LMM12 – Le Biathlon, l’Arrivée

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l ne nous restait que quelques dizaines de brasses pour toucher le sable du rivage de Public. L’iguane, amphibien et excellent nageur, avait fini par s’éloigner rapidement de nous en quelques coups de queue qu’il utilisait comme le font les serpents pour se déplacer. Cette espèce endémique complètement indifférente à notre monde n’avait pas fini de m’étonner. A cette époque, j’étais infiniment convaincu qu’ils nous étaient supérieurs car totalement indépendant au niveau alimentaire, ce qui était loin d’être notre cas ici à Saint-Barthélémy, où plus de quatre-vingt dix pour cent de notre alimentation était importée des quatre coins du monde…

Cette pause inattendue nous avait permis de reprendre partiellement notre souffle. Compétiteurs dans l’âme, nous continuions notre course improvisée, tous nos sens en éveil. A proximité l’un de l’autre, chacun dans son couloir imaginaire, luttant contre le même courant transversal, nous mettions toutes nos forces en oeuvre pour être le premier à se hisser sur la terre ferme.

– Ayayaye ! Aya-ya-ya-ya-ye ! T’a bu du siro d’vitèss ? clamait Claude qui ne gardait pas la distance.

Je ne répondais pas, conservais ma concentration, ajustant chacun de mes gestes comme le font naturellement ces excellentes nageuses que sont les tortues carêt. Je donnais toute l’énergie à mes muscles encore capables de transmettre l’intégralité de ma volonté pour avancer plus vite. Jamais je n’avais nagé aussi bien. Il me tardait de toucher la terre ferme, j’avais eu ma dose de dangers pour aujourd’hui. Le rivage grignoté par les vagues n’était plus qu’à deux tirs de boules de pétanque. A présent, Claude était derrière moi. Il me faudrait négocier au mieux l’entrée sur l’étroit banc de sable.

– Allons-y, allons-y, me répétais-je à haute voix pour me donner du cœur au ventre, tu vas y arriver, c’est tout près maintenant, courage !
– T’a pokore fini d’babiyé ? j’entendais derrière moi.

Je devais encore éviter les rochers et les longues épines venimeuses des oursins s’il y en avait, et trouver rapidement un passage pour sortir de l’eau sans me faire piquer par leurs piquants positionnés en demi-sphère. Encore quelques brasses dans une eau peu profonde qui laissait parfaitement voir alguiers et rochers, et il faudrait que je me maintienne à flot pour ne pas heurter le fond. J’y étais ! Trois, deux, une brasse et mes mains touchaient le sable alors que les crabes alentours reculaient d’autant en allant se cacher dans les anfractuosités des rochers et de leurs perruques verdâtres. Porté par une vaguelette, je me hissais dans un dernier effort et posais précautionneusement un pied sur le rivage, puis deux, enjambais quelques roches brunes dorées par le soleil, et parvenais enfin sur le chemin de terre battue de bord de mer. Heureux d’être arrivé le premier pour cette étape, je m’apprêtais à exprimer mon contentement à plein poumons quand… je m’arrêtais net. Ayant pris un peu d’altitude, alors qu’elles étaient invisibles de la mer, se trouvaient devant moi les tombes blanches et fleuries du cimetière de Public.

– Sé éssit’ ke m’en vé fini, j’entendais à ma hauteur la voix de Claude pimentée de son accent Corossolien.
– Ce n’est pas drôle du tout.
– Sa k’tu koué ? Ju pa éternel ! me disait-il en se signant manuellement de la croix.
– On n’a pas l’âge de penser à ça Claude, on commence à peine à vivre !
– Min toué minme ! Sé t’éssit’ keu l’entère lé moun’ du Corossol. Tout’ mé fanmigne é k’arpose la, avec ein’ vu su not’ bèl ti ciel bleu é su l’orizon ki rougi avan k’le soleil doub’ l’en ba la.
– Pas mal comme dernière demeure. C’est un coin tranquille pour trouver l’inspiration et écrire l’histoire d’une vie.
– In bin si ch’peu t’dire in choze, sé k’si k’on é la ojordi, sé bien grace a leu courage é leu volonté a tout’ fère pou sové no tradission ! Sui-moué, pace-k’on a du chemin a fère, fo pa k’on s’refrédi trop’.

