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E
ncore en panne, ma Brasilia était en cure de jouvence à Lorient chez Christian Giraud. Je ne l’aurais confié à personne d’autre. C’était le propriétaire d’un garage tout neuf où j’avais eu en 1985 mon second travail à Saint-Barth comme aide-mécanicien, juste après avoir quitté Autour du Rocher comme disc-jockey. Alors que j’étais resté en bons termes avec David le gérant de cet établissement qui était en fête permanente, Christian lui aussi n’avait pas hésité une seconde à m’embaucher le jour-même pour un essai tant il avait du travail. Formé en mécanique à Saint-Thomas et spécialisé en moteurs V8, ce gars ne cessait de m’épater par ses connaissances générale sur les moteurs américains et l’outillage spécifique en inches avec lequel j’avais dû me familiariser.
En attendant de recevoir la pièce du carburateur de ma brésilienne, ma voiture embrassait soleil et pluie au quotidien, aidant lentement la rouille à agrandir les trous de sa carrosserie qui lui donnaient son charme vintage. Elle était vraiment sur la fin, mais je n’arrivais pas à m’en débarrasser. Je l’aimais bien ma voiture, je pouvais la garer partout sans avoir peur qu’on me la raye !

– LA-PI-NOU ! Criait Claude de sa vitre ouverte garée devant mon studio de location.
– Ne m’appelle plus Lapinou, tout le voisinage t’entends ! J’ai l’air d’un Lapin ?
– Nan, sé vré. Tu veu k’j’te di a ki k’t’arsen-m ?
– Vas-y ! répondais-je en montant à bord du vaisseau sur roues en bouclant ma ceinture.
– Sé dé couyonnade, pa mal l’arpren-n ! T’arsen-m a eine « bète a mil vent » k’yé intelijant’, plus’ ke capab’, k’a souvan du jénie, min ossit’ eine halène d’kachalo avèk tout’ lé zongnon k’tu manje. In boug ki na pa eine seule chemize é otchun kostum’ ké sortab’ ! In bouaye ki peu d’ète janti é serviab’, min k’obliye toujou d’fèr’ in ti sourire munme si yé bien luné, ki a forse de trié frékant’ pa plus’ d’moune ke ya d’doué su in-n main. T’arsen-m a in forsené du travaye bien fèt’ k’on arive pa a arété, min ké ossit’ insousian é iresponsab’ pou li min-me ! Té in boug k’a trop’ souvan in karactère d’cochon avèk sa fanmign’, k’a pa d’pasians’ é sé peu d’l’ardire !
– Quoi ? Pourquoi tu me regardes, je n’ai rien dit !
– Té trop’ tète dure, é eine tite béké rankunié. J’diré min-m kaprisieu, jenre folie dé grandeur avèk eine bon-ne doze d’iper-aktivité ki m’aranje, min ki perd sa bon-n fason d’parlé ossito k’on l’embète, s’ki m’déranje ! In bouaye ki s’vèks’ pour in oui ou pou in nan, kant’ sé pa lé z’oubli d’formule d’politès’ en public pou kouron-né tou sa ! Vu k’t’a passé tout’ ton temp en pension, ch’koué pa k’sé d’la fote a ta mère ke ch’kon-né bien. Bon, m’en vé m’arété la, é si tu veu in ti konsèye, en deu mot : fo t’repren-n mou pote.

– Un… deux… trois… ça fait quatre mots ! Ça ne me fait pas rire. Même pas sourire. La vérité est rarement plaisante, elle est souvent désagréable à entendre. Je me sens tout drôle de m’être vu dans un miroir avec ton éclairage. Je n’aime pas trop ce que je vois, ça fait brut de décoffrage sous certains angles, je ne peux pas le contester. Il ne me manque plus qu’une massue et je décroche le rôle pour l’homme des cavernes de l’Anse-des-Lézards.
– Té pa loin kon-m tu di. 

