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L
a pluie avait fini par cesser de tomber. Là-haut, quelqu’un qui en avait le pouvoir avait fermé le robinet d’un coup. Avec un mal fou pour me déplacer tant j’avais la plante des pieds enflammée, je récupérais une serviette dans ma Brasillia que je mettais sur mes épaules et j’allais lentement m’asseoir sur le brise-lames à deux coudées de nos voitures en laissant mes pieds malmenés pendre dans le vide. Claude, déjà de retour, me tendait le cahier et les quelques feuilles flottantes qu’il avait récupéré à l’extrémité de l’anse. L’encre bleue maintenant floutée sur le papier s’était diluée avec l’eau de mer au point de rendre nombre de mots illisibles. Les double-pages s’étaient détachées des deux agrafes sensées les maintenir par temps sec et les feuilles complètement ramollies commençaient à se coller les unes aux autres. Mon partenaire professionnel avait une mine navrée que je ne lui avait jamais vu auparavant.

– Sé d’ma fot’, j’èspère k’té pa faché ! Kemon k’tu va fèr’ pou t’souveni de tout’ sa k’ta ékri asteur ? me demandait sérieusement celui qui s’inquiétait plus pour mes écrits d’amateur que pour son talon perforé.

En temps normal, j’aurais dû être contrarié par cette mésaventure, mais j’étais trop fier de moi d’avoir pu suivre cet athlète hors pair jusqu’à la ligne d’arrivée dans cette course qu’il avait remporté d’une coudée malgré son handicap passager. Pour la première fois de mon existence, ce genre de désagrément purement matériel n’arrivait pas à prendre le pas sur l’inertie de mon contentement qui semblait ne pas vouloir s’arrêter de me faire du bien.

– Y’a pas de bruit Claude, empruntais-je une formulation locale pour dire que tout allait bien. Ne te prends pas la tête. Je formulerai mes pensées autrement. C’était trop poétique à mon goût et je n’ai rien d’un poète. A vouloir trop en faire, on n’écrit plus ce que l’on ressent. On ne fait que coudre des mots choisis les uns aux autres, obnubilé par la rime.
– T’été ki ramé san rame o ras d’la rime ? T’a bien chanjé en in-n heure d’temp !
– Je ne suis pas mécontent que la mer ait effacé mon travail. Si elle l’a fait, c’est que j’étais sur la mauvaise voie. On ne discute pas avec la mer, elle a toujours raison.
– Jé pluto idée k’t’a perdu ta dérive taleur, é p’tèt’ minme ton gouvernaye !
– Y’a pas de bruit je te dis ! Je ne sais pas si je peux encore poser les pieds par terre, j’ai des courbatures des mollets jusqu’au cou, mais je me suis oxygéné comme jamais, crois-moi ! disais-je à mon vis-à-vis en prenant encore une longue inspiration d’air iodé avant le crépuscule. Je ne sais pas comment exprimer ça, mais j’ai l’impression de ne faire qu’un avec l’île. C’est comme si j’étais calé sur sa longueur d’onde.
– Tu veu dire k’tu réussi a kapté radio Sem-Bath sans antèn-n asteure ?
– Très drôle, ce serait pratique d’écouter l’émission de Fri-Fri Do-Do Lin-Lin sans poste !
– T’a vu, té soulier son… jusse in tit’ béké mougné. S’t’in-n chans’ ke l’en-nsou é kouzu ! minimisait-il la trempette en me tendant mes Docksides ruisselantes.
– Y’a pas de bruit, c’est parfait pour les Sébags. Le sel va fixer la teinture. A chaque fois qu’il pleut, j’ai les pieds bleus, on dirait un schtroumpf. Ça ne pouvait pas être mieux.
– Tu babiye pa plus’ k’sa ? Sé bien toué ké la ?
– Qui veux-tu que ce soit ?
– Paske ju pa sur de t’rekon-nète, sa t’arsenme pa !

– C’est comme tu vois, y’a plus de bruit de fond dans mon cerveau.
– Mézanmi, diks’ la réyé ! Dieu seu si t’a pa pri d’l’o d’mèr dan ta tèt’ ossit’.
– Tu crois que j’ai subi un lavage de cerveau ?
– jé k’onme l’idé k’tu douèt’ pu étanche !

