LMM2 – L’Hibiscus de Corossol

Hibiscus, quartier de Corossol 1986.
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S
ans avoir l’impression de conduire moi-même mon véhicule, ma Brasilia m’emmenait chez ma mère qui possédait une fameuse collection d’hibiscus… Je sortais de mon véhicule, passais la sangle de mon appareil autour du cou, gravissais quelques marches et alors que j’arrivais sur le perron envahi par les pots de fleurs, ma mère toute souriante sortait de la cuisine ou elle avait une vue imprenable sur tout ce qui se passait dehors.

– Salut m’an, ça baigne ?
– Bonjour mon chéri, tu viens faire des photos ? Tu as trouvé la pièce pour ma voiture ?
– Non, désolé. Tu as la seule Renault Rodéo orange de l’île, il va falloir commander la centrale clignotante en Guadeloupe, il faut que je trouve quelqu’un qui veuille bien le faire, parce que le garage chez qui je suis allé n’a pas de contact commercial avec Renault. Vends-là pendant qu’elle est encore en bon état tu pourras en tirer un bon prix et t’acheter un Gurgel d’occasion, il y en a chez Auto Saint-Barth pour trois fois rien.
– Tu veux bien regarder l’éclairage de la cuisine pour moi ? Le néon ne fonctionne pas. J’ai fait remplacer néon et starter, ça ne s’allume toujours pas.
– D’accord m’an, je regarde ça tout à l’heure, ça te va ?
– Avant la nuit, sinon tu ne vas rien y voir.
– J’ai compris, tu peux compter sur moi.
– Tu manges avec nous demain midi ? J’ai prévu une bonite au barbecue.
– Volontiers, je pourrais t’aider à la cuisson si tu veux !
– Le W.C fuit, ça vient de la chasse d’eau, tu voudras bien y jeter un œil s’il te plaît ?
– Ça doit être le joint, je serai étonné qu’on en trouve un en remplacement. Il faut que je regarde, c’est peut être juste un nettoyage à faire, ça peut attendre demain ?
– Non, ça ne peut pas ! Tu sais comme l’eau est précieuse, mes plantes sont assoiffées.
– C’est enregistré. Je fais mes images et je reviens vérifier tout ça. Je peux commencer ? Je bouge quelques pots pour faire des gros plan d’hibiscus. Je vais faire attention pour ne rien casser, je remettrai tout en place, ne t’inquiète pas. Tu viens m’aider ?
– Je ne peux pas, je lave le linge de tes frères. Ne m’oublie pas surtout.
– Comment pourrais-je t’oublier m’an ?
– Pas moi ! Ce que je t’ai demandé. La nuit tombe tôt à Saint-Barth.

– Ne te fait pas de souci, j’ai ma caisse à outils dans la voiture. A tout à l’heure m’an, je vais faire les photos pendant que la lumière est bonne.

Je saisissais mon appareil porté en bandoulière et enroulais la sangle autour de mon poignet pour qu’elle ne s’accroche pas aux plantes. Devant moi, venant de naître, se nourrissaient de rayons solaires nombre de fleurs toutes plus belles les unes que les autres, offrant leur élégance et leur beauté toute neuve à ceux qui prenaient le temps de les regarder. Leurs textures, leurs formes, leurs couleurs étaient un régal pour les yeux. L’oeil collé au viseur, je cadrais, me déplaçais, cherchais le bon axe, mais je n’arrivais pas à me concentrer. Au lieu de voir les hibiscus à travers l’objectif, je revoyais la dextérité des mains de Milla qui sans s’arrêter, tressaient la paille…

Malgré les minutes qui s’additionnaient poussées à toute vitesse par les secondes toujours trop pressées, j’avais un mal fou à changer de sujet. Mon esprit était comme figé sur ce personnage incarnant la tradition Saint-Barth pure et dure. Le temps qui passait n’y faisait rien. Véritable icône Corossolien, les mots de Milla m’accaparaient toujours l’esprit. La raisonnance des mots que je n’avais pu comprendre rebondissaient encore dans ma tête. Soudain, l’éclairage qui mettait en valeur l’hibiscus disparaissait. Une masse nuageuse toute en longueur passait devant l’astre solaire. Puis une seconde encore plus imposante, projetant au sol une ombre qui tapissait de fraîcheur tout le quartier. Il me fallait attendre patiemment la bonne lumière. Sous mon regard fixe, créé par une main d’artiste, s’activait un colibri aux reflets vert métallisé. Indifférent à ma présence, il vacillait de calices en calices, se nourrissant de nectar avec malice. D’une agilité micrométrique, le Sissi-Bon-Dieu de son bec courbe s’enivrait d’ambroisie, se délectant jusqu’à la lie, du plus sucré des silences. Tout autour de moi grouillait de vie, tout s’activait, tout semblait en pleine croissance. Il n’y avait que moi qui semblait ne rien faire. J’étais là, assis, à contempler ce spectacle que dame nature nous donnait comme exemple à suivre, émerveillé par une telle perfection…

Inventif, mais aussi inquiet de nature, je scénarisais mentalement tout un tas d’excuses techniques pour ne pas prendre ces photos de fleurs pour lesquelles j’avais fait le déplacement. Je n’avais en tête que d’emmener à développer la pellicule fujichrome à Gustavia, la capitale de l’île. Si je faisais ces photos, mon appareil allait-il s’enrayer ? Non, il n’y avait pas de raison. La lumière des nouvelles images allait-elle parasiter les images précédentes ? Non, c’était techniquement impossible. La pellicule allait-elle se froisser ? Bien sûr que non. Qu’est-ce que j’allais imaginer. Le dos de mon boîtier allait-il s’ouvrir tout seul ? Ça ne m’était jamais arrivé. Laisserais-je tomber mon… Non, pas ça !