– Pour en revenir à ta description, j’ai du mal avec les gens qui ne sont pas d’ici. La plupart de ces apôtres de la politesse et de la bienséance n’ont en réalité aucune morale, ils sont bardé de raffinements et de courtoisie mais n’ont pas d’honneur. Ils se vantent d’être libres mais n’ont pas une once de pudeur. Ça donne des leçons à tout le monde mais ça n’a aucun sens de la civilité, argumentais-je ma défense. Tu connais le citronnier qu’il y a derrière mon studio ? Le proprio m’a dit que je pouvais ramasser ceux qui étaient tombés par terre. Il est tellement généreux ce citronnier que même en pressant un ou deux citrons par jour, il y en a toujours autant au sol le lendemain. J’ai fait la connaissance d’un photographe au HiFi, un certain Philippe venu de métropole, je l’ai invité chez moi pour lui faire voir mes photos d’iguanes, en partant il a vu le citronnier, il m’a demandé gentiment s’il pouvait en prendre à l’occasion, je lui ai dit oui quelques-uns, en pensant que raisonnablement il en ramasserai une dizaine par terre. Le gars est revenu pendant que je travaillais avec toi et a cueilli même les verts sur l’arbre, une vraie razzia, il n’y a plus un citron sur le pied ! Le propio est venu me voir, il n’est pas content, il l’a vu s’en aller de chez moi avec un sac rempli et va aller lui dire deux mots.
– …
– Tu ne dis rien ?
– Sé dé boug a problin-m sé boug la sa ! Otchun rèspé.
– Ah ! Quand même ! Je croyais que tu n’étais pas sur ma longueur d’onde.
– Tu peu m’ardire kemon sa k’tu pense d’moué si sa t’fé plézi.

– Naaannn ! Je peux ? Vraiment ! Toi… Tu es… Tu es… ne trouvais-je rien à dire préférant soudainement être à sa place qu’à la mienne.

Mon cerveau scannait mon ami Claude à toute allure. J’allais bien lui trouver un vrai défaut caché ! Bizarrement je ne voyais en lui qu’une série de bonnes choses. Ce gars n’avait aucune carence. Impossible de dire quoi que ce soit de négatif sur lui.

– Pffffff ! Tu es parfait ! désespérai-je d’avoir un ami sans faiblesse apparente. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Tu as une tête de premier de la classe, tu es serviable comme un Saint-Bernard, éduqué comme un Prince, avec père et mère qui t’on appris la droiture dans la plus belle des îles de la caraïbe. Tu as naturellement de bonnes manières, tu es gentil comme mère Thérèsa et disponible comme l’Abbé Pierre à moins que ce ne soit l’inverse. Tu dois être né sous une bonne étoile ou avoir une myriade d’anges gardiens, je ne sais pas moi, je n’ai pas d’explication. Mais ne change rien ! Un jour on te citera en exemple. Finalement je préfère Lapinou que bête-à-mille-pets. Merci pour l’analyse.
– Pa t’inkiété, éssit’ on roule vite rouvèr’ tou l’temp é su lé chantié on é déhor !
– Tu as raison, je vais freiner des deux pieds sur l’oignon. C’est infernal ce truc-là !

La Pony s’arrêtait juste avant le Village Saint-Jean. Il y avait un embouteillage. La file de voitures devait faire plus de vingt mètres. Je vivais mon premier bouchon SBH ! Peur-être un bisou de pare chocs ! Une double bosse alors ? Un feu arrière cassé ? Un feu avant peut-être ? L’ambulance rouge des pompiers finissait par sortir de je ne sais d’où et nous croisait en allant en direction de Gustavia sans avoir mis en marche le pin-pon caractéristiques des urgences médicales. Claude passait la première, la Pony reprenait la route plane pour quelques dizaines de mètres encore avant d’attaquer les montées et descentes successives et virages incessants jusqu’à Grand Cul-de-Sac.

