! Celui-là ne se prononce même pas ! On se demande bien à quoi il sert ?
– Konme tu di, sé pa lojik, sé fèt’ par èkspré pou fèr’ ch*** l’moune !
– Ouuuuu ! Tu dis des gros mots maintenant ?
– Skuze moué, ju pa dan mou assiète ojordi. Corossol ou la ville ? me demandait-il arrivé à Public.
– Comme tu veux. Au fait, comment prononce-t-on le mot une ? « In-n » avec un tiret ou « eine » en un mot ?
– Oh la Vierge ! In bin si chte di, sa dépan du temp. Si ton né é bouché ou pa ! Tu peu munme dire « un’ » si sa t’chante en apiyan su le « n » ! retrouvait son humour naturel mon coéquipier.
– Allez, sérieusement !
– Na pa d’règ’ ! Sa k’tu veu k’chte di ? souriait-il maintenant jusqu’aux oreilles. Le Patois a Sem-Bath sé konme lé pano su lé route, tu n’en voué in d’temp z’en temp, tu con-né ? Na k’in seul pano stop su toute l’ile. Pou l’Patois sé la munme choze. Na pa d’interdiksion. Wouaye ! Sa ki s’pass ? s’interrogeait-il en stoppant la Pony.

– Donc ce n’est pas la peine que je te demande pourquoi en français on écrit « grignotage » avec le « g » qui se prononce à la fois « gre – ni – je » ce qui fait trois façons différentes de le prononcer dans le même mot alors qu’avec « mangue » il se prononce « gue » !
– Sa ké ton problinme ? M’en pa ki va arkemonsé enkor a t’ekspliké la munme choze hein ! Le secré, sé la fonétik. Lé mounes de Sem-Bath parle tout’ in Patois dan leu kartié avec leu aksen é leu z’ekspréssion ! N’a pa d’diction-nère du Patois alor chake moun’ l’ékri konme sa leu plé. On va pa alé s’bate pou sa !
– Là ça va m’aider, c’est sûr ! Je suis perdu maintenant.
– In bin, i manké k’sa ! In konténèr’ en plein mitan d’la route asteur !
– D’accord, je n’insiste pas, tout est dans la phonétique, comme les quartiers ont des passés et des familles différentes, le Patois diffère, j’ai compris, je note !
– Tu fré mieu d’me konjugué l’verb’ ète é avouèr o prézan, tu lé kon-né ?
– Heu… Je suis, tu es, il ou elle est…
– En Patois !
– Oulà ! Ju… Té… Yé… Nou… On vou… Zote… je sais pas !
– On va kemonsé par l’verb ète : ju, té, yé, al’é, on’é, vouz’ote é, son.
– Attends !
– L’verb’ avouèr’ asteur : jé, ta, ya, al’a, on a, vouz’ote a, eu la.
– Tu vas trop vite !
– Keman k’tu fé pou écrire en roulan non toué ?

