LMM16 – La Leçon de Séduction

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vec Claude, les semaines de travail ponctuées de week-end photo passaient si vite que j’avais juste le temps de m’apercevoir que nous avions changé de mois. A Saint-Barth, savoir quel jour de l’année nous étions ne m’était d’aucune utilité. Pour moi, tous les jours étaient semblables mis à part le vendredi, jour où les positifs développés et transformés en diapositives par Bamy Color en Guadeloupe arrivaient à Saint-Barth. Comme je ne savais que la veille ce que nous devions faire le lendemain, je ne me posais pas plus de questions que ça sur mon emploi du temps. Je vivais un été permanent en bord de mer, ce dont j’avais toujours rêvé depuis ma plus tendre enfance.

Sous une chaleur tropicale à faire transpirer un thermomètre tant il faisait chaud quand nous utilisions nos muscles, les jours de casse au marteau-piqueur à Saint-Barth n’étaient pas ceux que j’appréciais le plus, même si nous finissions en début d’après-midi vers 14:00. Armé de protections composées d’un tee-shirt en guise de masque respiratoire pour éviter d’insufler la poussière, de lunettes de skieur pour protéger mes yeux et de coton hydrophile pour diminuer le bruit infernal de cet appareil pourfendeur de béton, je me concentrais uniquement sur la technique de burinage pour obtenir la saignée idéale.

Claude et Marc-Éric, électriciens et blagueurs permanents

J’avais tout essayé et vite compris ce qui ne marchait pas. Si l’on attaquait les parpaings de face en essayant de suivre le tracé à la craie blanche, non seulement ils se cassaient instantanément par endroits, mais on devait aussi porter le poids de l’appareil qui répercutait les vibrations directement sur nos articulations. Au bout de quelques minutes, ça devenait un véritable enfer pour la colonne vertébrale qui se faisait secouer comme un prunier. C’était la technique instinctive du débutant sans formation, celle qui ne donnait pas de bons résultats quand on voulait reboucher vite et bien. J’avais donc opté pour ce qui paraissait le plus dur, mais qui ne l’était pas si l’on savait conserver son équilibre sur un escabeau. Si l’on commençait par la partie haute qui correspondait à la hauteur d’une lampe sur un mur, en plaçant le marteau piqueur en plongée, burin vers le bas, les deux mains sur la poignée de l’appareil, c’est le poids de la machine qui poussait le burin. Il suffisait juste de guider l’appareil en suivant le tracé. Avec cette méthode, les vibrations répercutées sur les poignets et les bras devenaient supportables des heures durant.

Pour un peu que l’on soit attentif à ce qu’on faisait, ce qui étais mon cas, la descente du burin dans le mur était rapide. Le seul inconvénient de ce procédé est qu’il fallait repasser une seconde fois le burin dans la saignée, en l’élargissant d’un centimètre supplémentaire pour y loger les tubes d’un pouce de diamètre. Ce qui se faisait en un éclair si l’on avait des bras. Par contre, l’avantage d’utiliser le marteau piqueur de cette façon était la régularité de la largeur des saignées qui non seulement arrivaient à maintenir les tubes sans avoir besoin de les fixer, mais en plus, se rebouchaient beaucoup plus vite en utilisant un minimum de mortier. Comme j’aimais bien la partie ciment-sable-eau qui ne générait pas de poussière et se faisait dans un silence reposant pour les oreilles, je faisais le boulot le mieux possible pour aller encore plus vite une fois les tubes en place.

A chaque nouvelle tâche, une phrase clé transmise par mon grand-père Arthur Covini me revenait en tête : « un travail bien réfléchi est déjà à moitié fait ». C’était vrai à chaque fois !

C’était bête à dire, mais je mettais un point d’honneur à réaliser des saignées parfaites, même si je râlais à chaque fois qu’un morceau de parpaing tombait par terre, ce qui pour m’embêter arrivait fréquemment. J’y prenais plaisir, car ce travail que tous les jeunes de mon âge fuyaient, y compris Claude à qui ça donnait des crampes, me permettait d’avoir une meilleure estime de moi-même tout en me permettant de m’évader mentalement. J’avais cette faculté de pouvoir changer d’univers tout en restant visuellement concentré sur autre chose. Pour échapper aux images fantomatiques du passé qui me hantaient, je mettais mon corps en mode automatique et je partais mentalement me promener vers un ailleurs fait de contemplation, de paix, de sourires, d’équité, de soleil, de ciel bleu, de plages, de mer, de coquillages, de cocotiers, de paréos et j’osais à peine y penser : de farniente. Coup de bol, j’étais déjà arrivé au paradis, de chaque lever à chaque coucher de soleil, même si mon inconscient n’avait pas encore conscience du changement de latitude.