En petite foulées, nous passions devant la petite chapelle et son cimetière qui faisait face à un autre plus récent, séparés par le chemin d’accès commun et au fond de ce dernier, le cimetière Suédois. En dépassant le garage de mécanique auto tenu par Louis juste avant d’arriver aux trois chemins, Claude me demandait :

– J’espère k’un-ne de sé jour la, tu va m’fère lire tout’sa k’t’écri su Sem-Bath ?
– Pour l’instant je prends beaucoup de notes, c’est un début de récit. J’ai envie d’écrire ce que je vois, mais je ne suis pas encore assez imprégné pour transcrire ce que je ressens, je ne trouve pas les mots, je suis désorienté, je n’ai pas encore assez de vécu. Mais c’est promis, tu seras le premier concerné.
– A nou accéléré ti Babath continental, asteur sa va grimpé. Sui-moué si tu veu pa t’senti perdu. La course é pokore fini !

Nous montions la pente douce au pied d’un des mornes de public en direction de Corossol alors que le béton abrasif bien que lisse par endroits commençait à m’attaquer la plante des pieds. J’avais pris le pari de suivre mon ami Corossolien-jusqu’au-bout-des-ongles, mais je n’avais pas son endurance à la course à pied et encore moins l’épaisseur de corne plantaire réglementaire, moi qui portait en permanence des chaussures pour me déplacer.

– Vèye la citèrn’ du Public, t’a souèf ?
– Oui !
– Sé pa l’moumen !
– Attends Claude, tu vas trop vite, ça fait mal aux pieds.
– Sé sa lé moun’ dé vile, son mole d’tou partou.
– Tu es marrant toi, je fais une course dont j’ignore toutes les règles !
– Accélère l’mouvman, je sens k’le vieu temp é k’arrive.
– Mais ça monte encore plus que Camaruche ! exagérais-je à peine.
– Lève ta tète, la route é ki va redésson’ ! Blague celui que j’ai du mal à suivre.
– Aille ! Ouille ! C’est pas possible un truc pareil. On dirait que je cours sur du gravier. Wouaaaaaye, ça fait maaaal aux pieeeeds !

Je n’aimais pas la course à pied. La route de plaques de béton fissuré de toute parts n’en finissait plus de monter. Si le sable de Flamands avait la particularité d’amortir nos foulées, le béton de la route de Public-Corossol n’en avait pas les qualités. Pied nus, c’était particulièrement ardu. Mes forces m’abandonnaient peu à peu. Dieu que c’était difficile de suivre Claude ! A chaque enjambée mes pieds renvoyaient à mon cerveau par le système nerveux des informations de douleurs dont je me serai bien passé. On ne pouvait se rendre compte de l’effort à fournir qu’à pied, alors que, paradoxalement, il était si facile de gravir ces mornes en voiture. Oubliant un instant ma souffrance plantaire, je pensais aux ancêtres de Claude qui avaient dû franchir tant de fois ces cols sans routes bétonnées pour y transporter nombre de marchandises vitales à leur survie et à leur développement. Quelle volonté de fer avaient eu ces gens-là ! Quel courage ils avaient eu pour accepter leur condition et mettre en place peu à peu les tracés qui feraient les routes d’aujourd’hui ! La somme de leur efforts incalculable regonflait ma volonté. En un instant, je retrouvais du courage comme si j’étais poussé dans le dos par je ne sais quelle force invisible…

– La pli é k’arive su nou z’ote. Vèye a pa t’fout’ in so en désandan, m’avertissait Claude.
– Où ça ? Je n’aime pas la pluie. Il n’y a pas un abri ? lui demandais-je sans quitter des yeux la chaussée aux centaines de fissures que j’essayai d’éviter tant bien que mal.
– Rouve té z-orèye ! T’enten pa argnien ?
– J’ai chaud, qu’est-ce que tu veux que j’entende ? J’ai mal aux pieds. J’ai mal aux mollets ! Aille-ouille ! Je n’ai plus de peau sous les pieds !!! Quand est-ce que ça s’arrête ? Pourquoi a t-on autant de terminaisons nerveuses dans les pieds ? J’ai l’impression de marcher sur des braises !
– On é presk’arivé a la tèt’ du morn’, t’a pokore fini te plain’, t’arsem’ k’a ein TETDUF* !
– Punaise, mes pieds sont en train de prendre feu ! Je suis sûr que je n’ai plus de peau ! Bon Dieu, quand est-ce que ça s’arrête de faire mal ?
– Sacrab’ ton-nère, min rouve té zieu ! Tu voué argnien a tère ?
– Ce que je vois ? Je vois un champ de clous multi-têtes, un tapis de fakir sans fin, pire : un parterre de charbons ardent, encore pire : un troupeau d’oursins carnivores, encore plus pire que pire : un banc de barracudas avec des dents en carbure de tungstène !
– Vèye a toué pace-ke l’béton mougné, sé konm’ lé hanmak ké pa bien enmaré, on fini toujou su not’dèrière ! m’apprenait Claude.
– Non ? Si ! J’en ai vu une !