– On est à l’arrêt je te signale. Tant que j’arrive à me relire, c’est parfait comparé aux heures qu’il m’a fallu pour déchiffrer et recopier les notes de mon cahier maritime ! Tu sais j’étais bon en Français, c’est une matière que j’aimais particulièrement, pourtant j’ai fait technique où je n’étais pas mauvais non plus.
– Moué, j’oré été l’premié d’la klasse si n’avé yu Patois ékri. Bouaye, vèye sa ! L’kontenèr d’karant’ pié you ALMA é ki bloke sa k’na d’voiture dan la place !
– Punaise, comment c’est possible ? J’aurais été ex aequo avec toi ! passais-je du coq à l’âne.
– Dan té rèv’ bouaye ! Sé pa croyab’ ! me disait-il en sortant sa tête par la fenêtre pour mieux apprécier la situation. L’boug é ki fé l’plin d’éssens’ ! Ch’te foumbiyète dieu seu si k’la zéguiye du kadran marche toujou su s’vieuye machine la. Enkor tcheuk problinme élektrik konme sé la ! Na toujou du dézorde a Public, tan’ le koup k’on é la pou in bon moumen !
– On a tout notre temps, mais tu as raison, je ne pourrai jamais être plus fort qu’un Saint-Barth. Par contre je pourrais être le premier des Bas-Bath magnétik !
– Kasse pa ta tète, pou moué tu lé d’ja.
– Merci, c’est ton premier mot gentil de la matinée.
– Ta pa l’profil d’in élektrisien ki fé du marto-pitcheur, munme si té l’méyeur avec se zoutil la. Avec tout’ lé butin k’ta dan ta tète du devré trouvé in ote travaye ki va pa kassé ton do é brulé té poumon en rèspiran tou lé jour s’te modit’ pousièr’ d’siment.
– Je cherche, tu peux me croire, je n’ai appris qu’à usiner de l’acier.
– Si tu con-né man-nié l’fer, tu con-né man-nié l’boi. Sé l’minme butin en plu facil.
– J’avais encore une question, on mets les « s » sur les mots au pluriel ?
– Sa s’tin ostiné ! Kemon k’tu prononse lé ziguane avec un « s » en fin d’mot ? Lé ziguanèss ?
– Ben non, évidemment !
– Si sa sèr’ pa, alor na pa besoin d’« s » ! Sa k’tu konpran pa dan fonétik ? Ékri su ton ajinda : fo-né-TIK ! fo-NE-TIK ! FO-NE-TIK !
– Ça y est, c’est bon ! Je crois que j’ai enregistré ce coup-ci. Mais je dois te dire une chose, c’est à mon tour de ne plus te reconnaitre, ce n’est pas toi, qu’est-ce qui t’arrive ? Dis-moi ce qui te tracasse et on en parle plus !
– Naaannn. Ch’peu pa t’le dire.
– Tes chaussures neuves te font mal aux pieds ? Tes chaussettes sont trouées ? Tu as mis ton caleçon à l’envers ? Tu as un problème de pignon baladeur ? De factures client impayées ? De crédit sur ta maison ? De citerne qui fuit ? Tu as du mal à dormir à la pleine lune ? Un mabouya chanteur t’empêche de dormir ? Des moustiques siffleurs alors ? Ta moustiquaire n’est plus étanche ? Tu es devenu dingue avec la dengue ! Non plus ?
– Naaannn ! Arèt’ de charsé.
– Un problème de cœur alors ? Là je ne peux rien faire pour toi. Je ne suis pas doué sur ce terrain-là. Quand j’avais quatorze ans, ma première petite amie dont j’étais amoureux m’a quitté pour aller avec un autre garçon qui frimait avec son vélomoteur flambant neuf. Tu te rends compte ?
– Nan ! Lé fiye fé sé butin la en franse ?