– Marc-Éric ! MARC-ÉRIC ! LA-PI-NOU ! criait Claude à dix pieds de moi.
– Punaise ! Je ne t’ai pas entendu arriver. Tu m’as fait peur ! Grondais-je, retrouvant le réel principalement composé de fine poussière grise.
– Ranmèn-n toué ! Sé l’eure du kass-crout’.

L’heure du casse-croûte. Claude mangeait à heure fixe. Il se levait à heure fixe, travaillait à heure fixe, jouait au foot à heure fixe, se couchait à heure fixe. Il ne manquait jamais un rendez-vous où il arrivait toujours en avance. 
Moi c’était le contraire, je mangeais quand j’avais faim sans avoir rien prévu d’avance, faisais les courses souvent au dernier moment juste avant la fermeture quand le personnel commençait à nettoyer les allées en fin de journée. C’était ma spécialité. J’étais le gars qui s’y prenait toujours au dernier moment sauf pour les rendez-vous où j’arrivais maintenant pile à l’heure grâce au réglage de ma montre Tag-Heuer qui me donnait l’illusion de vivre quinze minutes avant tout le monde, mais dans le même présent auquel personne n’échappe, sauf l’admirable Dr. Emmett BROWN dans « Retour Vers le Futur » sorti au cinéma deux ans plus tôt.

– Sa k’j’peu fèr’ pou toué ? Me demandait-il alors que nous nous étions assis sur la galerie, vue sur la baie des Flamands face aux alizés.
– Pourquoi tu me demandes ça ?
– T’arsemb’ bien maleureu ! Kitan k’tu va mète ton passé dèrière toué ?

En me fixant du regard sans me quitter des yeux, Claude me tendait mon casse-croûte.

– Je ne suis pas malheureux, je suis couvert de poussière et j’ai des fourmis dans les mains tellement elles sont vibrées. C’est tout juste si j’arrive à tenir mon pain sans trembler. Ça se voit tant que ça ? finissais-je par avouer.
– Pa spésial’man… min ch’kemons’ a bien t’kon-nèt’ asteur.
– Sans rire ! Tu prédis l’avenir en regardant dans une boule de cristal ?
– Nan, min j’voué bien su ta tèt’ kant’ na tcheuke choze ki va pa.

– Il y a eu un problème sur un des films en développement, le noir est sorti rougeâtre sur tout le film, j’ai perdu la moitié des portraits d’iguanes qu’on a fait ensembles. Un problème chimique paraît-il. Je n’ai pas osé le dire à ton père quand il m’a demandé où j’en étais avec mes portraits d’iguanes. Ils m’ont donné une pellicule kodak en remplacement de notre travail, tu te rends compte, même pas une Fuji ! Quelle tuile, moi qui fais dix sujets différents sur une pellicule 36 poses, il va falloir que je change mes habitudes en photographiant un sujet par pellicule, voir sur deux pellicules pour les sujets importants pour limiter les problèmes de labo. Ça me contrarie, je n’aime pas le gaspillage. Si ça leur est arrivé une fois, ça arrivera encore. Pour le reste, tu ne peux pas y faire grand-chose mon pote. C’est une cicatrice que j’ai hérité de tout petit.
– Lé ziguan-n du Corossol va pa boujé, pa t’inkiété.
– Elles étaient extra ces images, on ne refera jamais les mêmes.
– On f’ra mieu ! Tu sé k’tu peu toute m’ardire ! T’a konfians’ en moué ?

