LMM18 – Mise à l’Épreuve

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our une fois, la semaine avait été plutôt relaxante. Les marteaux piqueurs étaient restés à Vitet dans leurs boites métalliques, et ce n’était pas plus mal. Je commençais à trouver ça répétitif. Nous avions enchaîné Claude et moi réparations sur dépannages les plus divers. La sono du Tour du Rocher était maintenant flambant neuve et les amplis américains à pleine puissance importé des USA pour la cause, auraient pu remplacer sans mal un barbecue tant ils chauffaient.

Au bout de deux journées de recherches, nous avions fini par trouver l’extrémité du fameux huitième câble du Guanahani, sectionné en plein jardin, sous trente centimètres de terre et toujours sous tension… Un des groupes électrogène en sous-sol alimentait ce câble sectionné en continu, câble triphasé qui irradiait d’électrons la terre depuis deux ans, au point qu’aucune végétation ne poussait sur un rayon de trois mètres. Un miracle que nous ne nous soyons pas électrocuté avec cette « mission » que pas une entreprise n’avait voulu traiter.

Un matin, alors qu’il n’était pas encore sept heures, déposé par Claude et contrairement à d’habitude où nous travaillions ensembles, je devais tout seul et soi-disant dans la journée remettre en état une villa de standing visiblement bien entretenue, située plein Ouest à proximité du fort de Gustavia, mais dont l’électricité datait de plusieurs décennies. Il fallait refaire pratiquement toutes les lampes de salon devenues dangereuses, de la prise à l’ampoule, en remplaçant aussi les fils en partie dénudés dont la gaine transparente n’avait pas supporté le poids des années. Des inters aux mécanismes usés ne fonctionnaient plus, plusieurs prises murales jaunies étaient défectueuses, voir pendante pour l’une d’entre elle, devraient être remplacées. Le câble téléphonique qui courait le long d’un mur était hors service, toutes les douilles oxydées devraient être changées, ainsi que quelques ampoules brûlées sur les lustres. L’éclairage de jardin complètement dégradé par le soleil et le sel devraient être remplacé par du neuf. Du brico-jardinage-surprise dont Claude avait horreur parce qu’on y passait deux à trois fois plus de temps que ce qui était devisé.

Prévu depuis plusieurs jours, Claude devait installer la nouvelle machine à glaçons chez son père à Corossol et réviser l’installation électrique des moteurs de la chambre froide. Les jeunes Saint-Barth savaient tout faire ou presque, ayant chacun d’entre eux plusieurs spécialités. Je vous l’avait déjà dit ? Moi ça me laissait les bras pendants à chaque fois que j’y pensais ! Je n’en revenais pas qu’on puisse être multi corps d’état. En tout cas, les Saint-Barth étaient capables de fabriquer des édifices en tous genres, de pierre ou de bois, ils savaient « accrocher » des routes pentues comme celle de Coupe-Gorge dans les mornes capricieux, et ils avaient des Saintoises rapides ayant fière allure sachant aussi affronter le mauvais temps sans faillir. Éloignés de tout, au cœur de la ceinture caraïbe, ils se devaient d’être autonomes.

Estomaqué j’étais à les regarder faire. Daniel le frère de Claude était charpentier. C’est lui qui avait dessiné et fabriqué Tarzan, la Saintoise familiale. Ses lignes fluides étaient étudiées pour fendre la vague et d’après les dires d’Émile, il n’y avait pas Saintoise plus rapide que Tarzan avec deux moteurs de puissance égale.

Trois jours plus tard, j’étais toujours sur ce chantier qui m’avait donné des ampoules aux mains et des courbatures dans le dos à force de piocher dans un sol riche en roches et en racines…