Je restais là, un moment indéfinissable, cloué devant ces fleurs caraïbe uniques soignées par une passionnée. Peu à peu je m’imprégnais de ce monde végétal admirable quand, cachée derrière nombre de plants, à peine discernable, une tâche blanche mobile perçait à travers le vert intense des feuilles. Levé sur l’instant, je me mettais à déplacer délicatement les lourds pots en terre cuite pour accéder à celui dont la fleur inaccessible avait attiré mon attention. Une à une, les soucoupes déplacées laissaient sur le sol diverses empreintes plus claires en forme de cercles qui marqueraient le béton lissé pour des années. J’y étais, c’était mon jour de chance.

Hibiscus de Corrosol, Saint-Barthélémy, 1986

Jamais je n’avais vu pareil design. Les pétales étaient très fins et cet hibiscus très fragile qui avait déjà heurté du feuillage alentours plus résistant que lui, me faisait comprendre que la moindre brise l’abîmerait rapidement. Or, il n’y avait qu’une fleur sur ce pied. Impossible d’attendre, il me fallait réagir sur l’instant. Je m’asseyais à même le sol et courbais le dos pour faire descendre mon axe de prise de vue à hauteur de l’hibiscus blanc qui, j’en avais la sensation, me regardait droit dans l’œil de visée. Ce que je voyais à travers l’objectif apochromatique du 50 millimètres qui assurait naturellement la correction des aberrations chromatique et sphérique, me ravissais. Cette vision était exceptionnelle de clarté. Ce ne pouvait être aussi éclatant de luminosité et de piqué ! Pourvu que la pellicule fujichrome restitue les bonnes couleurs, me disais-je mentalement sans pouvoir imaginer que quelques décennies plus tard, je pourrais miraculeusement faire revivre ces instants particuliers grâce à l’informatique, le traitement de texte, le scanner de diapositive, le logiciel de retouche photo et FaceBook.

C’est ainsi que commence cette histoire rocambolesque, vue par un passionné de l’île, adepte de l’été permanent et amoureux de la mer. Grâce à une rencontre amicale d’exception avec un natif de l’île, nous pourrons quelques décennies plus tard, partager ces moments vécus avec d’autres amoureux de Saint-Barth coté Calèche…

A suivre…

Rédigé le 26 mars 2010
Texte : Marc-Éric

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2 commentaire

  1. Caroline Daniel

    Tout d’abord, je tiens à dire que je suis très heureuse de faire partie de cette minorité de « chanceux » qui ont accès aux très beaux récits et clichés de Marc-Eric.

    Native de St Barth, j’ai eu l’immense privilège de la connaître à sa « Belle époque » bien avant cette pollution médiatique et toute ces idées reçues venues d’ailleurs. Cette époque où tout le monde se connaissait, se côtoyait, non pas par intérêt, c’était juste un art de vivre !

    Je me souviens des week-end chez les grands parents où l’on se retrouvait, oncles, tantes, cousins et cousines, nous étions contents d’être ensemble et de nous amuser tout simplement, sans artifices, nous nous contentions de peu, un simple nœud coulant fait discrètement par grand-père avec une « zanmarre » piquée dans le paquet de tresse de grand-mère et nous voilà partis pour une longue chasse aux anolis.

    Maintenant les enfants se connaissent à peine et les rares fois où ils se rencontrent, ils sont chacun dans leur coin scotchés à leur téléphone portable ou leur console de jeux. Personnellement, j’ai quitté mon île il y a 13 ans, les premières années j’y retournait en vacances régulièrement, mais maintenant de moins en moins, je n’y retrouve plus mes marques et cela me désole car j’y ai mes racines et elle est totalement ancrée dans mon cœur.

    J’ai deux filles, l’une est adolescente et adore St Barth telle qu’elle est maintenant, et l’autre est encore trop petite pour faire la part des choses. Mais j’aurais tant voulu qu’elles la connaissent comme moi je l’ai connue.

    C’est pour cela qu’il est important que des gens comme toi Marc-Eric continuent à relater les récits d’une époque malheureusement révolue et comme tu le dis si bien, inculquer des valeurs et faire réfléchir les générations futures en quête d’identité, car je ne sais pas si c’est la magie du « rocher » qui a opéré ou si c’était inné, mais tu as un réel talent de narrateur et une âme de poète.

    Merci encore de raviver nos souvenirs comme tu le fais !

    (transfert com FB 2011 à WP)

  2. B R A V O !!! Encore super… En plus Mia, c’était l’arrière grand-mère de Francis… Bisous et à bientôt…

    (transfert com FB 2011 à WP)

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