– Ouille ! On dirait que c’est du sérieux. Tu crois que c’est grave ?
– Sa k’ta fèt’ de bèl’ dimanche ? me questionnait mon Claude curieux de mes aventures photographiques, zappant mes étranges questions de badaud.
– Et toi ?
– Jé travayé su ma kaze avèk ma fonme.
– Moi j’ai passé ma journée à regarder une grenouille qui choisissait son habitat… C’est que c’est compliqué pour une grenouille Saint-Barth de choisir un beau lambi orienté au Sud avec vue mer, chambres au premier, toboggan et jacuzzi intégré à la terrasse ! C’est drôlement bien construit un lambi, surtout quand on est une grenouille et qu’on a pas de bétonnière ! As-tu observé un lambi de près ? Il n’y a que des courbes sublimes sur ce coquillage, aucun angle droit, la texture et les couleurs sont presque irréelles tellement c’est beau. C’est le paradis de l’habitat pour grenouille nomade, non ? Tu l’aurais vu les yeux écarquillés quand elle était à l’extérieur en admiration devant tant de beauté, puis quand elle est allée visiter son habitat en entrant dans le lambi, je l’ai même entendu s’exclamer en langage greu :

– Quelle douce musique apaisante ! C’est extraordinaire, on entend la mer !
– Pou moin t’a plus d’eine visse ké lache !
– Vous êtes trop bon mon Capitaine.
– Min té in bon fotografe, petèt’ minme l’méyeur d’l’ile en tèknic foto.

– Je ne suis pas photographe. Je suis cadreur et témoin de mon présent, répondais-je à mon coéquipier sans me rendre compte que nous vivions l’époque la plus formidable que ne connaitrait jamais Saint-Barth. Je ne veux pas faire de commerce avec ce que je photographie pour moi. Je le fais par passion, je ne sais pas ce que j’en ferai, mais je sais qu’il faut que je le fasse. Je ne me sens pas comme tous ces photographes qui mitraillent des scènes de vie et qui s’empressent d’en tirer profit. Je n’ai rien de commun avec ces gens-là qui se présentent comme professionnels et parlent plus qu’ils n’agissent.
– Sé kon-m ton kayé ola k’t’ékri sa k’tu voué, min k’tu kon-né pa sa ké pou toué fèr’ avèk !
– Pareil. Je ne sais pas ce que je vais faire avec toutes ces notes, mais je sens qu’il faut que je consigne ce que j’entends. Je fais tout au ressenti, ne me demande pas pourquoi, ne me demande pas ce qui me guide, je n’en sais foutrement rien ! Au fait, quand est-ce que tu m’apprends à parler le Patois ?
– Tu kontinu a pa m’ékouté, tu gaspiye ton temp é ton arjen.
– Je ne suis pas d’accord avec toi. Je ne gaspille pas mon temps, je prends ce temps-là pour moi. Pour me faire plaisir, pour m’émerveiller de tout ce qui se passe autour de moi, nature y comprise. J’ai plus d’affinité avec les animaux qu’avec les humains.
– Mèsi pou moué ! me coupait mon meilleur ami.
– Je t’en prie… A PART TOI ! bien entendu, me reprenais-je en me tenant le front de ma main gauche. Arrête, tu m’embrouilles. J’en besoin de m’évader pour conserver mon équilibre. La où je te rejoins, c’est coté finance, je ne suis pas dévissé, je suis déboulonné mon pote, mais je t’écoute et « je serre mon argent » comme tu dis, pour ma prochaine voiture ! En plus de ça, tu vas pas le croire, Patrick du HiFi Center me donne quarante-quatre pellicules noir & blanc ilford 100 et 400asa qui sont périmées depuis quinze jours mais toujours opérationnelles si je les mets au frigo et que je m’en sers dans les trois mois.
– Jé in travaye sérieu pou toué. Mou frère Daniel a bezoin k’tu déssine dé frize pou li.
– C’est d’accord, j’adore dessiner ! Je vais réfléchir à de nouveaux modèles. J’aime bien les frises. C’est joli, ça donne du style aux maisons. On va où ?
– O Guanahani, yé fermé ojordi, n’a enkor’ eine pile de problin-m o restoran.