– On ne dit pas diks, on dit dis-que.
– Kemon k’tu criye c’butin la en fransé « diss-keu » ? m’énonçait-il en appuyant bien sur une vraisemblable phonétique, ne perdant pas une occasion de plaisanter.
– Laisse tomber, lui répondais-je en souriant, comprenant que c’était à moi de changer. Qu’est-ce que tu veux que je te dise. Je croyais détester la pluie ! Et bien, en fait, j’ai adoré me faire doucher de la tête aux pieds par l’eau venant du ciel. Je croyais dur comme fer ne pas aimer la course à pied, j’ai eu l’impression de pouvoir m’envoler dans la descente tellement je courrais vite ! Je découvre que j’adore la compétition sportive Claude ! J’ai cru que mon cœur allait exploser, pourtant il m’a emmené plus loin que ce que je n’aurais jamais espéré. Pour la première fois de ma vie j’ai l’impression d’être vivant, ressentant la présence de chaque cellule de mon corps. Je ne me suis jamais senti aussi… comment dire, rayonnant ! Cette course était fantastique, surréaliste ! Perfecly amazing ! laissais-je échapper de ma bouche souriante qui de tout temps ne parlait que le français.
– Ju bien kontan pou toué. J’voué k’té k’arkemense a souri in-n tite béké ! Le sport sé kon-m la vie. Tu pran dé koup, tu ton-m a tère, min i fo k’tu t’arlève ! T’arton-m enkor’, min i fo tu tchin bon dur a chake foi, é in jour sé bon. Ta réussi a arivé o bout’ é tu fini premié ! Ta réussi sa k’tu voulé fèr’ é tu peu d’ète sur k’s’jour la, té fièr kon-m in cok paske tu l’a bien mérité. Sé pou sa k’eu l’a inventé tout’ sé patché koupe la. Eu l’écri ton nom é la date d’su, sa fé k’tu t’souvien k’ta fèt’ plus’ ke sa k’tu pensé k’t’été capab’ d’fèr’, é k’n’avé pa méyeur k’toué s’jour la.
– Tu étais entraîné ! Combien de fois as-tu fait le tour du morne ?
– Té sèrtin d’voulouèr kon-nèt’ ?
– Si je te pose la question c’est pour avoir une réponse, pas une question !
– In bin voué pou toué m’demandé d’koué d’plu kompliké k’sa ! Par exemp’, demand’ moué kemon k’n’a d’lite d’o dan la mèr ?
– Tu le fais exprès ? D’accord. Combien de fois as-tu contourné ce morne par la mer en comptant les litres d’eau entre Corossol et Public ?
– Sé fasil. Tu pran eine boutèye d’o, tu la rempli a rabor é tu di : tout’ la mer rent’ Corossol é public moins in lit’ sink ! solutionnait-il ma devinette le sourire jusqu’aux oreilles.
– Et c’est moi le clown ?
– Ok, m’en vé t’le dire, l’Morne Platon k’on criye Le Présipis’ koté mer ? Janmé !
– Tu me fais marcher ?
– L’idé a passé dan ma tète, j’ai plonjé. J’inme bien lé défi kant’ sé du sport.
– Sans rire, tu me mènes en bateau !
– Si tu m’avé pa suivi, on n’oré pa fèt’ l’tour du morne en passan la motchié d’not’ temp dan l’o é l’ot’ motchié su tère !
