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M
a Brasilia enfin sortie du garage de Lorient ne fumait plus. Réparée par Christian, elle ne perdait plus d’huile et grimpait les mornes avec l’agilité d’un cabri. Le soleil se montrait plein Est, juste au-dessus de la mer. La route quasi déserte était clairsemée de poiriers qui tapissaient chaque année le sol de milliers de fleurs. Il ne me fallait que quelques minutes pour arriver à Vitet chez Claude, qui pour une fois n’était pas en train de m’attendre.

– Yo Codi ! Toc-toc, na du moune ? questionnais-je en arrivant au premier étage de sa villa.
– Ki moun’ ki t’a di kon m’apèle Codi ?
– Une Saintoise des Saintes qui vit entre Gustavia et Colombier… Tu trouves, non ? Ta belle-sœur de Corossol !
– Marie-Odile ?
– Bingo ! Tu as gagné le droit de rejouer. Tu as vu ça ? Je suis en avance ! Christian a réparé ma voiture pour trois fois rien, on dirait que j’ai un V8 sous le capot, j’ai mon casse-croûte, une gourde d’eau citronnée, j’ai bien dormi et je suis en pleine forme. Ce n’est pas la plus belle définition d’un homme heureux ça ? Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? souriais-je à mon partenaire qui semblait préoccupé.
– Ojordi jé in ti butin trantchyil pou toué fèr’.
– Tranquille ?
– Oui sé bien sa k’jé di, trantchyil.
– De la casse au marteau-piqueur tranquille à une main, pour laisser reposer l’autre, c’est ça ?
– T’a tout’ ton temp, no stress man ! Ch’te dépoze su l’chantié d’Colombier é ma ki va o Corossol.
– Tranquille-tranquille quoi ! J’avais compris. Toi, tu me caches quelque chose. Ça fait plusieurs fois ce mois-ci que tu me laisse faire la casse tout seul.
– Mou corp m’fé mal ! Ma jamb’ a dé crampe é jé mal tou partou dan mou do, m’avouait-il désolé, ayant une bonne raison de ne pouvoir travailler avec moi.
– Sans rire, tu veux que je te fasse un massage du dos ?
– Si tu peu, m’en vé pa dire non ! Si ch’te di, sa aranjerai bien mé z’afère si tu pouvé fèr’ sa pou moué.
– Non, je rigolais Claude, je me vois pas en train de te masser le dos. Une fois une copine de ma mère qui avait mal aux pieds m’a demandé si je pouvais lui faire un massage. Je ne me suis pas fait prier. Elle avait des doigts de pieds taillés en pointe à cause de la forme de ses chaussures à talon aiguille. Je l’ai massé trop fort paraît-il, ça ne lui a pas plu, j’aurais dû essayer avec une plume. Je n’en garde pas un bon souvenir.
– Moué sa m’déranje pa ! Ch’pren in-n’ serviète é la boutèye d’huile a masser dan ma chan-m’.
– Ah, parce que tu as déjà de l’huile de massage ?
– Sé pou kant’ ma fonme me masse.
– Tu crois que je vais faire mieux qu’elle ? Je n’aime pas faire les choses que je ne maîtrise pas. Je sors de ma zone de connaissance et je n’aime pas naviguer à vue. Nous ne sommes pas dans le même registre là, ce n’est pas avec trois coups de marteau et un peu de mortier qu’on va remettre tes vertèbres en place comme on le fait avec les murs !
– Jé in liv’ su lé massaje k’jé aj-té you Barnes en ville, tu veu l’vouère ?
– Tu as un livre qui explique quoi faire ? Fait voir, au moins je ferai les bons gestes !
– Ola k’jé mi s’modi liv’ la non ? Mon Dieu !
– Il est dans le tiroir de ma table de chevet, disait en français une voix féminine qui entrait dans le salon où je me tenais debout en attendant. Claude arrivait à son tour dans la pièce en feuilletant les pages pour trouver les images de gestes à appliquer sur les muscles concernés.