– Oh oui ! Elles le font ! J’ai été remplacé par un Vespa Ciao. Elle m’a envoyé une lettre sans mettre les formes où elle m’avait écrit « je casse ». Quoi ? Tu ne comprends pas ce que ça veut dire ? Freine, tu vas finir par toucher le pare-choc de la voiture de devant ! Ça veut dire qu’elle casse le lien invisible qui nous unit. J’ai pris ça au premier degré, relu la lettre dix fois pour voir si j’avais bien compris ce qui était en train de m’arriver. Mon cœur s’est instantanément cristallisé et l’impact du mot l’a littéralement pulvérisé. Je suis resté figé sur place durant des heures sans que je puisse me lever de ma chaise.
– Woye, sa sé t’in-n’ sacré corbète !
– Une quoi ? Une corvette ?
– Ha-ha-ha ! Min nan, sé pa t’ein voiture, sé la fumèle du corbo !
– Excellente expression, je ne la connaissais pas ! Elle le mérite, ça lui va bien je trouve.
– N’a pa d’suite a ton histoire d’fou ?
– Si, il y en a une. Malgré que ce soit la plus jolie fille du quartier, six mois plus tard elle a été remplacée à son tour. Je n’ai pas attendu bien longtemps pour qu’elle revienne vers moi. Elle a eu le courage, si on peut appeler ça du courage, de se présenter devant mon cœur brisé en mille morceaux. Tu aurais vu son regard océanique, ses cheveux blonds, elle était irrésistible.
– Fan d’chien ! Va pa m’dire k’tu té léssé fèr’ ?
– Durant ces six mois, j’avais grandi, je faisais presque deux têtes de plus qu’elle qui avait conservé la même taille. Je m’attendais à ce qu’elle m’explique, qu’elle s’excuse au moins. Mais je n’entendais pas les mots que j’attendais. La magie avait disparu, il ne restait plus que l’image.
– Tu y’a di Ciao ?
– J’ai fait le vide dans ma tête, et puis sans prendre le temps de réfléchir, de peser le pour et le contre, de lui pardonner, de lui laisser une seconde chance, en lui coupant la parole sans attendre qu’elle finisse son baratin de charmeuse, je me suis entendu lui dire : non. Un simple non, ni timide, ni féroce. Juste franc. Un non décidé par cent mille milliards de cellules en même temps. Mais un non quand même.
– Alor’ la, j’tombe s’ul’ ku !
– Mes jambes se sont mises à marcher toute seules, je lui ai tourné le dos et je suis parti. Je crois que je n’avais pas envie de revivre cette souffrance une seconde fois. Je n’étais plus magnétisable. Plus manipulable par ses yeux bleus…
– Ta yu d’la chance, ch’kon-né in bon pié d’colle su la baze pou remèt’ ton tcheur a neuf !
– Je l’ai carapacé d’une armure de fer pour survivre.
– Ta manman ta konsolé ?
– Même pas. Ça l’a fait rire. Elle m’a dit : « ça ira pour tout le mal que les hommes font aux femmes ».
– Son tout’ konme sa dan ta fon-migne ?
– Non, chacun d’entre eux a sa spécialité, tu penses bien ! Je te fais un résumé ?
– Sé pa la pein-ne, jé yu ma doze !
– A l’âge de treize ans j’ai rencontré mon père génétique sans savoir que c’était lui, je ne l’ai plus revu après ça, déballais-je mon passé qui me chagrinais toujours.
– Dinmon ! Ta pa yu d’chans’ !
– Mon père adoptif était plutôt gentil garçon. Mais il ne s’est jamais vraiment intéressé à moi, son truc c’était les femmes et essayer d’en faire le moins possible.
– Wouaye papa ! J’in-me pa trop’ sa ’kj’entend la, sa m’fé mal a mé zorèye !
– Mon grand-père paternel était très occupé à gérer sérieusement ses affaires, il ne m’a quasiment rien appris. Mon grand-père maternel qui n’a jamais travaillé de sa vie, passait son temps à gérer ses femmes et ses loisirs ayant hérité très jeune de la fortune de ses parents disparus sous les bombes des alliés durant la seconde guerre mondiale.