– Sérieusement, tu ne l’avais jamais tenté avant ? Comment savais-tu que c’était possible ?
– Ch’kon-néssé pa ! Ch’kon-néssé jusse ke t’été assé fou pou toué m’suiv’.
– Tu n’as pas eu de copains avant moi avec qui tu as fait ce genre de course ?
– J’l’avé janmé fèt’ avan, en vérité d’Dieu.
– Tu rigoles ? Toi qui connaît tout le monde !
– Sé pa paske ch’kon-né eine pile de moune ke ju z’anmi avèk tout’ moun’ ! Ch’kon-né in patché d’moun’, j’l’eu ardi bonjour depi k’ju ti bouaye, min sé tout’. M’en vé petète blayé in ti moument avèk eu, joué eine tite partie d’ping-pong a l’AJOE a Lorient, in match d’voléy a Grand Galet’ ou in ti match de fout’ a Sain-Jean, min sé tout’.
– Tu ne vas pas me dire que tu n’as pas eu d’amis !
– Min bien sur, in patchèt’, vèye ! Jé minme pa assé d’doué pou moin lé konté ! m’affirmait-il en faisant l’équilibre bras et jambes tendues vers la mer en comptant aussi ses doigts de pieds, min jé janmé vréman yu de z’anmi kon-m toué, toujou paré pou tout’ butin minme si dé foi y fo t’répété pou toué kompren-n sa ké lé koup d’main kon-m eu di éssit’.
– Tu me flattes, tu me gènes presque… Tu veux que je te dise ? Moi non plus, je n’ai pas eu d’ami enthousiaste et bienveillant comme toi. Je n’ai pas l’habitude.
– J’avé kompri. Sa s’voué k’ta in gro poi su ton tcheur. A prézan té a Sem-Bath, alor obliye sa ki sé passé avan, é profite d’la vie !
– Je ne connais pas bien ces sentiments et je ne suis pas à l’aise pour en parler. La camaraderie sincère ? La franche amitié ? Je ne sais pas comment on doit appeler ça. Mais je ré-ouvre les portes une à une, métaphorais-je pour ne pas parler de mon cœur.
– Enkor’ eine chans’ k’sé pa dé sabor !
– C’est quoi un sabord ?
– Tu va pa m’dire k’ta pa li lé z’aventure de Tintin kant’ le Captein-n Haddock criye : « A l’abordaje, mille sabor ! » Nan ? L’sabor, s’t’in-n porte pou fèr’ passé in canon su lé ansiyen navire d’guère kon-m i n’avé dan l’coin n’a bien lontemp. Lé fransé, lé z’èspangnol é lé z’anglé s’tiré d’su l’in o ra d’l’ote pou eu pren-n l’kontrol dé z’ile… Min s’été eine ote époke !
– Il y a eu des pirates célèbres à Saint-Barth ?
– L’Captein’n Montbars. Yé né en franse, en Gascogne, in gascon kon-m lé toi moustikère !
– Mousti… mousquetaires ? Bravo, tu m’as encore eu !
– La léjande di k’le boug oré li k’lé z’èspangnol massakré lé z’indijein-n par dizèn-n de milié dan lé z’ile. L’boug k’été Captein-n dé vésso k’eu l’avé pri a l’in-nmi o z’alentour d’Sin-Domingue, déside d’konsacré sa vie a venjé lé z’indien en kombatan a mort lé z’èspangnol.
– Quel courage, j’adore ! Un Robin des bois Français ? Et dire que j’ai travaillé au Captain Montbars à Gustavia sans en connaitre son histoire. Pardon, je t’ai encore coupé ! 