– Claude ? Qu’est-ce que tu fais avec cette serviette ? demandait Pierrette à son homme.
– Ju ki va m’fèr’ massé.
– Dans le salon ? Sur le carrelage ?
– Su in-n’ serviète, mou masseur é pa sur d’son afère é j’veu pa ki mé d’l’huile tou partou.
– Tu te fais masser par un débutant ? Tu n’aimes plus les massages que je te fais ?
– Bonjour, moi c’est Marc-Eric, je ne suis pas mass…
– Bonjour je sais qui tu es, on s’est déjà croisé. Claude me parle souvent de toi. Vous auriez pu fermer la porte.
– Pierrette, on a rien a kaché, sé juss’ in massaje !
– Je récupère des documents, je dois aller à la Mairie.
– Ok, fé té z’afèr’. Bon alor ? Té paré ou pa ? Tchien, vèye lé z’imaje du liv’ su la paje siatic.
– Je préfère attendre que…
– Pa t’okupé, ma jamb’ m’fé trop’ mal !
– Tu peux lui masser le muscle piriforme, moi je n’y arrive pas, rajoutait Pierrette sur le retour alors qu’elle tenait des documents à la main.
– Je vais y réfléchir, je vous donne ma réponse la semaine prochaine, ça vous va ? essayais-je, gêné, de m’échapper sur la pointe des pieds.
– Moi je n’ai pas assez de force dans les mains, je n’y suis pas arivée.
– Ah bon ! Si c’est une question de force, alors là c’est différent. Il est où ce muscle ?
– Dans la fesse.
– Mais oui, bien sûr, quelle bonne idée ! Je vais commencer par les doigts de pied histoire de comprendre le mécanisme, parce que Claude n’est pas fait comme nous.
– Bouaye, sé pa mé z’orteil ké ki m’fé mal !
– Je le sais pour l’avoir opéré d’une kaspule plantée dans le talon.
– Une quoi ?
– In-n’ kapsule. Marc-Eric compren tout’ a l’enver’.
– Alors ce n’était pas une blague ? Tu as bien marché pieds nus sur une capsule !
– Ah ça c’est sûr ! Je confirme. Je le sais, parce que j’étais là quand je lui ai enlevé, tentais-je de détendre l’atmosphère.
– Vous devriez grandir un peu, vous n’êtes pas sérieux. Vous êtes des adultes maintenant ! Bon, les garçons je suis pressée, je vous laisse, à plus.

La voiture de Pierrette remontait le morne Dhiaco qui faisait face à Vitet en dépassant l’hostellerie Les Trois Forces et disparaissait derrière celui-ci en quelques secondes. Bizarrement je n’avais pas entendu le moteur de sa voiture. Quelque chose de bien plus bruyant couvrait tous les autres sons environnants. En cherchant d’où provenait ce bruit caractéristique, je pouvais apercevoir en face de la maison de Claude, quasiment à la même altitude, une pelleteuse jaune canari qui cassait la roche à coup de marteau-piqueur.

– Ça fait longtemps que la pelleteuse creuse ce… c’est quoi le nom de ce morne ?
– Sa fé plus d’in moi k’yé su s’morne la ! N’a du moune ki l’criye Montagne, s’machine la va m’ren-n’ fou. Sé pou sa k’on ferme toute lé porte. La modit’ machine fé pik-pik-pik-pik-pik-pik-pok ! Pik-pik-pik-pik-pik-pik-pok toute la sainte journée !
– C’est quoi le son « poque » ?
– Sé kant’ la roche s’fend ! Min sa sé kant’ sé dé tite roche, pace ke lé plu grosse roche fé pik-pik-pik dé minute entchière !
– Et bien, ça raisonne drôlement, on dirait qu’elle est dans ton jardin. On entend bien ronronner le moteur !
– Bon min sa ké ton idée, té paré ou pa ? s’impatientait Claude qui s’était allongé sur la serviette depuis deux minutes.
– Tu devrais aller voir un spécialiste.
– Sé d’ja fèt’
– Et alors ?
– Si lé spécialis’ arivé a songné lé jens’, i n’orè pu d’spésialis’.
– Je dois comprendre ?
– N’oré pu d’malad’, sé plu klèr konme sa ?
– Non, pas vraiment, je trouve la situation un peu montée en neige comme un menu de restaurant primé par le guide Michelin.
– Ta pa fini d’parlé ?!
– Attends une seconde, tu sais, le genre de menu où il faut relire trois fois une ligne qui décrit un plat principal qui te mets l’eau à la bouche une fois que tu l’as compris.
– Ch’kon-né sa k’sé.