– Marc-Éric ! Sé pa possib’, l’boug é sour. MARC-É-RIC ! Hèye bouaye, yé l’eure ! me criait Claude de sa voiture alors que je venais d’allumer l’éclairage du jardin et que je contrôlais si chaque ampoule était allumée.
– J’ai fini Claude, attends une minute, je termine à l’instant, tout fonctionne !
– Troi jour pou chanjé dé bolb’ ?
– Tu plaisantes, hier j’ai commencé par creuser les tranchées à la pioche, cassé de la roche au marteau-piqueur, coupé des racines au coutelas, il y en avait partout et j’ai enfouis du tube pour refaire le circuit du jardin, regarde mes mains, j’ai des ampoules de partout ! Même le manche à souffert en passant à travers la pioche !
– Ta kassé l’pikoi ?
– Tu peux parler, j’aurais bien voulu t’y voir ! Avant-hier dans la maison j’ai remplacé tous les fils défectueux, contrôlé chaque inter mural et ceux des fils d’abat-jours, remplacé quasiment toutes les douilles de la maison, il y a même des ampoules que je n’ai pas pu sortir de la douille tellement c’était corrodé, les ampoules étaient carrément soudées aux douilles ! Le Guanahani, c’était de la rigolade à côté de ça ! Je me suis même pris un coup de jus en touchant le lustre en métal du salon alors que l’inter était éteint. En regardant de plus près, l’inter coupait le neutre et la phase était en direct sur le lustre. Juste deux fils, bravo le branchement, il n’y avait même pas de fil de terre !
 Na pa mongnin de t’kité toué seul. Tu devé rouvèr lé porte fusib’ a kartouche !
– C’est ce que j’ai fait sur les deux circuits où il était inscrit éclairage et prises. J’ai allumé et éteint le lustre, enlevé les fusibles à vis, je croyais être en sécurité. Apparemment les lustres sont sur un autre fusible. J’ai aussi révisé la fixation de chaque boite murale avec du silicone colle blanc lissé à la spatule là où c’était nécessaire, on ne voit quasiment pas mon intervention, j’ai même réparé la ligne téléphonique en changeant la paire coupée, et aujourd’hui j’ai tiré les câbles RO2V dans les tubes jardin et j’ai fait ça tout seul ! Tu devrais être content, j’ai trouvé bien plus de défauts que ce que tu as vu et je t’ai fait une liste des interventions supplémentaires.
– S’kaze-la é pu o norme, i fo toute refèr, n’a pa minm’ de dijonkteur diférensiel, min le propriétaire é pa paré, i veu juss in n’entretien. Jé fèt in d’vi, tu kon-né sa ké t’in d’vi ?
– Oui monsieur, je sais ce qu’est un devis, mais tu n’as qu’à facturer le supplément de travail, c’est normal. Je n’ai pas remplacé les fils par plaisir, tu veux les voir ? Ils sont dans le sac poubelle qui est dans le coffre, tords-en un et le gainage part en miettes dans tes doigts ! Tu veux que je te fasse une photo des fils pour la joindre à la facture ?
– Ta aranjé l’téléfon-n’ san fèr’ servi lé vin mèt de fil ke j’tavé kité ?
– Il y a quatre paires de fils dans le câble téléphone, ça fait huit fils. Je les ai testé un par un et j’en ai trouvé 5 qui fonctionnent, j’ai pris la paire blanc-vert que j’ai connecté, ça marche pareil que la paire blanc-rouge qui est coupée quelque part ! A l’extérieur le fil est en bon état, ça aurait servi à quoi de le remplacer ?
– Té pa kouyon toué, té franchmen pa kouyon, té le plus’ pa kouyon dé Babath ke ch’kon-né.
– Comment ça c’est moi le plus pas couillon ?
– Sa peu dèt ke toué, j’koze k’avec in seul Babath magnétik ! 