– Bordèl ! Sé pa in-n fanmigne sa ! laissait échapper mon ami stupéfait par tant de déconfiture.
– Mes grand-mères ont été extra avec moi.
– Tu ma fète peur ! Eureuzmen k’son té la, ta yu d’la chans’ finalemen.
– Particulièrement ma grand-mère paternelle dont je n’étais même pas le petit-fils, tu te rends compte ! C’était de l’amour pur qu’elle me donnait. Une personne admirable. Quand à ma grand-mère maternelle, j’ai su il n’y pas longtemps que c’est elle qui avait payé l’intégralité de mes études. Si j’avais su ça avant, j’aurais fait l’effort de ramener de bien meilleures notes à celle qui m’avait appris à marcher, à lire et à écrire !
– Kant’ j’entend tout sé butin la, j’kompren la chans’ ke jé d’ète Sinm-Bath avec dé parent, dé frère, dé seur, in patchète de couzin, é in gran zanmi konme toué ! Mèci, mèci, mèci mon Dieu !
– Je n’ai pas terminé ! Laisse-moi mettre un point final à mon histoire.
– Na d’ote enkor’ ? S’t’in-n histoire san fin !
– Ce flirt m’aura permis de voir toute cette lumière qui nous transforme et nous rend léger au point de ne plus toucher le sol. Ça m’a fait comprendre une chose, c’est que tomber amoureux est une bénédiction.
– Ah ! Sé l’meyeur ké ki vient ! J’konmensé a manké d’air.
– Nous ne sommes pas amoureux parce que l’on est aimé, mais parce que nous sommes nous-mêmes dans cet état d’amour. Nous provoquons nous-mêmes ce bonheur permanent qui sublime nos vies. Je suis reconnaissant d’avoir vécu cette expérience aussi jeune. Avoir connu ce sentiment intense d’attachement me laisse entrevoir un futur ensoleillé. La vie m’a appris que nous n’avons pas le contrôle sur beaucoup de choses, encore moins sur sa famille, mais nous l’avons sur l’amour.
– Sa s’t’in-n’ bel’ parole ! Merci pou l’konsèye. Kontinu, té su l’bon chemin !
– Je viens de comprendre que mon idylle ne pouvait durer parce qu’il n’y a pas eu de réciprocité. A moins que ce soit mon orthographe… Elle voulait être prof de français. Mais dans ce cas, elle a manqué totalement de pédagogie ! Si tu veux enseigner, transmettre un savoir ou un savoir être, l’art d’apprendre aux autres est minimum requis, non ? Elle m’aurait dit écris-moi de jolies lettres sans fautes d’orthographe, je me serais plié en quatre pour ne pas la décevoir.
– Kant’ t’inme in moune avec le tcheur, l’ortografe sa kont’ pa. Lé Sinm-bath son en avance su s’sujé la… I sré konme temp ! Sink minute de perdu, souriait Claude en passant la première vitesse.
– Je ne te le fais pas dire. Il faut en conclure qu’il est préférable d’être deux sur la même longueur d’onde pour que ça finisse par un beau mariage. Voilà ! Je n’ai plus rien à dire. Je crois que je vais mettre toutes ces histoires à la poubelle une fois pour toute.
– T’avé raizon. Ta dé bèl boulé a té pié. Si tu veu j’peu t’prété in-n scie pou koupé té chain-ne.
– Tu me fais rire ! La chaine imaginaire dont je te parle a des maillons aussi gros que celle de l’ancre de gustavia. Il me faudrait une meuleuse géante, j’irai beaucoup plus vite ! Tu as vu Mad Max ? Le gars avec la scie à métaux ne s’en est pas sorti…
– Ch’kon-né pa sa k’sé, min si tu l’di ! Sa ta fète du bien d’parlé d’tout’ sa ?
– Oui, à qui j’aurais pu le dire, tu es mon seul pote. Ouvrir son cœur n’est pas un exercice facile.