– Et bien quand le serveur te dépose l’assiette devant toi, tu te demandes si c’est bien ça que tu as commandé tant il y a de décoration et d’espace vide. Là, c’est ce que je ressens !
– Oyoyoyoye ! Tu va pa n’en faire tout’ in plat asteur ?
– Un plat de fesse maintenant ! Je vous le sert comment mon Capitaine, bien cuit en tranches délicieusement rôties à la flamme de feu de bois sur un éventail de pommes de terre braisées-citronnées surmontées de feuilles d’hibiscus du jour pour faire style ?
– Té ki t’Moke o té ki t’Gurgel d’moué ?
– Peut-être les préfères-tu saignantes, grillées quinze secondes recto-verso sur un BBQ turbo-gaz arrosé de sauce Mexicaine rouge piment, présenté sous forme d’irrésistibles mini-sandwich à emporter style Eat & Run ?
– Sacré fout’ ! Lèsse lé piment d’l’enfer ola k’son !
– Et moi qui croyait que tu étais indestructible !
– In bin tu voué, j’u konme tout’ moune. Sé pou sa k’sé importan pou moué d’fèr’ du sport. Sé pou la munme raizon k’on fini d’bon-heure. Na pa k’le travaye dan la vie.
– Désolé de te le dire, mais tu es différent des autres. Pour le sport, je suis d’accord avec toi, même que tu ressembles un petit peu à… Platini !
– Naaaannnn ?
– Ah si ! De dos c’est tout lui.
– Depi m’a k’espère k’tu kemensse mou massage, ju prèsk’ endormi.
– D’accord, alors il dit quoi ce livre ? C’est mieux si tu me fais un résumé express.
– Y fo k’t’apiye avec ta main su tout’ lé musc en massan bien pou lé déten’. Konme ta d’la forse dan té bra sa devré d’ète éfikas’, sé pa in-n’ karèsse ke jé bezoin.
– On va commencer par les mollets si tu veux bien histoire que…
– Sacrab’ton-nère ! Min t’a pokore compri. Jé pa mal o molé, jé mal o musc ab-duc-teur !
– C’est quoi comme muscle ça ?
– Sé l’musc piriforme, l’musc triangulère ! Vèye su l’image du live.
– Et ça sert à quoi ?
– Sa sert a la rotation é a la fleksion d’la hanche.
– Tu te les ai fait greffer ? J’ai pas ça moi ! Tu ne m’as toujours pas dit de quelle planète tu venais ?
– Sé mon is-chio-jambié ki m’fé l’plus’ mal.
– Ton quoi ?
– Ta ka t’dire k’té masseur.
– Laquelle ! Georgette ?
– Mé naaaannn ! Masseur profésion-nel, in masseur ki masse lé musk dé moune !
– Ah, celui-là ! Ok, je suis donc un professionnel de détente musculaire, c’est ça ?
– Enfin t’a kompri !
– Et je dois faire quoi exactement ?
– Déten-n s’musk-la en kemonsan d’en ho.
– Ok, c’est parti pour le haut du dos !
– Mé naannn, sé l’ba du do.
– Tu m’as dit en haut.
– O débu d’la douleur !
– J’ai compris, le haut de la douleur c’est le bas du dos.
– Avec l’huile, Toi-kat’ gout’ n’a assé.
– Woow ! Ça sent fort ! Il y a quoi dans cette huile ?
– Eukaliptus citron-né, n’a ossit’ d’la goltérie pou kalmé la douleur. Sa s’ra bon pou toué ossit’.
– Attention c’est parti. Ça ne coule pas ! Il faut secouer la bouteille plus fort ? Ils le font exprès de faire des trucs qui ne fonctionnent pas ? Alors, ça va couler ce bidule ? secouais-je la bouteille de plus en plus fort.
– Waye manman !
– Pardon ! Je voulais mettre deux gouttes et le verseur obstrué est sorti de la bouteille ! C’est malin, la bouteille est toute huileuse à présent. Un instant, je rebouche. Punaise, La bouteille glisse dans mes doigts !
– Sé pou sa k’javé prévu la servièt’ !
– Je répands vite l’huile sur ton dos. Oups !
– Aye ! Mou do !
– Excuse-moi. Heureusement que la bouteille est presque vide !
– Woye papa ! Ta senti sa ? Suila été fort oui, tout’ la kaze a tremblé !
– Comédien ! Je ne fais que répandre l’huile sur ton dos ! Bon je n’y arriverai pas à une main, je dépose la bouteille d’huile, tant pis pour la serviette.
– Yon min ka lavé lot’, é lé deu min ka lavé la figu ! en profitait Claude pour placer un proverbe local qui tombait à pic.