– Sé pa in ti massak’ ke s’boug la fezé ! Lé z’èspangnol avé si peur de Montbars k’eu l’creyé l’èksterminateur ! Eu la di ke Montbars sé perdu en mer dan in siclon-n. Son trésor s’ré toujou su l’ile rent’ gouverneur é Gran-n Saline, min d’pi l’tan, person-n a pocore mi la main d’su ! concluait-il, laissant dans mon imaginaire, l’espace d’un instant, des images de tempêtes en mer, de canons, de poudre, de boulets, d’explosions, de gerbes de feu et de nuages de fumée rougeoyants…

Un Fou de Bassan en plongée passait devant nous attrapant de son bec un jeune orphi qui nageait en surface dans une mer limpide. Il reprenait son vol ascensionnel, le poisson en travers du bec. Le moment idéal pour changer de sujet, tant j’avais de difficulté à parler d’amitié et encore plus de sentiments.

– Tu as vu ça Claude ! Quelle rapidité, quelle précision !
– Oui jé vu, sé la plu bel’ plasse de l’ile mou pote. Corossol, un mouman apré l’couché d’solèye, kant’ i t’di a demin, n’a pa mieu su tère pou kalmé, insistait mon ami ayant senti que ça m’embarrassait de parler ouvertement de sentiments amicaux.
– Tu dis ça parce que tu es Corossolien !
– Non, ch’te di sa paske jé été tou partou vouèr l’solèye s’couché, é n’a pa in koté ké t’ossi bien k’la vue k’t’a du Corossol.
– Où ça partout ? Tu ne crois pas que les Gustaviens disent la même chose de Gustavia ?
– Sé pa komparab’.
– Comment ça ! Ce n’est pas pareil ?
– Rouve té zékoutiye : i fo pa konfon-n Coco é Corossol ! Modifiait-il l’expression créole « Pa confond coco épi zabricot ». Sa k’tu fé dé z’odeur d’la rade ? L’dézord’ dé skoutère avèk leu po ki kriye ? Lé kornèt’ dé voiture ? É la plage, ola ka lé ? Sa k’tu fé d’la pointe du fort ki bare la vue su l’orizon ?
– Le quartier de Public alors ?
– Minme pa en rève bouaye ! Sof’ si t’inme bien respiré lé vieuye z’odeur d’diézèl d’EDF.
– Colombier alors ? Colombier c’est mieux que Corossol !
– Ah bon ? T’a vu in muzé d’kokiyaje su la plaje du Coulombié ? En plus’, a vèye l’Nord !
– C’est Corossol le meilleur point de vue de tout Saint-Barth ?
– Tu peu l’ardire ! De tout’ lé kartié, de tout’ lé bord’ mer juska la tète dé morne.
– Pourquoi ?
– Pouki ? Min paske té sou l’ven, t’a l’briz’lanme pou t’assize, la vue plein Ouest, in horizon dégajé su tout’ la larjeur, la mer é sé vague douvan toué, la plaje k’tu peu alé marché pou t’détendre. Ta tout’ lé moune du kartié ki n’en kon-né plus’ a eu seul’ ke tout’ sa k’na d’moun’ su l’péyi. Eu kon-né tèlman d’butin ki t’fodré Dieu seu kemon d’vie pou toué tout’ apren-n. Paske, minme si n’a dé jalou ki di l’kontrère, é Dieu seu si k’eu l’inmré vive o Corossol, le tcheur d’l’ile é t’éssit’, èkzacteman ola k’té t’assi la !
– Je suis assis sur le cœur de l’île ? tournais-je la tête en direction du mur sur lequel mon postérieur reposait.
– S’t’in-n fasson d’parlé dinmon !
– Tu m’as fait peur !
– Si tu s’ré pa ossi couyon dé mouman, tu pouré munme senti bat’ son tcheur !
– Je n’ai pas cette faculté-là Claude. Je veux bien te croire quand tu dis que ce coin est privilégié, mais de là à sentir battre son cœur, c’est du folklore !
– Sé kon-m si s’été d’la majie. Tu peu m’kouère, ju sérieu.
– Comment ça, c’est magique ?
– Si tu demand’ o moune d’Flonman si Corossol sé l’kartié de la tradision su Sinme-Bath, eu va t’répon-n non, sé l’Anzé Flonnman ké l’kartié d’la tradision ! Min pendan s’temp la, le solèye s’couche dan leu do !
– Je ne vois pas le rapport !
– Ah, tu voué pa sa ké l’rapor ? Bin sé pourtan pa bien kompliké ! Sé pask’eu pe pa vouère sa k’nou z’ote on peu vouère éssit’ en ba ! Vèye bien o large lan ba la, tu voué k’le solèye é ki s’couche, in bin vèye bien é tu va vouère lé réyon rouje.  Sé sa la majie ! A mi k’tu lé z’a vu, tu poura compren-n sa k’eu fé su toué !

Un silence planait sur l’anse Corossolienne. La lumière était devenue jaune orangée. Le soleil venait de plonger dans la mer passant la ligne d’arrivée imaginaire que forme l’horizon, comme nous l’avions fait avec le franchissement du brise-lames un moment plus tôt. En fait, le soleil ne se couchait pas, il se prenait juste un bain avant d’aller inonder de lumière l’autre coté de la planète.