– Très drôle !
– A prézan, kemon ké pou moué fèr’ konpren’ a s’boug-la k’le fil du téléfon-n a pa été chanjé ?
– J’étais pressé par le temps, ça prend un temps fou de remettre à neuf du luminaire sans rien casser quand la moindre vis est rouillée. Tu n’as qu’à ne pas facturer le câble, il m’a fallu quinze minutes pour retrouver la tonalité, tu ne comptes que la main d’œuvre.
– T’oré du travayé dan lé téléfon-n’, tu t’débrouye bien.
– Merci pour le compliment, je m’attendais à un peu mieux du genre : bravo Marc-Eric, tu es un champion, tu as entièrement rendu fonctionnelle une installation de Mathusalem en un temps record et grâce à toi personne ne s’électrocutera !
– Eskuze-mouin min, ju pa d’bon-ne humeur ojordi, reprenait-il le sourire. La chan-m’ froide a papa m’don-ne plus’ de travay ke prévu, on pèr in-n’ pile d’temp su lé chantié, é depi k’ta Brasilia é t’en pan-ne, sa aranje pa lé z’afèr.
– La dynamo arrive avec le prochain bateau, c’est l’histoire de quelques jours, tu ne vas pas te contrarier pour ça ?
– Tu devré aj’té in-n’ voiture neuve é arété d’dépensé té dotoi sou su ta Brasilia, sé pa rentab’ de gaspiyé d’l’arjen pou in-n’ vieuye voiture.
– C’est prévu, j’ai mis l’apport de côté, il me faut un garant pour faire un crédit à la BFC, lui tendais-je une perche.
– Ajète-la cash ! Si tu sèr bien ton arjen tu peu aj’té in Saveiro pick-up en troi moi.
– Ok, j’ai compris, tu as raison. Ça tombe bien, j’ai des photos à faire pour une agence à Gustavia, j’hésitais à faire de la photo de villa de luxe pour un guide qui s’appelle Vendôme. Mais ça va me prendre du temps, je t’avertis, je ne pourrais pas être là tous les jours sur les chantiers avec toi.
– Asteur, jé in’ne klient’ a Pointe Milou ki m’a creyé pou sa télé ki marche pu. Enkor’ in dépan-naj ki va arpren-n dieuseu keman d’temp.
– Tu fais aussi les télévisions ?
– Sé t’in-ne Californien-n’. Jé fèt l’élektrisité d’sa kaze. Avan d’te kon-nèt, j’utilizé pa de marto-pitcheur, je fezé toute lé singné a la main, m’apprenait-il fier de lui. Si sé t’in problin-m’ élektric on dépan-n, min si sé la télé, j’kon-né argnin dan sa. Sé toué ki va pren-n’ la relève, lé zafèr a vidéo, sé toué l’spésialis’ é pa trin-né en lonyeur paske jé pa k’sa a fèr, jé pou alé t’débarké a ta kaze, é ar-désen-n’ o Corossol.
– Un problème de vidéo, j’ai ! m’exprimais-je comme quand nous jouions au volley-ball en annonçant qu’on prenait le ballon.

Contrairement à son habitude Claude roulait à bonne allure. Il était déjà tard dans l’après-midi, je ne l’avais jamais vu aussi pressé. Après que la Pony ait fait du yoyo en changeant d’altitude toute les soixante secondes, montant et descendant une fois de plus les mornes arrondis en ajoutant peu de kilomètres au compteur mais beaucoup d’usure à la mécanique, nous arrivions devant l’imposant portail vert foncé de la luxueuse villa en question.

Nous descendions de la voiture garée sur le bas cotée de la chaussé de béton, parallèlement au muret de pierres taillées qui était surplombé d’une palissade de bois vernis. Sans que l’on ait à sonner, le portail où il était inscrit majestueusement en lettres d’or « Le Septième Ciel » s’ouvrait sans un bruit.

Sorti le premier, je me trouvais face à la boite aux lettres intégrée dans l’un des énormes poteaux carrés de l’entrée qui devait faire au moins vingt cinq pouces de section. Sur le poteau droit, en fer forgé doré, se montant voluptueusement les unes sur les autres, étaient savamment enchevêtrées les trois lettres L7C. Sur le poteau gauche, à la même hauteur pour respecter la symétrie, plus précisément sur la face avant de la boite aux lettres, je pouvais lire : Mrs. Shirley Doll en lettres avec relief, plaquées à la feuille d’or, dans une police de caractère présidentielle. L’ensemble était ingénieusement inséré dans une plaque de verre sans vis apparentes. Le genre de boite aux lettres qu’on ne croise qu’une fois dans sa vie et qui bien évidemment ne pouvait se trouver qu’à Pointe Milou.

Shirley, qui nous avait vu arriver en nous observant derrière l’une des baies vitrées teintées du salon entièrement ouvert sur l’extérieur, nous recevait en nuisette quasi transparente qui laissait voir sous le nombril, son unique sous vêtement brodé de marguerites blanches reliées les unes aux autres par des fils de soie. Une belle et grande femme qui portait en sus, une montre d’homme en or massif couronnée de diamants qui a elle seule valait dix fois mon investissement photographique depuis mon arrivée sur l’île en 85, et un collier de perles démesurées à double rangée qui aurait pu acheter la totalité des voitures en exposition chez Auto Saint-Barth.