Je commençais par masser les muscles de la colonne vertébrale en me servant de mes deux pouces comme je l’avais vu sur l’image du livre. L’huile en abondance permettait que mes doigts glissent sans faire rougir la peau du capitaine et commençait à calmer la douleur. Ce procédé huileux qui sentait bon était bien pratique pour trouver instantanément quels étaient les muscles sur lesquels je devais travailler.

– Et bien dis donc, c’est tendu comme des haubans de mat sur ce modèle !
– Sé pace ke jé in diks lombère aplati é lé vertèb’ coince in nèr’.
– Ah ? En tout cas ta peau boit bien l’huile. C’est un revêtement en latex spongieux ? C’est drôlement bien imité, on dirait un terrien !
– Ju pa in marsien ! Ju tendu pace ke sé l’nèr’ ki kemand’ lé musk. Si le nèr’ é pinsé, lé musk son tendu.
– Il faut voir un kinésithérapeute !
– N’a pa sé jour-si, le boug’ vien d’Guadeloupe in-n’ foi par moi.
– Bon j’ai repéré les muscles au niveau des lombaires, ça devrait détendre la zone et arrêter de pincer le nerfs.
– Apré tu fé le musk féssié é tu déssan le long d’la janm’.
– Te masser la fesse ? N’y compte pas, même pas en rêve.
Tu m’masse pa la fèsse ! Tu dékontrak’ le musk féssié avec ton poing pace k’yé difissil a trouvé.
– En tant que mec qui se respecte, je ne touche pas la fesse d’un homme. Tu sais moi les histoires de fesses, c’est pas trop mon truc.
– Sé pa in-n’ histoire d’fèsse, s’t’in-n massaje musculère, sé pourtan simp’ a compren-n ! Tu k’on-né k’n’a dé masseur hon-me ?
– Quoi ? De mieux en mieux ! Laquelle de tes sœurs est un homme ?
– Min sa k’té ki raconte la encore ! Jé pa di k’ma sœur é tin nonm’, jé di k’yék-ziste dé zonm’ ki fé dé massaje !
– Entre les masses, tes sœurs et ma sœur que je n’ai pas d’ailleurs puisque nous sommes trois demi-frères, je trouve que c’est une situation familiale de plus en plus complexe. Pas toi ?
– Jé la méyeure blague de l’an-né pou toué é tu va munme pouvouèr fèr’ in-n’ foto avec ma blague. Sa konsèrne ta mère é tout’ lé fumeur en général. Té pa kurieu d’kon-nèt’ sa k’sé ?
– Ok, tu as gagné. Je vais te le faire ton massage et s’il y a un truc qui se casse, ne viens pas te plaindre après. Moi j’ai toujours cru que les fesses servaient d’oreiller pour pouvoir s’assoir dessus. Je ne pensais pas qu’il y avait autant de mécanismes à l’intérieur.
– Pa t’inkiété, ch’kon-né criyé alors tu va m’enten’ si tu m’masse trop’ for.
– Si c’est Dieu qui a créé tout ça franchement il est fort, mais il aurait pu prévoir une mode de déblocage automatique, parce que là, c’est un peu… comment dire… j’ai hâte de finir.
– É moué alors ! Sa s’voué k’sé pa toué ké ki sent du mal !
– Eh, oh ! J’y vais comme je peux, d’accord ? On dirait que ton muscle pyramidal est en pierre ! Et puis il n’y en a pas qu’un dans ce cas ! En tant que martien qui se déplace en soucoupe, ça te sert à quoi d’avoir autant de muscles ?
– Ju 100% Sinme-Bath d’orijine, ju pa kustomizé !
– Ouais, mais je les connais pas bien ces bêtes-là moi, il n’y a même pas de mode d’emploi sur cette fesse ! C’est lequel qu’il faut travailler en premier ? Les muscles se croisent de partout ! Il y en a des tendus comme de la corde à piano et d’autres mous.
– Alor son pa musclé mé fèsse ?
– Hein ? Si, mais elles sont affreuses, beark ! Je n’aime pas du tout, je ne regarde pas ! débutais-je un fou rire.
– Tu m’masse ou té ki fé semblan ?