Dans la chambre froide du Guanahani, j’attendais de passer à Claude perché sur un escabeau dans une position acrobatique gêné par une étagère, la nouvelle ampoule longue durée commandée spécialement pour résister aux basses températures. Encore un dépannage express auquel s’ajoutait à chaque fois d’autres demandes urgentes non devisées par le chef cuisinier qui aimait bien nous mettre à l’épreuve. Ce lundi-là, il avait été impossible à Claude de retirer l’ancienne ampoule à peine accessible dont le culot était quasiment soudé à la douille.

– Dis donc, on se les gèles ici ! Je n’aimerai pas être un pingouin. J’ai du mal à tenir la lampe de poche pour t’éclairer tellement j’ai froid aux mains. Mon sang ne circule plus !
– On di : i fé frèt’. Sé normal, s’t’eine chan-m froide !
– Quoi, ce n’est pas la même chose ?
– Naann, sé pa la min-m frédure ! me répondait-il les bras en l’air impatient d’en finir.
– Je n’arrive pas à parler Patois. Il faudrait que je le vois écrit pour le mémoriser. Oralement j’ai du mal à visualiser. Tu ne voudrais pas me filer quelques tuyaux orthograpiques ?
– Pou l’mouman m’a ki vien fou avèk se bolbe la ki va s’kassé dan ma main si j’kontinu d’forsé d’su. J’arive pa a dévisté lé vis d’la douye ké fouré en-nsou du bolbe dan s’modi hublo étanch la. Eu l’a pa d’tète pou inventé sé modèl’ la sa, sé pa possib’ !
– Encore un ingénieur qui a dessiné ça avec ses pieds ?
– Arèt’ d’rakonté té couyan-nade, é moute su l’eskabo vouèr si tu peu trouvé eine solusion.
– Une solution éclairée ça te va ?
– Fé vit’ bouaye, on n’a d’ja perdu assé d’temp kon-m sa.

– Tu sais moi c’est du genre définitif. J’ai décidé de ne plus me laisser faire avec les trucs qui coincent. Tiens, éclaire-moi, ça m’évitera de me casser la figure et de finir con-gelé.
– Essèye, é vèye a pa kassé lé zafère du moun ! m’invitait Claude.
– Elle est foutue l’ampoule ?
– Sa kon fé éssit’ d’apré toué !
– Tu veux accéder aux vis ?
– Naaan ! J’veu jusse chanjé l’bolbe.
– C’est pareil ! Donne moi un chiffon. Tu veux que l’ampoule crie en français ou en Patois ?

Sans appréhension, j’entourais l’ampoule du chiffon et je donnais un coup de pince d’électricien sur le verre qui explosait en morceaux dans le chiffon.

– Voilà, on a accès aux vis de la douille. Tu as vu ça ? Maintenant je me sers de deux neurones à la fois ! Ça me change la vie tu ne peux pas savoir !
– Sé bon, deu sé sufizan, pa t’préssé pou utilizé in troizièm’ ! me conseillait mon professeur.
– Je te la démonte vite fait, tu enlèves le culot de la douille avec une pince, je remonte la douille et je mets en place l’ampoule neuve, annonce-je du haut de l’escabeau fier comme un iguane Corossolien. On est toujours dans les temps ?
– De Saint-Jean ! Fé vite, me refaisait à chaque fois le coup de « l’étang de Saint-Jean » mon farceur patenté en Patois sous le vent multi corps d’état.
– Et c’est moi qui te fais rire ?
– Vèye a sa k’té ki fé, on a k’eine bolbe pou l’gran froi, pa la kassé !
– Pourquoi n’y a t-il pas deux sources d’éclairage dans cette chambre froide ? Ils ne m’ont pas l’air bien malins tous ces concepteurs de pacotille.
– Sé pa petèt’ !
– Excuse-moi, je passe d’un sujet à un autre mais je voudrais avoir ton avis concernant l’appui des syllabes ou des lettres en Patois. Je n’arrive pas à savoir si on doit utiliser un tiret ou une apostrophe.
– Té vréman trizar konme boug.
– Pardon ?
– Sé enkor’ plu mové k’bizar’ !
– Très drôle, c’est de toi ? Tu n’as pas répondu à ma question.
– Dan l’mitan d’in mot s’t’in tiré, min pa toujou. Sa dépan du son k’tu veu avouère. Ouoye ! Sé pa fasil d’èkspliké sa. In pié d’anman-n sé avèk in tiré, min si tu l’écri avèk in apostrofe, ta l’son « mane », tu kon-né ! O bout’ d’in mot, sé pa kompliké, sé toujou in-n apostrofe.
– D’accord, je crois que j’ai compris.