Une goutte venait de marquer le béton clair d’une tâche grise qui disparaissait en un instant. Une autre goutte la suivait cinq pieds plus loin. Une troisième tombait sur le pavillon de mon oreille droite, juste avant l’entrée du conduit auditif et saturait instantanément mon tympan par une fréquence « médium liquide ». A présent, à l’écoute du moindre bruit, je parvenais à entendre la pluie s’abattre sur la végétation environnante dans un roulement de mille tambours lointains. Précédant le gros de l’averse, une vague d’humidité bienvenue m’enveloppait de fraîcheur. Rattrapé en un instant par cet orage tropical plus rapide que nous, je voyais se dessiner devant moi sur le béton qui devenait tacheté, trois, quatre, dix, cent gouttes, jusqu’à ce que la route devienne entièrement grise foncée. Plus haut, vers le point de passage reliant les deux versants de ce morne, de l’eau vaporeuse commençait à entrer en lévitation dessus des plaques de béton, formant comme un léger brouillard…

– La pli va nou don-né ein’ tite béké d’o pou note langue pa trin-né a tère !

Je vivais cette observation particulière comme une première, émerveillé par des phénomènes naturels comme l’évaporation. Jusqu’à ce moment de mon existence, j’avais soigneusement évité la pluie, ayant une sainte horreur de me faire tremper par l’élément liquide. Alors que j’avais la plante des pieds plus que sensible et que je retenais de crier ma douleur pour ne pas passer pour un TETDUF* véritable, l’eau qui tombait me soulageait un peu de mon mal, rafraîchissant ainsi la cinquantaine d’os, la trentaine d’articulations, les deux cent ligaments attenants et je ne sais plus combien de vingtaines de muscles qui permettaient à nos pieds de gravir pratiquement tous les obstacles. Le grain soutenu rinçait en quelques secondes le sel de mon tee-shirt qui commençait à m’irriter par frottement. La pluie légèrement oblique tombait si fort que j’avais du mal à garder les paupières ouvertes. L’eau qui nous martelait le crâne ruisselait de partout sur nos visages, collant nos cheveux à nos fronts. Quelle rincée d’eau claire nous prenions !

– Mèci Sein-gneur ! Ki bon’ tite douche, le ciel é ki nou fé in bèl kado, ch’kemonssé a avouèr ein’ bon-ne souèf, rigolait Claude en courant.
– C’est froid ! Tu trouves ça marrant toi de courir sous la pluie ? J’y vois plus rien !
– Sa ki t’pik ? T’a mal, t’a chaud, t’a frèt’, té usé, essaye d’ète konten d’sa ki t’ariv’, é voué l’bon koté dé choze ! Té rincé é t’a munme pas yu besoin d’gaspiyé l’o d’ta citerne é par d’su du marché, té rafréchi par d’l’o ki pe pa d’ète plu pure k’a lé ! S’a k’t’ar veu d’plus’ ? m’affirmait-il en nouant son tee-shirt autour de sa taille.
– Claude ! On peut faire un break ? Pouce ! Je ne peux plus poser les pieds par terre, le suppliais-je une fois arrivé au sommet de cette route qui présentement descendait d’autant vers le bord de mer.
– Sé pa in piknic ! Tu m’a mourtré k’t’avé dé bras, in bin mourte moué k’t’a aussi dé janm’. A nou vouèr !

Le béton était devenu glissant en un claquement de doigts. Malgré l’avertissement de Claude, je me retrouvais le cul par terre plus rapidement que ce qu’il faut pour le dire. Descendre la chaussée lisse était bien plus périlleux que la monter. J’avais amorti ma chute avec mes mains en les projetant en arrière par réflexe, et les inspecter après qu’elles aient heurté le béton me paraissait nécessaire. Elles étaient intactes, sans une égratignure apparente, mais le choc n’était pas sans picotements. Je voyais les gouttes de pluie qui se précipitaient sur mes doigts serpentant sur les paumes de mes mains et coulant le long de mes avant-bras pour plonger de mes coudes vers le sol et ruisseler en direction de l’altitude zéro, là où nous allions. Je les imaginais recommencer un cycle mer-air-terre, en voyageant d’orages en orages, sans efforts. Quelle chance elles avaient ces gouttes d’eau de parcourir le monde ainsi !