– Tu as aussi un diplôme de psychiatre ? Tu es multifonctions !
– Moué ch’kon-né kemon réglé ta bouète d’dérivassion, mieu k’in psi-kiat’. Sa fé troi z’an k’té a Sem-Bath, é on travaye ensen-m, tu t’souvien ? Tu devré passé a la bibliotèke é d’mandé a madame Gréaux de t’prété l’liv’ de poème d’Isidore Lédée de 1910. Sé le sien k’on a arpri a l’école, sa va t’plère, yé bèl’.
– Ha bon, comment comptes-tu t’y prendre ? Avec mon tournevis-décapsuleur ? Parce qu’il y a une pelote de nœuds dans mon câblage de neurones.
– T’obliye k’chu l’bouaye d’in pécheur ! N’a pa in neud ke ch’kon-né pa démélé.
– D’accord, tu veux savoir ? Voilà…

Je ne m’étais jamais confié à personne. Ainsi, je lui apprenais, entre deux bouchées de l’excellent pain de madame Duzant de Lorient, sans qu’il se trouble le moins du monde, que mon père nous avait abandonné ma mère et moi à ma naissance entraînant des souffrances muettes de part et d’autre, et un certain déséquilibre familial raccommodé maintes fois par divers pères intérimaire successifs. Ce n’était pas à proprement parler ce qu’on pouvait appeler un-exemple-familial-à-suivre, mais n’ayant eu en définitive, faute de maltraitance physique, qu’une accumulation annuelle d’invisibles ecchymoses cardiaques, je me rendais compte que la gravité que je donnais à mon vécu ne méritait pas autant d’attention de ma part. Du coup, l’envie de me lamenter sur moi-même n’avait plus lieu d’être et j’écourtais mon chapitre à un paragraphe.

Claude m’avait écouté attentivement sans m’interrompre, prenant un air détaché, presque guilleret que ce soit si peu grave, jusqu’à ce que je finisse par mettre un point à ma dernière phrase, le regardant d’un air interrogatif.

– Sa sé du bon pain ! Sé l’méyeur d’l’ile. T’a rézon, chu pa psi-kiat’. Min tu pense porté s’charje la lontan su ton do ? Si ch’peu t’don-né in konsèye, lèsse le passé dèrière toué. Asteur, fo k’tu pense o prézan, é sé toute ! La vie é bèl’ Lapinou, fo just’ k’tu t’don-n ta chans’. Sé toué seul ki peu chanjé sa, finissait-il de me conseiller, soucieux que je comprenne qu’il fallait que j’attache plus d’importance à vivre dans l’instant présent.
– Tu as raison, il est excellent ce pain, mais tu oublies les boulets enchaînés à mes pieds.
– Moué, j’voué argnien ! me signalait-il en regardant mes pieds tout en faisant une grimace avec sa bouche. Sé truk’ la èkzis’ pa, sé seulmen dan ta tèt’ k’eu son.
– C’est une métaphore Claude !
– Arèt’ té couyan-nade é obliye tout’ sé butin d’métafore, sé sa ki t’bloke ! me rétorquait-il avec une simplicité enfantine. Kant’ té ki marche, tu vèye toujou douvan toué pou kon-nèt’ ola k’té ki va, nan ? Si tu vèye tout’ le temp dérière toué, tu va janmé pouvouère avansé é tu vi pa ton prézan !
– Je n’étais pas dans le passé, j’étais dans le futur.
– Sé la min-m choze ! Sa ki kont’ sé éssit’ é a prézan. Toute l’rèsse sé déjà du passé, é sa ké passé é passé. Y va pu r’veni ! Asteur fo k’tu pense o prézan, é sé l’prézan ki va écrire ton avenir, sé toute ! Sé d’la lojik. Fo pa avouère fèt’ dé gran-n z’étud’ pou kompren-n sa !

Son pragmatisme me sidérait une fois de plus. La facilité avec laquelle il arrivait à solutionner une problématique quel que soit sa forme forçait mon admiration.

– Té in bèl’ ti boy ! Pa vrè ? Avèk tout’ lé foto d’pub ke tu fé, ton kont’ en bank douète bien rempli ! reprenait Claude qui était aussi mon aide comptable.
– Physique avantageux, oui ça j’ai, merci maman ! lançais-je du tac au tac. Quant au compte en banque, je suis encore à sec.
– Pa m’dire k’ta déja dépensé toute ton arjan o HiFi Center ?
– On ne peut rien te cacher ! Un doubleur de focale taillé sur mesure pour le 300mm et un objectif fisheye, une merveille ! Un caillou exceptionnel, je ne l’avais pas celui-là. J’ai aussi acheté… une optique Soft Focus 85mm avec 3 niveaux de flou artistique intégré pour faire du portrait. Le HI-FI voulait s’en débarrasser, je l’ai presque eu à moitié prix.
– Tu n’a keman kon-m sa ?
– En Canon… 9 optiques FD, 3 boitiers, 9 flashs dont deux macros. En Nikon, un boitier et un flash. Attends, non ça fait 10 optiques et avec le 300 millimètres, 11 en tout.
– Pouki otan d’flach ?
– Parce que Canon a changé son système de flashs avec le nouveau boitier T90, maintenant il y a cinq contacts sur les griffes de flashs qui gèrent beaucoup mieux l’éclairage multiflashs sans surexposition. Deux systèmes… donc tout en double. Mais j’arrête là cette course. Tu te rappelles le flash Canon pro d’occase que j’ai acheté à Jacques Lelièvre pour le boitier F1 ? J’ai enfin reçu les loupes grand angle et téléobjectif qui se fixent devant le réflecteur, je peux éclairer à plus de 16 mètres avec le 300mm tant il est puissant ! J’ai réussi des portraits d’iguanes à contre jour avec ce monstre. A contre-jour Claude ! C’est un miracle !