Ce jour-là, au fil de notre mission d’entretien dans le sous-sol du restaurant du Guanahani, en écoutant Claude, je commençais à visualiser que le Patois s’écrivait comme il se prononçait phonétiquement. Une lettre ou une combinaison de lettres était égal à un son. Ça avait l’air simple. Du coup, je voulais en savoir plus.

– J’ai remplacé l’inter à moitié cassé du couloir et celui des W.C qui était hors service. Il y a des règles grammaticales pour écrire le Patois Saint-Barth ?
– Pa m’demandé sa a moué, ju pa for en ortografe é n’a pa d’gramère d’Patois. La muzik sé t’eine bon-ne école pour kemonsé. Passe moué in tourn’vis’ plat’ in tit’ béké moins’ larje ! me demandait-il coincé derrière l’énorme machine à laver la vaisselle à porte paniers et évier intégré qui devait peser au moins trois cent kilos.
– Voilà, celui-là te convient ? Quelle musique ?
– « The Power Of Love » la puissans’ de l’an-mou mou pote.
– J’en ai plein des chansons d’amour anglophones, même allemandes avec Nina Hagen, mais c’est un peu saccadé l’allemand, il faut avouer !
– Tu kompren tout’ sa k’eu di dan lé diks’ dé Biteuls’ ?
– Non. Pauvre John Lenon qui s’est fait tuer par un jaloux, c’est triste.
– S’boug la oré du chanjé d’nom d’artiss ! L’mun-me tourn’vis’ min plu cour’, sui-la é trop’ long, l’manche passe pa, me demandait Claude qui pouvait traiter cérébralement deux sujets à la fois sans faire d’efforts.
– Voilà ! Pourquoi démontes-tu la prise murale ?
– Y’oré du pren-n kon-m nom Léouis’ pa Lénon ! Sé mieu d’kultivé lé oui. Ju ki vèye pou la prize ké su l’mur pask’a bouje.
– Excellent ! Ça c’est de l’humour, c’est tout toi ! souriais-je de sa blague bon enfant.
– É lé sien’ a Èl’ Vis Prèslé ? Tu kompran sa ki di ? Passe moué l’flach loye.
– Non, je ne comprends rien de ses chansons, avouais-je.
– M’a ki vèye si lé fil son bien séré. Moué non plus, j’kompren pa sa ki di.
– Tu devrai vérifier d’abord la fiche de la machine à laver, c’est du fil souple, à tout les coups un des fils s’est coupé avec les vibrations.
– Asteur té spésialis’ en machine a lavé la véssèl’ ?
– Oui ! Figure-toi que j’en ai fréquenté une de très près au Capitaine Montbars avec qui je me suis lié d’amitié. Je l’ai aussi dépanné gratuitement avec des bricoles nocturnes express du même genre, parce que je me voyais mal tout laver à la main !
– L’fil élèktric é ataché a la machine, on peu pa bouger s’dinmon, a lé ossi lourde k’in-n balène ! N’a pa d’place pou travayé sé trop’ koinsé, mé bra son trop’ kour, on perd du temp avèk tou sé dépan-naj’ la !
– Tiens, c’est drôle, on dirait moi ! Tu perds patience ? Je ne sais pas qui tu fréquentes ces derniers temps, mais je ne te reconnais pas, on dirait que tu n’es plus zen ! M’amusais-je à plagier mon ami. Je peux essayer ?
– Bon, voué sa k’tu peu fèr’, mé bra m’fé mal ! Pou l’Patois, si j’me rapèle bien, i fo…
– Pince coupante ! annonçais-je à mon coéquipier qui s’étirait les vertèbres, bras tendus, les deux mains pointés vers le plafond.
– Sa k’tu va koupé ? Jé pu d’tit’ kolié en stok dans la Pony !
– Tu en as des plus gros, oui, non ? Tu veux que je répare ou pas ? De toute façon elle ne fonctionne pas, avec ou sans colliers ça ne va pas changer grand-chose, mais j’ai compris, je n’abîme rien, c’est promis.
– N’a pluto intéré pou toué. Tchin garde, on jou pa o Guanahani, eu la sink z’étouèle éssit’ !
– Bistouri ! Compresse !
– Té pa sérieu bouaye.
– Tronçonneuse ! Non je rigole, puisque que le câble d’alimentation est trop court pour qu’on puisse intervenir sans se plier en quatre, je coupe les colliers qui le plaque à l’arrière de la machine jusqu’à ce que la fiche soit accessible, tentais-je de le rassurer. Ça te va ? Je démonte la fiche, je vérifie les fils en tirant dessus, quitte à dénuder et refaire les connections proprement sans couper les fils de cuivre multibrins en serrant trop fort. Voilà c’est bon, le câble est libre. Woaaw, on a du rab ! Pourquoi ont-ils plaqué le câble aussi haut sur la machine ?
– Éssit’ eu dézinfèkt’ é eu nétoye a gran-n o. Sé pou sa k’eu l’a mi lé prize ossi ho k’sa su lé mur, lé kab’ a pa pou touché l’planché, m’apprenait-il.