– Merci pour ce que tu fais pour moi. Merci de m’apprendre toutes ces choses que je n’aurai pu découvrir seul.
– Pa la pein-n de m’dire mési, té bien ki m’arpran tout’ sa k’tu kon-né avèk lé z’afèr’ a foto.
– C’est normal, on travaille ensemble, il faut bien que tu comprennes ce que tu fais pour que tu puisses sortir du mode automatique et choisir le réglage qui convient le mieux !
– In bin sé la minme choze pou moué. Asteur tu vi éssit’ alor fo bien k’tu compren-n tcheul k’on é, sa k’on pense pou toué vrèmen apren-n a apréssié lé moune k’tu trouve su ton chemin, é lé koté ola k’tu va alé. Sinan, tu kon-né, tu s’ra kon-m sé touris’ la ki passe san vouère argnien ou san compren-n sa k’eu la réussi a vouère !
– Combien d’années m’aurait-il fallu pour découvrir tout ce que tu m’as déjà montré ?
– Pov’ bouaye, ta vie entchière oré été trop’ kourte ! N’a dé koté ola k’tu poura janmé alé si té pa in moune du Corrossol ou si na pa in moune d’éssit’ ki va avèk toué !
– Quels endroits ?
– Sa va veni, t’ora bien l’temp. Jé d’jà moutré lé foto d’lézar é l’eu lé z’a bien inmé. Sa veu dire k’n’ora d’ote porte ki va s’rouvèr ! Fo pa d’ète trop’ pressé ! En espéran, sa va t’léssé l’temp d’arpren-n l’Patois d’éssit’, san sa té argnien.
– Je sais, mais il me manque des cases, j’ai vraiment du mal avec les langues.
– Té t’in sacrab’ menteur ! Tu compren déja tout’ sa ke ch’te di é t’a in-n bon-n mémoire, alor kemonse par reteni lé mot.
– Je connais déjà toboc, cabèche, dzing et « zouk la se sel médikaman nou ni » le taquinais-je. D’accord, je vais m’y mettre.
– Alé lapin manjeur d’karot’, ju ki rente a Vitet, lé gningnin son ki débarke en masse su nouzote é ma ki dort su moué.
– Ha non ! Tu ne vas pas commencer toi aussi, ne m’appelle pas lapin.
– T’a véyé la grandeur d’té z’orèye ? me taquinait-il à son tour.
– Elles sont très bien mes oreilles, laisse-les tranquilles.
– Tu préfèr’ Lapinou ?
– Non plus.
– Sé bien sa ki m’semblé. Pendan in ti mouman jé bien cru k’t’été deveni zen ! Alé Lapinou, ju las’, demin sé kassé lé parpin o marto-pitcheur su lé marke ke j’té fèt’. Ju ki rente a la kaze avan k’ma fonme criye la gendarm’rie pou leu dire k’ju disparu ! Jé faim, a souère sé coulirou é fongui avèk eine tite papaye bien mure pou l’déssèr é dé ti zoboye. Petète munme k’n’ora dé tablète a coco pou l’plèzi !
– Tu vas rater le meilleur du coucher de soleil !
– Avèk sa k’j’en é d’ja vu, pa kassé ta tète pou moué, jé in-n bon-ne avanse su toué. Ah oui, é pou l’sekré a Cacoye, vin plus’ kat sa fé vin-nkatran ! Vèye bien dan ta Brasilia, i n’a in-n kado ké ki t’èspère. A plus’ bouaye, ju pu la ! me disait-il en montant dans sa Pony.
– Claude, c’est quoi ce cadeau ? questionnais-je sans recevoir de réponse.

Cadeau de la providence ou pas, je restais seul sur cet épais brise lames orienté plein Ouest, à scruter l’horizon et ces fameux rayons rouges. J’étais là, présent, face à la mer qui nourrissait mon esprit et synchronisait mon âme de ses vagues régulières. Vagues qui, les unes après les autres, léchaient goulument les grains de sable en lissant de son écume blanche ce sol mouvant aux reflets cuivrés. Comprendre ! Comprendre… Que devais-je comprendre ? Le temps s’écoulait lentement. C’est vrai, tout était beau. Plus que beau, un tableau caraïbe fait de dégradé d’oranger qui colorait tout, la mer, l’écume, les bateaux, la plage, les mornes, les maisons, les nuages. Même mon cerveau était au calme avec cette chromathérapie Corossolienne. Ciel-mer-terre, ne faisaient plus qu’un dans un même mouvement, une même vision panoramique. J’avais trouvé la voie de la paix intérieure, quasi hypnotisé par les rayons solaires maintenant orangés. J’avais trouvé un véritable ami, sincère, une âme sans ombrages, sans calcul, sans jalousie, sans envies de prendre un quelconque pouvoir sur moi, un esprit sans rivalité, dépourvu de méchanceté. Je prenais conscience face aux grappes de nuages qui s’enflammaient soudain de la chance que j’avais. Le coucher de soleil était parfait. Cette magnifique lumière aux teintes variable réchauffait de ses tons ardents tout le village paisible après la pluie. C’était magique. Je restais là un moment, jusqu’à ce que les rayons rouges apparaissent le temps de dire :

– Bonjour, comment allez-vous, je suis tellement content de vous voir, allez-vous rester longtemps parmi nous ?