Matériel photographique Canon FD / Nikonos V, 1986

– Sé in-n bon-n choze d’inmé la foto, min sé pa sa ki va fèr’ grossi ton kont’ en bank. Boy, fo tu pense a ton avenir ossit’ ! Me disait-il avec sérieux.
– Arrête, on dirait ma mère !
Sak tu va fèr’ dan in moi, dan in an, dan di z’an ?
– Je sais, je sais, on me l’a déjà dit. Je ne suis pas raisonnable, je suis onionmaniaque paraît-il. Le genre de gars qui vit au jour le jour au gré de son compte courant ! regrettais-je mon manque de vision à moyen terme.
– Té in goinfreur d’zongnon ?
– Aussi ! Onionmaniaque est un mot que je ne connaissais pas mais qui est facile à retenir pour un ognophage comme moi. C’est Patrick du HiFi qui me l’a appris lors de ma dernière commande. L’oniomanie est, paraît-il, un trouble lié à l’achat compulsif dont un pour cent de la population occidentale est atteinte. Les gens modernes quoi !
– Ch’kon-né s’t’e maladie la, in peu kon-m lé fiye kant’ na in-n bag-in-sale su lé soulié ! Min-me si keu n’a déja in-n pile ka janmé vu l’solèye, eu n’ajète kan min-me ! Sé pa kroyab’.
– C’est encore pire, c’est la manie compulsive d’acheter, de ne pas pouvoir résister aux prix soldés, aux ristournes, aux remises, aux bonnes affaires.
– Sa fé kat’ foi k’tu di la min-me choze !
– Je finis ! En général, c’est désigné pour les objets dont on peut facilement se passer.
– Kon-m ta kinzièm’ pair’ de’soulié ki va trin-né dé zan-né dan l’fond’ ton armouère en atendan ke lé treize ote son uzé pou l’utilizé !
– Je te demande pardon ?
– Ben oui, tu peu n’en met’ k’in-n pair’ dan té pié !
– Sauf que tu ne peux pas obtenir une photo avec un angle de 180° si tu n’as pas de fisheye, que les surfers sont trop loin même avec un 300mm et que je ne me sens pas fiévreux quand j’achète, mais impatient d’essayer de nouveaux cadrages que j’ai visualisé sur le terrain ! Quant au mot ognophage, je ne sais pas s’il existe, c’était juste pour dire que je j’accompagne tout ce que je mange avec des oignons, ce qui je l’avoue, me donne une haleine de cachalot, mais j’aime trop ça.
– Tu voué k’ té pa malade !
– Je suis à la limite de l’être, mais je me retiens. Ce n’est pas de ma faute si les japonais ont changé de système la liaison appareil-flash, rouspétais-je, contrarié par Canon qui venait d’annoncer l’abandon de la gamme FD à mise au point manuelle.
– Bon, chanjon d’sujé. M’en vé t’don-né in-n bon-n tèknic pou lé bougrèsse, enchainait mon champion toute catégorie de passage du coq à l’âne.
– Pour draguer ?
– Pou séduire ! Sé pa parèye sacré lapin ! Déja fo tu lé montre ton plu bèl’ sourire. Tu kon-né ? ton sourire d’champion, l’sien k’tu fé kan tu voué k’ta d’ja gangné.
– Mon sourire de champion ! Je le fais quand ?
– Tou l’temp ! Tu va vouère, sa va t’fèr’ d’lentrèn’man, me secouait-t-il verbalement.
– Comme ça ? souriais-je forcé comme un américain satisfait de lui après une formation en décontraction faciale sur demande.
– Fo k’ton sourire é naturel é joyeu.
– Que je sois gai comme si j’avais gagné au loto ?
– Si tu veu. Min fo k’ta joie vien d’éssit’ en-ndan… de ton tcheur, frappait-il plusieurs fois son cœur du poing.
– Donc, rien à voir avec le loto. Je n’ai jamais rien gagné à ce jeu-là, râlais-je par habitude.
– Fo k’tu t’tien bien drète, t’envoye té souflé bien douvan, tu rent’ ton menton dan té zépole, tu pran in-n gran-n rèspirasion é k’tu t’lanse ! Lé fiye d’éssit’ inme pa lé timide, lé bossu, lé gran djeule, é surtou pa lé sièn-n ki sent l’zongnon.
– Compris. J’attaque de front !
– Min nan, t’atake person-n ! Tu doué juss lé moutré k’ta d’la klass, du « s’taye-l’ » kon-m eu di en ville !
– Comme Aldo Maccione ?
– Aldo ki ? Ch’kon-né pa s’boug la ! Fo ti va dous’man, tu lé fé dé kompliman su leu bèl’ robe, leu verni a zong’, é surtou su leu soulié, sé sa keu l’inme. Sa va leu plère.
– Tu sais, moi, le rouge à ongle et le vernis à lèvres, ce n’est pas mon domaine de prédilection, m’emmêlais-je les pinceaux.
– S’t’in-n fasson d’parlé, tu n’en chouézi in-n ki t’plé, ta ka li dire k’al’ a in-n bèl’ robe, é k’la kouleur dé fleur ké d’ssu sé la min-me kouleur k’sé zieu ! Ch’kon-né moin ? Trouve kètchos’ a li dire !
– Si les fleurs sont rouges, ça marche pas. Si je lui disais qu’elle a de belles oreilles ?
– Naann ! Sa, tu va li dire kan tu va mieu la kon-nèt’. Fo ti va dous’man si tu veu la r’vouère.
– Mais elle est où cette fille ?
– Tu veu ke j’te di ola k’a l’é ? Al’ é… al’ s’ra… o bal dimanche prochin su l’tché d’Gustavia ! m’affirmait-il comme si c’était une évidence.