En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, je démontais facilement les deux vis de l’imposante fiche de puissance, et le fil de neutre légèrement noirci pincé entre pouce et index sortait instantanément de son connecteur à vis.

– Enkor’ ein ote k’é pa assé séré ! s’exclamait Claude en parlant du fil neutre.
– Tu peux dire volatilisé, le cuivre à disparu du gainage bleu, je l’aurais parié !
– T’a d’la chans’, joue in biyé d’loto !
– Je préfèrerai jouer aux lolos avec une jolie fille, mais c’est une toute autre histoire.
– Trouve toué eine fiye o zieu bleu !
– Merci mais j’ai déjà donné. Au fait, on voit la vie comment avec des yeux bleus ?
– Roze ! Tu devré ékouté la muzik dé z’antiye. Lé z’antiyè chante l’an-mou dan tout’ leu chanson, finissait par me dire mon prof multilingue.
– Sans blaguer ! Mais en créole je suis encore plus largué qu’en Patois. Pince à dénuder !
– Kemonse par ékouté Kassav’, sé fassil a kompren-n, tu peu pa t’trompé avec le zouk, i n’a ossit’ Expérience 7, Zouk Machine, Tanya Saint-Val, Ralf Thamar, Joëlle Ursule, Gilles Floro, Éric brouta, Jean Michel Rotin, i n’a… un pakette d’moune ! affirmait Claude en me tendant le tournevis sans que je le vois faire.
– Tourne… vis ! Ah, merci. Je remonte la prise que tu as dévissé, je fais deux ou trois nœuds au câble d’alimentation pour qu’il reste assez haut, je rebranche la fiche dans la prise, tu vas remettre le déclic en position « ON » sur le tableau et je te fais voir comment fonctionne une bête pareille !
– Yé pa loin d’midi, tu va m’mourtré sa eine ote foi.
– Il y en a juste pour une minute !
– On écri l’patois kon-m on l’parle, kon-m sa n’importe ki moune ki l’li peu l’parlé a peu pré kon-m nouzote. Y va jusse leu manké l’aksan.