Le massage s’était plutôt bien passé, j’étais satisfait du résultat et comme me l’avait dit Claude, ça m’avait fait aussi du bien en renforçant mon mental et en augmentant ma confiance en moi. Je m’étais concentré sur les muscles contractés éprouvant moins de gène que ce que je pensais. J’étais content de voir qu’en exerçant une pression régulière et assez forte avec la paume de la main ou le poing serré, on arrivait à détendre ce muscle pyramidal en quelques minutes. L’autre satisfaction que j’éprouvais au fil de mes efforts avait surtout permis à Claude de se décontracter entièrement la jambe gauche et de retrouver le sourire.

– Tu vois, je ne sais pas si je pourrais faire masseur. C’est pas un métier qui m’attire. Même si je devais masser les danseuses du Crazy Horse, je ne le ferai pas. Ce n’est pas marrant de voir les gens souffrir, même si on arrive à atténuer momentanément leurs douleurs.
– Ta fèt’ ke rire !
J’ai rigolé, j’ai rigolé… Nuance ! C’est pas moi qui rigolais ! C’était mes nerfs. Je rigolais nerveusement s’en m’en rendre compte, ce n’est pas pareil.
– Tu té janmé fèt’ massé ?
– Autant que je me souvienne, non.

Claude se levait sans efforts et laissait entendre malgré lui un bruit familier.

– In bin la ! Lé roche son ki roule l’en ho la ! La pli é pa loin.
– Blagueur !
– Jé roté, é alor ? Si sa vou choke, moué sa m’débloke ! Tu voué, ju pa in modèle de perfecsion !
– Bravo ! Je la connaissais pas celle-là. Mais ça ne compte pas, tu l’as fait exprès. Bon alors, laisse-moi m’essuyer les mains sur la serviette, dans l’état où elle est, elle a droit à une bonne lessive. Repose-toi, reste chez toi. Je prends la Pony, je vais sur le chantier, je finis les saignées dans les murs et je te ramène la voiture quand j’ai fini.
– Tu poura fini sa ki rèsse pou a souère ?
– Ce n’est pas une grande maison Claude, on parie que j’y arrive ? Pourquoi dis-tu ce qui reste ?
– N’a déja in moune su l’chantié. Jé emboché un métropolitain k’été ki charssé du travaye. Y’a kemonssé hier’ la casse. A li seul yé plus for ke nou z’ote deu.
– Il s’appelle comment ?
– Charles-Antoine. T’ora pa besoin d’la Pony, kemon k’té veni d’aprè toué ? Té ki pèr’ la tèt’ ! Pa obliyé l’marto-pitcheur !
– Très juste, tu as encore raison. J’y vais, j’y cours, j’y vole, je suis à la bourre, à plus mon pote ! m’exclamais-je avec enthousiasme dès qu’il s’agissait de battre un record…