Cinquantenaire, cheveux coupés à la Grace Jones, dotée d’une peau remarquable et d’une poitrine généreuse qui défiait la gravité avec insolence, elle nous devançait avec une démarche de mannequin qui mettait ses jambes en valeur, nous emmenant vers la chambre à coucher au fin fond de cette prestigieuse maison faite d’angles à quatre-vingt-dix degrés. Dommage, j’avais chaud,  je mourrais de soif, j’aurais préféré que ce soit le frigo qui soit en panne d’éclairage…

– Cette télévision a un léger problème, nous disait-elle avec une voix suave dans un français presque sans accent. Elle s’allume, mais je n’arrive pas à me voir… avec la caméra ! éclatait-elle à rire sans raison, alors qu’elle s’allongeait en se lovant sur le lit king size où reposaient trois énormes oreillers qu’elle commençait à caresser avec la télécommande, comme si les oreillers n’attendaient que ça !

Je n’en revenais pas. J’étais plus que gêné et en même temps, je jouais tant bien que mal à celui que ça laisse indifférent. Maintenant que j’avais décidé de me reprendre en main comme me l’avait conseillé Claude, je me devais d’avoir un comportement irréprochable.

– Sa sé t’in problin-m’ pou toué Lapinou. Ju ki va charsé lé zouti dan la voiture, disparaissait mon coéquipier en s’évaporant sur l’instant.
– C’est la… tété-vision. Pardon, c’est la-lété vision, et là-laaa camé-méra ? bégayais-je de ma mâchoire devenue incontrôlable face à mon interlocutrice qui m’émoustillait les sens, mon compte tours interne se rapprochant de la zone rouge sans m’en demander l’autorisation.
– Yes, young man, you are a good observer, it must be a connection problem, it’s not my cup of tea. I don’t know if I put the little bits in the right holes. If you could explain to me how I could film myself, you would be a very, a very nice boy.
– Nice ? Si-si, si-si ! Ah mais… si-si ! Je vais trouver comment… les RCA… ne sont pas… dans la bonne… entrée… sortie… entrée, trifouillais-je maladroitement le panneau de contrôle couvert de connectique sophistiquée à l’arrière de l’énorme moniteur Sony Trinitron. Voilà, ce devrait être bon en appuyant sur le gros bouton. Je veux dire… celui de la télécommande, le bouton vidéo.
– It doesn’t work, beautiful stallion! me laissait-elle entendre avec délice, jubilant de me faire perdre mes moyens.
– Non ? me vexais-je instantanément, sûr de mon branchement. Il n’y a pas de signal, me dis-je à haute voix pour rester concentré. La caméra est sous tension ? Non ? Elle aurait dû ! Voilà, il faut appuyer sur « ON » !

L’image surgissait d’un coup du moniteur. Miss nuisette se recentrait sur l’écran en rampant sur le couvre-lit et laissait entendre :
– Thats cool, man! Can I see myself in close-up? Roucoulait-elle en étant encore plus sexy devant la caméra.
– Vous voulez un coup de zoom ? Pardon, voulez-vous un zoom avant ou après ? Euh… arrière ?
– It’s hot in here, don’t you think? Your neck is all red.
– Ce n’est rien, juste un coup de soleil, le travail en extérieur, vous savez ce que c’est, ne vous en faites-pas j’ai l’habitude, feintais-je alors que j’avais chaud de partout, les mains moites, de la buée dans les yeux et les oreilles qui sifflent.
– Do you want handsome young man, that I turn up the air conditioning? me nymphait-elle de ses yeux hypnotiques.
– Alors, pour le zoom avant, vous voyez, il faut appuyer, ici, et pour le zoom arrière, là, c’est facile, c’est un bouton à bascule, accélérais-je mes explications alors qu’elle se rapprochait de moi.
– J’ai de la crème apaisante made in Paris pour votre peau ! m’invitait-elle délicieusement à me crémer à la française.
– Pour le enregistrer le… la… c’est le bouton rouge et pour arrêter c’est le carré, m’essuyais-je le front inconsciemment d’un revers de main.