– Tu ne sais pas ce que tu perds, je suis vachement doué à la plonge, tout est une question d’organisation. La vache, ça fait mal de visser bras tendu la paume vers le haut !
– Té ki m’ékout’ ? Sé pa tout’ moun’ ké d’akor’ avèk sa, paske sé du vieu fransé é k’sa devré d’ète la baze pou l’écrire, min sa ki konte, sé k’sé not’ parlé a nouzote !
– J’ai compris. Enfin, je veux dire que je commence à comprendre, ça s’éclaircit un peu.
– La tite lumière sé t’alumé ?

– Oui chef !
– On a fèt’ plu vite ke ch’pensé, me disait-il souriant en revenant vers moi. Lé son « au »  é « eau » é remplassé par « o », ta vérifié si lé zintèr’ neuf fonksione ?
– Non. J’y vais mon Capitaine !
– Pa kouri ! Sa glisse pire k’dan eine douche éssit’ en-ndan. N’a dé z’aksan ki sèrt argnien, on mé jusse lé sien-n k’on a bezoin.
– Alors ?
– Tu voué pa lé néon ki s’alume ? N’a pa d’« x » en Patois sof’ si t’a envi d’n’en mète.
– Tout l’éclairage fonctionne, les lampes du W.C. aussi !
– Ranmasse le patché d’ti bout’ d’fil k’ta fèt’ tombé a tère, i fo lèssé tout’ butin prope dèyère nouzote.
– D’accord mon Commandant !
– Pa obliyé la kaisse a zouti ! Lé « ç » sédiye é remplasé par lé « s ».
– Déjà mon Colonel ? Et qu’est-ce qu’on fait du « c » ?
– Sa dépan dé mot. Si sé la dèrnière lète d’in mot, tu peu l’écri avec in « c » konme éléktric.
– Et si le « c » est au milieu du mot ?Je suis embrouillé là !
– Na pa de « c » sof pou « écri » é « école », sinan sé prèsk’ toujou in « k ».
– Y’a un « c » dans le… Le « k » remplace le le « c » s’il est à la fin de quoi déjà ?
– Tu poura fère dé foto apren-midi, i fo k’j’déssen-n a Public you ALMA pou rékupéré in robinèt’ a détèkteur d’mouvman k’ariv’ par kronopost. Le sien du restauran a disparu.
– Un robinet à détecteur de mouvement qui s’est fait la malle ?
– Le « qu » é remplasé par le « k ». Ch’te renmène a ta kaze.
– Il fait quoi celui-là de spécial, le café ?
– Lé « s » remplasse lé « t » de « tion ». Tu mé té main sou l’robinèt’ é l’o coule elle seule.
– Naaannnn ! Ça existe vraiment des choses comme ça mon Général ?
– Sé l’progré, sa k’tu veu k’j’te di ? Défoi n’a dé double « ss ». Sa k’joubliye enkor’ ?
– Tu me rediras ça dans la voiture ? J’ai perdu le fil.
– T’a fini d’ranjé la kaisse a zoutil ? Jé ein moteur a remplacé pou la machine a boi d’mou frère Daniel, é un problinme d’W.C su la kaze d’ma bèl’ seur a Anzé Flonman. Sa ki n’a enkor’ ? Le « j » pou tout’ s’ki prononse « j », konm’ manjé. Le « g » seulmen pou tout’ s’ki prononse « gueu » konm’ gangane.
– Ok, j’irai à pied faire des photos à Anse-des-Cayes en espérant qu’il y ait des vagues et des surfers. J’ai faim, pas toi ?
– Ékoute bien sa ke j’te di, paske m’en vé pa t’le répété. Kant’ on veu fère enten’ le son « an » ou «  in » on utilize dé tiré ou dé zapostrof pou fère enten-n la dernière lète d’in mot. Sé importan. Ch’tavé déja di sa, nan ?
– Oui mon Président, j’avais compris cette nuance, mais un petit rappel ne fait pas de mal !
– Pa obliyé d’passé in ti koup d’sèrpiyère pou halé tout’ lé trasse de soulié k’on a léssé su l’karlaje. Y fo apuiyé lé « h » ossit’, kon-m pou « halé ».
– J’enregistre, je n’en rate pas une miette votre Majesté.
– Enkor’ in’ote butin, le son « oua » rèst’ « oua ». Sé du Patois, pa du kréol. N’a pa de « w ». Lé moune k’écri tout’ lé mot en fransé, sé dé moune ki rèv’ d’èt’ fransé. Lé zot’ k’écri en kréole, sé dé moune de gouadloup’. Jé fèt’ le tour ?
– Tu veux pas me répéter ça dans la voiture parce qu’entre les marsiens, les bouayes, les mounes, les Saint-Barts, les français et les guadeloupéens, je m’y perds.
– Naaannn ! J’été k’obliyé ki fo utilizé le « y » pour le son « ill » sof’ pou l’mot fan-mign. Na surman eine pile d’ote choze, min j’men rapèle pu asteur.
– Où est-ce que tu as appris tout ça ?
– Sé l’prète Albert Blanchard ka konséyé se stil’ d’écriture la, sé pa du fransé, pa du kréole.
– C’est du Patois Saint-Barth ! finissais-je sa phrase. J’ai compris !
– Ma ki va avèk l’chèf kuizinié vouèr’ la dirèksion pou validé not’ travaye, jé pa fèt’ de d’vis ! m’informait mon anxieux de la réparation express non devisée. É pa obliyé, en Patois écri, le mieu é l’èn-mi du bien. Fé simp’, lojike. Chake lète sé in son. Étin lé lumière en sortan.
– Ok, pas de problème, j’assure le nettoyage et j’attends Monseigneur dans la Pony.