En guise de réponse, Claude se grattait le front comme s’il cherchait quelque chose qu’il avait égaré dans son cerveau.

– Tu veu ke j’te poze in-n devinèt’ pou t’chanjé lé z’idé ?
– Tu m’as à chaque fois, ce n’est pas drôle.
– Stèl’ la é fasil. N’a in-n fète dan la mer a Lorient.
– Où ça ?
– En’sou « Autour du Rocher ». Tout’ lé pouésson son t’invité. Min eine seul kalité d’pouésson peu pa rentré a pluzieur. Sé la tcheul ?

– A plusieurs ? Les baleines bleues à cause de la largeur de la porte ?
– Eu rent’.
– Les poissons rouges ?
– Eu rent’
– Les dorades royales de l’île de l’excellence ?
– Sé eu k’organize la fète.
– Les poissons clown ?
– Eu rent’ en premié !
– Les poissons plats rouleau-compréssés ?
– Eu rent par en-sou la porte.
– Gobbis en bigouddis ?
– Eu rent’.
– On dîne de sardines ?
– Eu rent’.
– Barracudas en bermudas ?
– Eu rent’.
– Des rascasses dégeulasses ?
– Eu rent’.

– Dauphins-marsouins & maringouins ?
– Eu rent’ ossit’.
– Requins marteaux et pointes ?
– Eu rent’.
– Requins citron et rhum ?
– Eu rent’.
– Requins scie et planches ?
– Eu rent’.
– Carpes et Diem ?
– Lé boutou bleu d’la fanmigne dé glissan rent’ ossit’ !
– Chats en sac ?
– Eu rent’.
– Bonites à rien faire ?
– Eu rent’.
– Le thon c’est bon ?
– Eu rent’.
– Espadons à voile et à vapeur ?
– Eu rent’.
– Espadons à grandes épées ?
– Sé la munme choze, eu rent’ !

– Cachalots qui ont du mal à se cacher dans la mer ?
– Minme dan l’o douce eu rent’ !
– Anguilles d’Anguilla ?
– Eu rent’.
– Poissons quart de lune, demi-lune, pleine lune ?
– Eu rent’.
– Coffres à cornes sans bourse ?
– Eu rent’.
– Bourses sans coffre alors ?
– Eu rent’.
– Orphies surfeurs ?
– Sé eu ki rouv’ la sérure d’la porte !
– Chirurgiens avec scalpel ?
– Eu rent’ pour rapé lé karote !
– Dorades grises de la rade ?
– Eu rent’.
– Dorades coryphènes du grand large ?
– Eu rent’.
– Grand-gueules sans répartie ?
– Eu rent’.
– Raies sur le coté ?
– Eu rent’.
– Poissons soleils ?
– Sé eu ki s’okupe d’la lumièr’ !

– Portugais ? Suédois ? Pisquettes ? Blanches ? Barbarins ? Bars ? Fins ? m’emportais-je.
– Eu rent’ tous’.
– Poissons volants alors ?
– In bin t’a mi l’temp, sé eu ki fon l’spectak ! Eu rent’.
– Vaches de mer ?
– Eu rent’.
– Vache de prairie ?
– Min nan ! Jé di pouésson !
– Tortues qui n’ont pu venir faute d’avoir eu tort ?
– Eu rent’.
– La reine des murènes et son congre mangeur de nouilles ?
– Eu rent’ min pa dan mou short !
– Tu m’énerves avec ton « eu rent’ », j’ai épuisé tout ce que ton père m’a appris ! Oursins ? Etoiles de mer à quatre, cinq, six branches ? Langoustes siamoises ? Corail ?
– Eu rent’, me répondait invariablement celui qui ne cessait d’afficher ce sourire franc d’homme heureux.
– Ok, je donne ma langue au chat. Maudits maquereaux ? C’est ça ?
– Eu rent’ na pa d’interdiksion.
– Des morues anglaises qui roulent à gauche ?
– Eu rent’.
– Mince alors ! J’ai cité presque tout ce qui vit dans la mer ! C’est une ruse de banc de méduses ?
– Eu rent’.
– Merdouille ! Je donne ma langue au chat, tu me le dis ce nom de poisson qui ne peut pas rentrer ?
– Hareng, lâchait Claude.
– Pourquoi hareng ?
– Pace ke le hareng sort !

Mon impatience doublée d’une certaine nervosité se transformait instantanément en rire continu. Ma mémoire cellulaire qui éprouvait encore une vive sensibilité était passée en arrière plan. Je riais d’un rire sonore et joyeux de cette attrape bon enfant dont je venais de faire les frais une fois de plus. J’adorais cet humour basée la plupart du temps sur des jeux de mots. J’appréciais ces traits d’esprit sans victimes, sans médisance, sans moquerie, que distillait Claude et son père Émile qui lui avait transmis les plus drôles d’entre elles. Un humour Saint-Barth d’un autre temps qui avait certainement traversé les mornes du quartier. Des blagues sur-mesure, inventées par des esprits créatifs, observateur de leur environnement, vivant en symbiose avec la nature, leur source de vie.