Je commençais à trouver le temps long. Une vraie torture mentale. J’étais comme une souris affamée devant un banquet de fromages à pâte molle et croûte fleurie, séparé du festin par des barreaux imaginaires. Si la souris restait de marbre, c’est qu’elle savait que c’était trop beau pour être vrai. Mais que faisait Claude ?

– Thank you very much, you know how to make things with your hands! Come on boy, sit next to me, will you take a refreshment?
– Voilà, ça fonctionne, vous êtes drôlement bien équipée, pardon, je voulais dire que vous avez du beau matériel… vidéo ! Veuillez m’excuser, mais il faut que j’aille retrouver Claude, il a dû tomber dans son coffre ou se coincer un doigt dans une portière…

– Alors ! Qu’est-ce que tu fais assis dans ton carrosse ?
– Ju ki t’espère.
– Je n’ai pas compris la moitié de ce qu’elle m’a dit. C’est quoi un stallion ?
– Ah ! Toué ossite ? Ta ka charsé dan l’dicksion-nèr, sé préférab’ de kon-nèt parlé l’anglé a Sem-Bath.
– Elle tourne à quoi Shirley, au kérosène pour supersonique ou au nitrométhane pour dragster ?
– O Coca san Cola, min sé t’in-n couyon-nade, va pa dire sa o moun. Lé sirin-n’ konm’ sa, sé d’la sérin-nade a koup sur, j’préfère pa trop’ lé z’ékouté chanté pou pa m’trouvé dans lé pein-n’.
– Des ennuis avec qui ?
– Ju t’in nonm’ marié, tu t’rapèle ? É j’couyon-n’ pa ma fonme.
– Ah non, c’est toi qui y retourne Claude, j’ai rebranché correctement son système vidéo, tout fonctionne.
– Té ki vien avec moué, é resse trantchyil, sé t’in-n d’mé meuyeur klient’, m’ordonnait-il en rangeant dans la boite à gants les notes que j’avais prises sur le chantier de Gustavia.
– Je te jure que j’ai pas disjoncté, parole d’électricien EDF spécialisé haute tension !

Nous repartions avec le facturier en direction de la villa vers la baie vitrée désespérément vide de toute silhouette. La Miss était assise sur le divan une cigarette mentholée aux lèvres qu’elle faisait rouler habilement entre majeur et index. En nous voyant entrer, elle inspirait une longue et lente bouffée de fumée, retenait sa respiration deux secondes puis expirait par le nez une quantité impressionnante de fumée grise qui la transformait instantanément en un être mythologique surréaliste.

– Venez me voir après dîner, je ne mange pas le soir pour rester toujours désirable, nous déballait en pleine face et en français cette dragonne solitaire fuyant l’ennui. Mon mari est photographe de mode à New-York, il ne rentrera que ce week-end, il recrute de jeunes mannequins comme je l’ai été autrefois, il sait s’y prendre pour trouver des talents…
– Marc-Éric é fotograf li ossite, i s’ra kontan d’arveni plu tar ! Hein Lapinou, sa k’t’en di ?
– Non-non ! Il plaisante madame, je ne suis pas un lapin, filais-je un coup de coude à mon coéquipier en toute discrétion.
– A-ye ! ne manquait pas de marquer le coup Claude.
– Je ne suis que débutant photographe, j’ai un tout petit appareil photo, très petit… Mais alors, très très petit, qui fait de toutes petites photos, mi-nus-cules ! Des microfilms ! Et encore, c’est quand je les réussis, parce que la plupart du temps j’oublie de mettre de la pellicule dans l’appareil.
– Vous me faites rire les hommes, nous vampirisait-t-elle du regard, you never know when is the right time, concluait-elle en tendant un billet à Claude. I have no change and don’t need an invoice, is that enough? Can I always call you if I need troubleshooting?
– Thank you very much, it’s always a pleasure, you can count on me, of course! répondait Claude sans regarder le billet qu’il avait dans la main.