Claude s’impliquait dans ma vie jour après jour comme un frère. Mieux encore, une personne avec laquelle on se lie d’amitié pour la vie. Une personne vraie, sincère, soucieuse de votre bonheur, une personne comme je n’en avais encore jamais connu.

– Trouvé l’an-mou sé plus fasil ke d’ésséyé d’rejoin-n l’horizon lan ba la a la naje ! Moin jé déja ma tèknic d’séduksion, é j’lé trouvé moué seul, reprenait-il dans le plus grand sérieux.
– Toi, tu as une méthode pour séduire ? Il existe une procédure ? Naaannn ! m’étonnais-je en reprenant sa façon de dire non.
– J’la vèye drèt’ dan lè zieu avèk mou plu bèl’ regar. Tu kon-né ! Avèk mé bèl’ ti zieu bleu ki briye kon-m lé flache de té z’aparèye foto ! Déja la, la chaleur ariv’ su sé joue, é sé janme kon-mens’ a tremblé d’babor a tribor !
– Je ne suis pas comme toi, je n’ai pas de phares à iode à la place des yeux moi !
– Aprè sa, ma ki va trassé deu ti pas d’danse dan l’stil’ salsa, é sé parti ! Al’ a lé zieu ki kon-mens’ a s’détourné a l’envèr, é lé zétinsèl’ sort d’sé zorèye !
– Tu me mènes en bateau ?
– Pou finir…
– Naaannn, tu me charries, je ne te crois pas !
– Pou finir, ju fè in-n ritournèt’ su moué mun-me, kon-m Mickael. Tu l’a d’jà vu a la télé ?
Michael… Jackson ?
– Ju fé parèye ! La, al’ é su l’poin d’chaviré. IN-N FONM A LA MER ! criait-t-il à pleine voix dans le morne de Flamands.
– Tu es sérieux ? Tu lui as fait le coup de Michael Jackson !
– S’t’a s’mouman la, ke j’la pran dan mé bra avan kè tombe dan lé pon-m, p’tèt’ munme dan l’o toute habiyé si a l’é trope prè du bor du tché. Tu voué l’spèktac ?
– Je vois. Navré mais je ne saurais pas faire ça. Les filles ne s’intéressent pas à moi. Je ne possède rien, je ne sais rien faire d’utile, ma voiture n’est qu’un tas de rouille et Canon a annoncé la sortie des EOS à mise au point automatique qui vont rendre obsolète le matériel que j’ai déjà, optiques y compris. Le progrès va trop vite, ça me désespère.
– Arète de dire sa ! Tu kon-né fèr’ in-n pile de choz’ !
– Non Claude, je ne fais pas le poids. A saint-barth j’ai vu une fille de Colombier faire de la brasure au chalumeau sur une maison en construction.
– É alor ! Sé sa ki t’jein-n ? M’en vé t’moutré kemon brazé en sink minute.
– J’ai vu des enfants le week-end aider leurs parents à faire du béton pour construire leur maison et c’est une scène que je n’ai pas vu qu’une fois !