Le disque solaire disparaissait derrière l’horizon. Les rayons rouges décrits par Claude m’avaient-ils recousu le cœur ? Pour la première fois de ma vie, j’avais dans tout mon être une reconnaissance infinie pour la réception de toute cette clarté. J’aurais donné mon futur pour que cette journée ne finisse jamais…

Trois lampadaires bord de mer en état de marche s’allumaient progressivement. Perçu par mes tympans, des moustiques affamés aux bourdonnements stridents virevoltaient autour de moi. Il était temps, à regret, de quitter le village. J’ouvrais la portière, sur le siège conducteur de mon véhicule se trouvait une boite rouge et or presque aussi large que la housse qui recouvrait le siège. Sur cet emballage de carton à l’impression glacée, éclairé par la lampe du plafonnier, je pouvais lire inscrit en lettres noires sur fond doré : objectif professionnel Canon FD, focale fixe 300 millimètres – ouverture 2.8L, lentilles frontales apochromatique, bague de mise au point manuelle montée sur roulements, pare-soleil intégré.
J’avais devant moi l’outil pour saisir les images dont j’avais toujours rêvé. C’était donc ça le quelque chose que Claude avait pour moi ! Mais… De quelle façon s’y était-il pris pour mettre la main sur cet objectif que j’avais commandé à Patrick du HiFi Center à Gustavia et que je n’avais pas complètement fini de payer ? Encore une interrogation sur laquelle je séchais. Le cadeau en question m’avait coûté un an d’économies. C’est simple, tout ce que je gagnais, je l’investissais déraisonnablement en matériel photo en payant d’avance. Avec la remise que m’avait accordé Patrick grâce à l’aval du gérant du HiFi Center, un certain Monsieur W. Linder, j’allais pouvoir faire de la pub pour le matériel Canon, qui, selon moi, était la meilleure marque d’appareils photo au monde, ce qui n’arrivait pas à convaincre les Nikonistes persuadés du contraire. Alors ? me demandais-je, je deviens photographe Pro ou pas ? Ça durait depuis tout petit. Il y avait une question lassante à laquelle je n’avais pu répondre, ce qui avait désespéré continuellement ma mère qui ne pouvait admettre avoir un fils touche à tout qui n’arrivait pas à se décider.

Maintenant je le savais, je le sentais intimement, j’en étais convaincu, ce serait photographe, j’en étais sûr et certain ! Je m’asseyais au volant de mon véhicule hors d’âge en ayant pris soin de placer l’objectif sur la banquette arrière, le plancher du siège passager étant complètement attaqué par la rouille au point de voir la route à travers. C’était plus prudent. Avec la tombée de la nuit revenait mes interrogations. J’étais à nouveau soucieux. Non, je ne me voyais pas m’enfermer dans une activité unique toute une vie, j’avais trop soif de connaissances. Trop d’objets à bricoler, à fabriquer, à inventer. C’est à ce moment que le déclic se faisait. Je parlais à haute voix dans l’habitacle de ma courageuse Brasilia vitres ouvertes qui ressemblait de plus en plus au tacot de Gaston Lagaffe tant elle fumait :

– Et si je redonnais vie à un métier qui n’existe plus ? balayais-je d’un coup la somme des interrogations auxquelles je n’avais su répondre depuis toujours. La photo, toute ma vie, restera une passion, ça je peux ! m’exprimais-je en souriant.

Je tenais quelque chose. En attendant de concrétiser ma pensée, le marteau piqueur d’électricien m’attendait pour une journée de saignées dans les parpaings Saint-Barths. Depuis peu, des parpaings jaunes en provenance des îles anglaises avaient fait leur apparition. Ils étaient deux fois plus durs que ceux fabriquée en Guadeloupe, à tel point que les burins d’acier sur-sollicités par la fréquence de frappe élevée, s’usaient à vue d’œil.

J’avais vingt ans, j’avais des bras et de la volonté à revendre. Le travail pénible n’intimidait aucune de mes articulations… jusqu’à ce que je pose le pied sur la pédale d’embrayage par câble qui me faisait rappeler instantanément que je devais faire plus attention à moi. Etait-il temps de ralentir ?

A suivre…

Rédigé le 26 octobre 2011

Texte & dialogues : Marc-Éric

Traduction patois : J

 

 

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