Dans la Pony qui nous ramenait à l’Anse-des-Lézards sous le ciel crépusculaire, j’étais à présent mal à l’aise. Madame, je l’avais appelé madame, ne sachant que dire dans pareille situation. Quel contraste avec Corossol ! Je ne me sentais plus dans mon élément, j’étais perdu. Sur la même île vivait deux mondes opposés. Claude n’avait pas encore prononcé un mot, moi non plus.

– C’est quoi un trouble shooting, un coup de pied raté ? En tout cas, on l’a fait rire !
– Sa s’ra dé cour d’anglé oblijé pou toué si tu veu fèr du bizniss avec lé z’anméritchyin.
– Non merci, je crois que je suis définitivement vacciné contre le BCbG, jouais-je naturellement avec les mots.
– T’inme pa lé z’anméritchyin ?
– Si, j’aime leurs voitures, leur cinéma, leur juke-box, leurs flippers, leur technologie qui a toujours vingt ans d’avance sur tout le monde, j’aime bien leur foot-ball et leur base-ball aussi, mais j’apprécie moins le coté CIA-coca-cola, NSA-pop-corn, M16-ketchup, fusillades-burger, Million-dollar-Donuts, Yellow-cabs-Call-girl 24 sur 24, et j’en passe…

En réalité, j’étais toujours sous le choc visuel associé à la tentative de manipulation mentale dont j’avais fait l’objet. Quel était le pire des deux ? Comment chose pareille était-elle possible, étais-je aussi naïf que ça pour croire que tout le monde était gentil et bienveillant ? C’était si facile pour les gens de pouvoir, les personnes fortunées, de corrompre les âmes les plus pures. Le pouvoir était-il invariablement synonyme d’agression ? De contrôle sur autrui ? D’avilissement systématique des individus ? Qu’advenait-il de ceux qui avaient été emportés par le chant de ces irrésistibles sirènes, ceux qui avaient cédé à la tentation par manque de volonté ? Se faisaient-ils dévorer l’âme ? Erreraient-ils une vie durant à la recherche des mêmes sensations à leur en dessécher le cœur ? Je n’avais que des questions qui pour l’instant restaient sans réponses.

La voiture de Claude venait de descendre le morne d’Anse-des-Cayes et roulait sur le plat à présent. Encore deux cent mètres et je serais enfin chez moi.

– Au fait, si ce n’est pas indiscret, elle t’a donné combien ? demandais-je à mon coéquipier en sortant de la Pony stoppée devant mon studio d’Anse-des-Lézards, dont le moteur Coréen tournait à la perfection contrairement au mien qui avait de temps à autre le hoquet au rythme d’une samba.
– D’apré toué ?
– Je ne sais pas moi, cent francs pour cinq minutes, ce serait bien.
– Tu va janmé kon-nèt’ faire in d’vis, t’obliye le déplas-men. Vèye lé bien paske tu n’en vouéra pa d’ote, eu la arété d’lé fèr, me répondait-il en me tendant le billet, s’t’in debeul-you McKinley de 1934. Garde lé konm’ bonus pou ta voiture neuve, t’a travayé konm’ in diab’ su l’chantié d’la ville.

– Merci, c’est gentil. Je n’en avais jamais vu. Je dois l’encadrer ? essayais-je de rivaliser avec l’humour de Claude. Tu rentres chez toi ?
– Ju-ki-va-o-Co-ro-sol ! insistait-il. Travayé su la dinmon d’chan-m’ froide, l’pouésson pe pu atten-n’, ju préssé !
– Tu ne pouvais pas me le dire avant ? Tu veux un coup de main ?
– Sa k’t’été k’espéré pou m’demandé ? Lèz go ! Embark mou lapin, ta réussi l’test !

J’étais fier de moi. J’avais réussi le test. Mais lequel au fait ? Le fait d’avoir dignement résisté au regard de l’envoutante Shriley Doll ou le fait d’offrir mon aide à mon meilleur ami ?

A suivre…

Rédigé le 14 avril 2021
Texte, dialogues & traduction : Marc-Eric
Correction Patois : Caroline
Relecture : J

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4 commentaire

  1. Caroline Daniel

    Tu as finalement trouvé la réplique finale ! Super, comme toujours 👍

    1. Merci Caroline pour ton aide et ton soutien permanent ! Bises 😘😘

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