– Tu na déja fèt’ avèk nouzot’ a Vitet, kan tu remplissé lé boukite d’roche, rapèl’ toué !
– J’ai vu des ferraillages et des coffrages de folie sur des terrains pentus où même les 4×4 ont du mal à grimper. Tout le monde a un savoir-faire sur plusieurs disciplines dans le bâtiment en dehors de leur métier principal, moi je suis juste « Pikman » le champion du marteau piqueur.
– Ch’te si-nial’, o ka ou t’oré pa remarké, ke j’vé ossi vite ke toué. J’ran-masse toute lé grava k’tu fé, j’passe lé tube, j’lé cloure o sol, é a prézan, ju ki prépare tout’ lé bouète pou lé sélé o mortié demin matin.
– Moi aussi j’aimerai bien passer les tubes !
– Tu peu pa, paske sé moin ka fèt’ le d’vis. Tout’ le sirkui é enrégistré la, dan ma tète. Et toué, té plus for k’moin a la kasse, tu va plu vite, é on na k’in seul burin large. Ta fini d’kass-crouté ? Y fo kon rale bois, lé kareleur é ki vien dan troi jour. Y fo kon pass tout’ sé fil la avan k’eu l’arive, pask’eu fé pa atension o tube é si k’eu lé z’ékraze, sa s’ra pa in-n tite afèr’, t’ora bo tiré l’zaiguiye de tout’ té fors’, argnien s’passera. Kan sé koinsé, sé koinsé. Sa mé déja arivé !
– Pffffff, soufflais-je moi aussi coincé dans un métier qui commençait à me donner des douleurs dans les reins.
– Si sa t’fé plézi, m’en vé t’apron-n a kablé in tablo élektric. Min fo k’tu m’pron-mé, d’pa mouté ta bouète d’élektrissien pou apré m’fèr’ d’la conkurense !
– C’est vrai ! Tu veux bien m’apprendre ? Promis-juré, je ne te ferai jamais de concurrence, je fais les saignées parce que c’est toi, parce que je t’aime bien, mais je ne le ferai pour personne d’autre, même pas pour moi. Enfin, sauf si c’est ma maison, c’est normal !
– Tu voué, ta plu mal o tcheur asteur. J’trouve min-me ki va trè bien ton tcheur ! Y t’envoye dé bon-n z’onde é d’l’oksijène tou partou dan ton corp, i fé min-m d’la muzike. Ékoute !
– De la musique ?
– Boum-boum, boum-boum ! É sa toute la journé é toute la nuite. Min-me kan té ki dor, y s’arète jan-mé. Yé programé pou fonksioné pou plus’ d’cent an. Fo k’tu fé kon-m li, fo k’té for ‘é k’ta konfians’ en toué.

Je repartais instantanément dans mes pensées en visualisant un cœur qui bat. Cent ans ! Un cœur travaillait cent ans sans s’arrêter. Quelle merveilleuse mécanique biologique, l’homme n’avait fabriqué mieux.