Midi vingt-cinq à ma montre qui avançait sur son temps. Je prenais des notes pendant que c’était frais dans ma tête, écrivant à la va vite sur mon bel agenda périmé de 1986 qui restait en permanence dans la boite à gants de la Pony. Que m’avait dit Claude déjà ? On faisait comment avec les sons qui  s’écrivent comme le mot « tcheur » devaient-ils se prononcer avec résonance ? On en faisait quoi du « g » ? On l’utilisait toujours pour le son « gue » ? Avec ou sans « u » ? Je n’étais pas prêt de m’en sortir avec le Patois écrit, sans compter qu’il me fallait apprendre les expressions locales qui sont pour certaines spécifiques aux quartiers.
Même si je progressais de jours en jours, être Saint-Barth n’était pas chose facile. J’aurais du y naître, parler le Patois depuis tout petit. Arriver à l’écrire serait encore une autre paire de manches. Comment le disait Émile déjà ?

… In pa apré l’ote Marc-Éric, in pa apré l’ote ! Pou toué pouvouèr dire k’té Sinme-Bath, i t’sufi pa d’parlé o d’kompren-n l’Patois d’sou l’vent.

Hélas, pou toué dèt’ vréman Sinme-Bath, i t’en n’arfo avèk sa !

Si in jour tu t’trouv’ loin, n’importe oti k’la vi peu t’enmné, é k’avèk respé, tu t’souvien tel’man d’l’ile é d’nouzot’, k’tu t’arsen-m k’on é la, bien vivan a koté d’toué, in bin, dan in moumen kon-m sa, tu pora dire k’si té pocor Sinme-Bath, té pa loin…

Ce jour-là Kiki arrivait pour la première fois à surfer sur les mains. J’étais là, mon Canon F1 et son 300 millimètres avec doubleur de focale étaient prêts à saisir l’instant.

A suivre…

Kiki, Anse-des-Cayes, Saint-Barth, 1987

Rédigé le 8 mai 2021
Texte, dialogues & traduction : Marc-Éric
Correction Patois : Caroline
Relecture et ajouts : J

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4 commentaire

  1. Tu reconnais bien le personnage en parcourant ce récit 👌

    1. Merci pour le compliment ! 🙂

  2. je me régale, c’est le top bravo MEC !!!

    1. Merci Marie-Claude, heureux que tu apprécies ! Ça y est, j’ai transféré tous les coms de FB vers WordPress !
      Du coup on s’y sent un peu plus chez nous ! merci pour ton soutien @+ bises. 🐰😁🐰

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