Un terminator mutan ? ne pouvais-je m’empêcher de penser sur la route qui me menait au chantier. Deux fois plus fort que moi ? Mince, c’est le fils caché de Schwartzie ? Arrivé devant la maison en construction, je claquais la portière de ma voiture qui sentait le joint moteur neuf surchauffé. Pas de bruit de marteau piqueur jusqu’à ce que j’entende :

– Oh là ! Ça va durer longtemps tout le boucan que vous faites ? s’adressait à moi sans dire bonjour, derrière sa clôture, une métropolitaine cinquantenaire qui avait trois fois mon tour de taille et un fort accent Marseillais.
– Bonjour madame, je viens prêter main forte à Charles-Antoine, nous devrions avoir fini cet après-midi.
– Charles-Antoine, le grand balès ? Quel brave garçon ! Hé bé, hier matin le pauvre minot s’est fait escagassé par son appareil ! Sa machine à faire du bruit lui a ruiné le pied, con ! Oh putaing, quelle cagade ! Je lui ai donné les premiers soins, son gros orteil a bien morflé, il était tout bouffigue, con ! Il n’arrivait plus à marcher, je crois qu’il s’est pété un os, con ! m’apprenait-elle de son délicieux accent anisé.

Je visualisais l’orteil bleu écrasé, l’os brisé, un frisson me parcourait les entrailles et me descendait jusqu’à la plante des pieds.

– Merci madame, c’est gentil de m’avertir, rien de grave heureusement !
– Comment ça, rien de grave ? Au contraire, fan de chichourle ! C’est pas une galéjade ! Qu’est-ce que vous auriez dit si c’était vous, ce n’est pas comme ça qu’on traite un employé, con ! me répondait-elle avec la tchatche d’une syndicaliste CGT pensant à tort que j’étais son employeur.
– Un électricien est décédé vendredi dernier. Il est tombé malencontreusement sur un fer à béton en attente qui lui à transpercé le poitrail. Vous le placez à quel niveau dans l’échelle de gravité ?

Je ne laissais pas une seconde à la marseillaise se préparant à doubler de volume sonore pour continuer sa cinglante répartie. Je me retrouvais soudainement à Marseille où j’avais fait mes études techniques. Les mots me revenaient. L’accent de mon grand-père Félicien, La Cannebière, l’ambiance Provençale.

– Si vous voulez bien m’excuser, j’ai assez glandouillé, je dois me magner le derche. On barjaquera volontiers une autre fois, mais pas sous ce cagnard, ça m’ensuque, c’est pas un boulot pour mariole et il ne faut pas être broque non plus. Je suis sûr que vous m’avez capté ! Allez zou, j’ai assez fait le fanfaron avec mes trois mots de massaliote, j’y vais avant que ça parte en barigoule et que devienne jobastre, c’est pas cocagne pour tout le monde ici ! Ravi de vous avoir rencontré. Allez, adessias chère madame, on se dira aïoli quand on se connaitra mieux, écourtais-je la conversation en laissant mon interlocutrice bouche bée, ayant hâte d’aller voir de plus près le chantier.