– Où va-t-on ?
– Le temp é bèl ojordi, le solèye é ki chofe déja. Ma ki va vouère mou pote.
– Tu as un autre pote que moi ?
– Ju sur k’tu va m’kompren-n’.
– Tu parles de Charles-Antoine, le fils imaginaire du Terminator ?
– Min nan, j’partaje lé valeur fondamental’ avec lé z’èt’ vivan ka lé munme frékans’ d’rézonans’ k’moué.
– Sans rire ? C’est ça que je voulais dire tout à l’heure, la fréquence de résonance, je la ressens moi aussi quand j’ai quelqu’un en face de moi, mais la plupart du temps, distrait par l’apparence, j’oublie de m’en servir.
– Sé zan-nimo la, sé ma fonmigne ossit’. Ch’te di sa a toué, min sé pa tout’ moune ki peu konpren-n sa.
– Quels animaux ?
– Kant’ tu va l’vouèr tu va rire, s’tin bouritchèt’. Pren ton aparèye foto.
– Un quoi ? Tu veux que je te photographie avec un…
– Tchin ! Vèye lé, yé té ki nou z’espéré !

Claude descendait de sa voiture, allait à l’encontre du bourricot et commençait à lui parler.

– Alor’ mou pote ! Sa k’na d’bèl ? Ta dé bon-ne nouvel’ a rakonté ojordi ?
– Tu me dis quand vous êtes prêts, annonçais-je l’oeil directeur dans le viseur.
– Sa t’fré plézi d’fèr’ eine foto avec moué ? Sé pou Sem-Bath magazine !
– Claude, tu es trop près le l’âne qui fait de l’ombre sur toi !
– Sé pa t’in n’ane ! É la ?
– Avance un peu !
– La sé bon ?
– Un peu sur la droite… pas cette droite-là !
– Bon, té ki m’le hale mou portré ou pa ?
– Minute ! Je cherche l’axe, il faut que je descende l’optique, je suis trop haut. Je te dirai quand je suis prêt.
– Té ki pren trop’ de temp.
– Pourquoi insistes-tu pour que je te photographie avec un bourricot ?
– Tout’ moun veu pren-n’ leu portré avec lé star, pa moué, ju pa malad’ bouaye !
– Je ne comprends pas ta logique.
– Sé pourtan pa compliké, kant’ tu t’fé fotografié avec in-n’ star, sé toué ké l’bouritchèt’ oui !

Cliclac-rrrrr, faisait le F1 qui se réarmait automatiquement après avoir immortalisé l’instant.

– C’est dans la boite. Je ne t’ai pas demandé de dire « cheese » tu souris tout le temps.
– Ola k’té ki va ?
– Je vais prendre des notes, je ne savais pas que tu étais le plus grand philosophe de Corossol !
– Si tu pouvé ékouté s’bouritchèt’ la, i t’diré enkor’ plus de butin k’moué !

Nous avons utilisé plusieurs rouleaux de pellicule ce jour-là. Il faisait un temps idéal pour faire des photos avec ce ciel bleu qui n’existe qu’ici. Le soleil radieux de Saint-Barth réinitialisait peu à peu mes cellules. Les années métropole de mon enfance me semblaient loin maintenant, j’en avais involontairement effacé tout un pan. Juste en m’écoutant, Claude m’avait apporté l’aide psychologique dont j’avais besoin pour tirer un trait sur mon passé. J’allais pouvoir me libérer de mes chaines. Pas une seconde, je n’ai eu de pensées parasites ce jour-là.

La machine à coudre Singer d’Élyse, Corossol 1987

Comme Claude, je profitais de l’instant présent en découvrant des lieux cachés, des vieilles cases en bois avec les ambiances d’antan, faisant la connaissance de personnages typiques travaillant la paille avec passion. Nous sommes allés, comme à l’accoutumée, chercher notre pain réservé chez Madame Duzant qui travaillait tous les jours fériés sauf le dimanche. Je me sentais chez moi partout où nous nous arrêtions. Comme elle était belle notre île. Comme elle était rayonnante l’âme de Saint-Barth ! J’avais envie de dire : Ju bien.

Rédigé le 1 juin 2021
Texte, dialogues & traduction : Marc-Éric
Correction Patois & rajouts : J

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2 commentaire

  1. Coucou, c’est moiiiiiiii 🙂

    1. Coucou ! Merci pour le test, les commentaires fonctionnent bien ! 😀😀

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