– Tu peu pa t’plain-n, asteur s’t’in-n pile plu fasil. Lé fiye d’oparavan porté dé gran-n calèche su leu tête, s’été pou eu pa nou vouère en entié d’in seul koup, pou protéjé leu ti tcheur sensib’ ! plaisantait Claude.
– Tu me fais rire, ce n’est pour pas ça ! C’est pour qu’on ne puisse pas les embrasser.
– Tu kompran, kan on é bèl’ naturèl-man kon-m nou lé Corossolien, lé fiye d’Flonman peu pa rézisté. Eu nou tombe dan lé bra dirèk’. Sé jénétic !
– Ne me raconte pas d’histoires, moi aussi je te connais bien, tu parles de ta femme qui était raide dingue de toi depuis la maternelle. Tu parles d’une leçon de séduction, c’était du tout cuit ! Mais j’avoue, tu m’as bien fait rigoler.
– Tu veu ke ch’te rakonte la dernière ?
– Vas-y, je ne les retiens pas plus d’une minute.
– Tu kon-né sak sé, in-n blonde de Flonman ka pri in koup d’solèye?
– C’est une… C’est une…
– S’t’in flonman rose, paske lé blonde bronze pa ! ne me laisse-t-il pas le temps de trouver en donnant la réponse sans attendre.
– Très bonne celle-là, tu m’as bien eu !
– Alé sé l’eure. En nou ay !
– Ok, j’y retourne.
– Nan, toué ta d’l’avanse su moué. Pran la Pony, va o CCPF m’charsé dé bouète a enkastré, y m’ fo in-n dizain-n, j’en é pu. Mé lé su mou konte, demande a Catherine, tu la kon-né, j’lé déja averti. É fé atension su la route, ranmèn-n moin mou navire en in seul morso !

Le temps de le dire, j’étais déjà dans la Pony et partais en direction de la quincaillerie, trop content de prendre un instant de repos. Je retrouvais le chantier vingt-cinq minutes plus tard avec les boites en question.

– Sa ki t’arive ?
Tu ne vas pas le croire.
– T’a pri un koup su in-n joue ?

– J’ai fait comme tu m’as dit.
– Sa ké fèt’ ! Ta yu in askidan avèk in porte-konténère ?
– Ça oui tu peux le dire, j’ai eu un askidan ! Joli mot pour une stimulante collision faciale.
– Avèk la Pony ?
– Avec Catherine. J’ai mis les boites sur ton compte, j’ai signé, jusque-là tout allait bien.
– É koi ?
– Alors ? Je lui ai fait les grands yeux qui flashent avec mon plus beau sourire sans respirer en me penchant pour regarder ses chaussures et avant même avoir prononcé un mot gentil, j’ai pris une claque en plein CCPF !
– Té faché ?
– J’y retourne. J’ai du rater quelque chose, je vais recommencer ! Tu n’as besoin de rien ?
– Jé oublié d’te l’ardire, ranmen-n deu bouète triple… Pren n’en sink ! Sa va toujou servi.

Catherine, capitaine de l’équipe de volley-ball de Lorient était tout aussi douée de la main gauche que de la main droite. J’en goûtais la délicatesse réchauffante cette fois-ci sur l’autre joue qui m’équilibrait harmonieusement le teint. Ca me rapellais quelque chose qui me fesait sourire. Voilà, c’était ma punition pour avoir ri sans retenue des artistes de La Banane venus faire leur numéro sur la plage de Corossol.

Rien de ce que m’avait dit Claude ne fonctionnait, pas même la retournette de Michael. Il faudrait être bien plus avenant que ce que j’avais été jusqu’à lors. Curieusement, j’étais prêt à recommencer l’expérience en restant naturel, c’est ce que je savais faire le mieux. Dorénavant c’est moi qui irais nous approvisionner en matériel électrique. Avec ce premier choc lumineux où j’avais fait le plein d’étoiles, il n’était plus question pour moi d’abandonner après ce contact flamboyant qui en aurait découragé plus d’un. Sans que je m’en rende compte sur le moment, les neurones de mon coeur étaient déjà sous le charme de cet être pas comme les autres.

A suivre…

Photo Didier Darqué Saint-Jean, Saint-Barth, 1987

Rédigé le 4 avril 2021
 Texte & dialogues : Marc-Eric
Traduction : Sabine

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3 commentaire

  1. Mdr 😁 C’est très joliment écrit mon goinfreur d’zongnon 😉 Tu as raconté l’histoire à ta façon mais on sait bien tous les deux que tu n’avais pas fait que regarder mes chaussures petit coquin 😉 Et, comme dit Jack Sparrow, tu as bien mérité de gouter à la délicatesse réchauffante sur les deux joues 😊😄😘

    1. C’est vrai, je la méritais celle-là ! 🐰😄🐰

  2. Si vous voulez laisser un commentaire sans inscrire votre nom et adresse mail, vous le pouvez en mettant un pseudo du style “happy” ou votre prénom, ou vos initiales et une adresse mail du genre “sem-bath@orange.fr” ça marche aussi ! 🙂

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