Je rentrais dans la maison sans portes et fenêtres et ce que je voyais m’interloquais. Face à moi, deux saignées dans les murs faisaient quinze centimètres de large par endroits. Mieux encore, certains parpaings étaient percés de part en part. La troisième saignée était à moitié faite et s’arrêtait à hauteur de ceinture. Seul le burin qui s’était désolidarisé de la machine était resté planté dans le mur. Le marteau piqueur était par terre à quelques dizaines de centimètres de sa boite de rangement restée ouverte et pleine de poussière grise. Comment s’y était-il pris pour commencer par le bas ? Il faudrait plus d’un sac ciment pour reboucher tout ça correctement. Allez, au travail Marc-Eric, tu as un record à battre, m’encourageais-je mentalement…

Ce jour-là, sans m’arrêter et sans manger pour économiser mes forces, je finissais alors que le soleil était en train de plonger vers l’Ouest à deux heures de la ligne d’horizon. Daniel, charpentier de métier et frère de Claude qui était passé faire des métrés sur la toiture, n’avait pas manqué de me féliciter pour ce travail soigné et rapide. Il m’avouait n’avoir jamais vu un gars avancer aussi vite. Par comparaison, il était facile de s’apercevoir que ma technique de burinage était beaucoup plus soignée. Je pouvais être content de moi, pour une fois que j’avais remporté un pari, j’avais juste oublié de mentionner le montant habituel d’un franc français en argent métal où l’on pouvait voir d’un coté de la pièce « La Semeuse » et de l’autre « Le Rameau d’Olivier » avec cette inscription : Liberté – Égalité – Fraternité qui avait contribué à la renommée internationale de la France.

A Saint-Barth, bien que mon travail avec Claude fût difficile, je me sentais libre. Sur un pied d’égalité concernant le savoir-faire. Ce n’était pas le premier bodybuildeur venu qui pourrait me remplacer…

J’avais un ami qui pouvait enfin compter sur moi, un cadre photographique d’exception, une voiture qui ne perdait plus d’huile, les meilleurs appareils photo que Canon ait fabriqué, j’avais obtenu la carte de revendeur des projecteurs Prestinox, je travaillais pour une revue prestigieuse et la plus grosse agence de location de villas de luxe, j’étais sollicité par des établissements de renom pour des photos publicitaires, que demander de plus ?

– Alor, Charles-Antoine t’a bien aidé ? me demandait en fin de journée mon ami souriant.
– Oh oui, impeccable. Un garçon charmant d’après la voisine, tellement bien éduqué ! Nous avons tout fini, mentais-je à mon convalescent détendu.
– Kant’ jé vu sé bras ki fé kat foi lé mien, jé pa véyé dèyère !
– Tu as bien fait, ça va nous rendre service, surtout à moi, je commence à fatiguer. Et toi, tu as passé une bonne journée ? le questionnais-je en m’asseyant dans un de ses fauteuils orienté vers l’extérieur.
– In-n’ minute, j’te fé la blague ke j’t’avé pron-mis.
– Où tu vas ? Ça va mieux ton dos ?
– Jé pa perdu mou temp, ju a jour dan tout’ mé papié !
– Je ne vais pas tarder pour rentrer, Olivette ta belle-sœur descend à Lorient, je pars avec elle, je ferai du stop pour l’Anse-des-Lézards annonçais-je à mon coéquipier qui jouait à cache-cache alors qu’affalé, je dévorais mon casse-croûte ramolli en l’avalant goulument.

Les surprises, je connaissais le concept. Les blagues de Claude, je croyais en avoir fait le tour. Je m’attendais à tout sauf à ce que j’allais voir.

– Ta perdu ta tète, té veni avec ta voiture !
– C’est vrai, excuse-moi, je n’ai pas encore percuté que je ne suis plus auto-stoppeur ! C’est sympa le stop, on rencontre plein de gens qu’on ne connait pas et qui vous posent plein de questions indiscrètes.
– Ta mère a obliyé sé sigarète. Vouzot’ obliye tout’ ! Sé d’fanmigne ? M’en vé t’fèr’ vouèr’ a ki butin k’arssem’ lé moun ki fume ! j’entendais la voix de Claude en provenance de la cuisine.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Sa m’énerve ! Sé modi dinmon d’fumeur laisse leu mégo tou partou, la plage de Lorient é rempli d’mégo ! Sé salopri la empoizon-n’ l’o d’mer ké d’ja plein-n d’mazout’ ki vien dé pétrolié, sé fuckin’ mégo la tue lé z’an-nimo ki lé manje, i fo fèr’ in butin pou leu fèr’ honte !
– Tu t’énerves maintenant ? C’est nouveau ou tu copies sur moi ?
– Kant’ ta mère vien écite en’dan pou lé z’afèr’ a Volley-ball, a quite sé mégo dan le sendrié. Sa pue !
– Je sais. À y bien réfléchir, ce serait aux fumeurs de venir et repartir avec leurs cendriers, logique. Ça devrait faire partie du savoir-vivre. Il va falloir que les mentalités changent, mais c’est pas gagné mon pote, c’est un combat de l’éveil des consciences.
– Aprè sé moin k’a pou passé dèyère pou lavé l’sendrié, tu trouve sa normal ?
– Non, ce n’est pas normal, répondais-je alors que j’étais déjà parti dans mon univers créatif. A moins que l’on invente un cendrier portable. Un mini cendrier qui s’accrocherait à la ceinture ou à un passant de jeans. Un objet pratique dans lequel tu pourrais glisser tes mégots. Un cylindre en inox étanche à l’odeur qui se refermerait tout seul, un peu comme la façon de recharger une winchester 30-30 comme celle des cow-boys dans les films, essayais-je d’imaginer la forme du contenant en question. Tu sais, il faut avoir une sacrée force de caractère pour se changer soi-même ! lui avouais-je du salon en regardant mentalement le chemin que j’avais déjà parcouru et tout se qu’il me restait à gravir…
– Tu kon-né bien fèr’ lé z’afiche, in bin on va n’en fèr’ un’ avec marké d’su :

« VÉYÉ VOT’ TÈTE KANT’ VOUZ’OTE FUME ! » arrivais-je à entendre distinctement sa dernière phrase alors qu’il avait haussé le ton.

J’avais fini mon casse-croûte mâché bien trop vite pour qu’il soit digéré correctement. Je me sentais lourd tout à coup, comme si j’étais scotché au fauteuil. Quelque chose avait changé depuis ce matin. Je regardais le morne Montagne, la pelleteuse avait arrêté la casse des roches, laissant les environs dans un silence apaisant.

– Claude, je crois que la pelleteuse est partie, je ne la vois plus. Ça alors, il pleut maintenant !
– Ch’te l’avé di.
– Tu devrais postuler à Météo France, tu es beaucoup plus précis que leurs prévisions par satellites !

– Té paré pou la foto ? Fo k’tu m’fé eine afiche avec ma tète ! Tu va faire sa pou moué ? Tchin ton aparèye préféré, tu l’avé laissé dèyère dan la Pony ! articulait tant bien que mal mon champion du monde de la farce qui arrivait dans mon dos en me tendant le F1.
– C’est une pellicule noir et bl…  ne pouvais-je finir ma phrase alors que Claude apparaissait devant moi.
– Cha k’tu di d’cha ?

A suivre…

Petit message à Claude : Voilà ! Enfin, je suis arrivé à la faire cette affiche à laquelle tu tenais tant !
J’ai juste 34 ans de retard, mais le principal est de tenir ses promesses, c’est pas vrai mon pote ? 😉

 

Rédigé le 18 avril 2021
Texte, dialogues & traduction : Marc-Éric
Correction Patois & rajouts : J

 

 

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  1. Photographe, électricien, bricoleur et masseur , puis créateur d’une
    entreprise de frises renommée, et de plus écrivain à tes moments ! t’en
    as fait du chemin Marc-Eric depuis tes premiers coups de marteau sur
    les doigts…😀 Ton texte est super.
    J’aime bien la photo qui accompagne. Les poiriers sont magnifiques quand
    ils sont fleuris, comme tu les décris au début du texte. Encore bravo ! 👏

    1. Merci Sably ! 😘 😘

  2. Super comme tous les autres textes. 😉

  3. Marie Odile Pineau

    Tu ma fait pleurer 😂 trop beau Laurel et Hardy !

    1. Merci Marie-Odile ! 😘

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