– Claude ! Attends-moi !
– Lèsse moué t’dire, sé l’moumen d’chanté du Chiktaye « En couché en ti kaze la, la pli si tol ka chanté lanmou ! »
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Assouère, si la pli tonme enkor, tora ka chanté sa a ta motchié.
– Très drôle, je ne l’ai pas encore trouvé !
– É sa k’t’é k’espère ?­ Chante-li du Frédéric François bouaye !

Que pouvais-je bien attendre, à part mon alter égo féminin ? Le grain tombait de plus belle au point où je devais me frotter les yeux continuellement. Nous avions réduit nos foulées et la fraîcheur de la pluie sur le sol refroidi avait pratiquement fait disparaître ma douleur plantaire. Je descendais ce morne Corossolien avec prudence, copiant le moindre geste de Claude, empruntant au mieux sa trajectoire en essayant de marcher dans ses pas. S’il était facile d’éviter les nids de poule par temps sec, par temps pluvieux la problématique se complexifiait au fur et à mesure que ces trous se remplissaient d’eau trouble. Vouloir prendre de l’avance dans la descente sans en connaître le moindre défaut me mènerai droit à la glissade. Je me contentais donc de suivre mon compétiteur et trouverai bien la force d’aller jusqu’au bout en rejoignant la mer d’où nous étions partis.

Il n’y avait pas un chat dehors. Rien que des yeux derrière les fenêtres se plaisait à dire Claude. La lumière du jour commençait à baisser. Le manteau de pluie atténuait les couleurs environnantes pourtant si vives par plein soleil. Avec toute cette eau, je ne voyais plus où je mettais les pieds. Nous arrivions à hauteur du Régal, situé au niveau des trois chemins. A partir de là, je pensais que nous pouvions accélérer et sprinter jusqu’à la ligne d’arrivée en prenant moins de risque de glisser et tomber. Je m’apprêtais à dépasser Claude quand il me disait :

– Sa k’té ki fé dan l’mitan d’la route ? Mé-toué su l’koté, t’é malade !
– J’ai l’air grippé ? Tu te moques là !
– Ju pa ki m’Moke de toué konm’ tu di, ju ki m’Gurjel d’touéééééé ! accélérait-il progressivement sa foulée en jouant avec les marques de voitures.

Difficile de tenir la cadence. J’étais battu d’avance. Je savais que je n’aurais pas l’endurance nécessaire pour dépasser mon coéquipier tout terrain. Si j’arrivais à le suivre en retard de quelques enjambées, ce serait déjà un exploit pour moi qui n’était pas un grand sportif. Malgré tout, je m’accrochais, je voulais lui faire voir à quel point je pouvais être tenace, car si je n’avais pas de jambes comme il disait, il me restait la volonté.

La route de Corossol sous la pluie, 1987.

Pour la courte distance qui nous séparait du brise lames, plus qu’échauffé sous cette pluie régénératrice, je me devais de donner tout ce qui me restait dans les tripes et tenir le rythme jusqu’au bout. J’étais content, j’étais hilare, j’avais envie de rire, j’étais trempé jusqu’aux os, j’avais mal partout, mais j’étais heureux de vivre cet incroyable instant, cette course folle qui nous avait fait grimper le morne de Public sous une chaleur suffocante pour ensuite descendre celui de Corossol où nous avions de la peine à tenir l’équilibre sur un sol glissant et frais. Nous dépassions la case à Sosso qui portait toujours la calèche, l’épicerie à Daladier, la case d’Octave le pêcheur qui vendait le poisson dans son garage, passions à toute allure devant la case du Capitaine Danet dit Dodore, accélérions encore devant la citerne communale et son puits, dépassions la balustrade traditionnelle en ciment d’Ingénu et son épouse Augusta, boulangère Corossolienne où je me serais bien arrêté encore une fois pour dévorer sans attendre un de ses fabuleux pains ou gâteaux réputés pour être les meilleurs de « sous le vent » et continuions à courir à en perdre haleine. Nos foulées s’allongeaient ainsi que notre cadence sur cette légère pente bétonnée qui nous donnait de la vitesse, route sur laquelle nous étions toujours debout par miracle. Alors que nous étions à hauteur de la maison en retrait de Milla et son carré de béton de bord de route sur lequel elle exposait son travail de paille par beau temps, un clic répétitif se faisait entendre tout près…

– Ton-nerre d’l’enfer ! Ki modite charon-gne ke sé sa ! Oh chète ! s’écriait Claude qui ralentissait sa foulée en boitant, pour s’arrêter après quelques yards.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? T’a crevé un pneu ?
– Le kouni d’sa marin-ne, j’vien de me fout’ ein’ kaspule d’ hein-n dan mou pié, é tu konpren bien k’l’a dinmon oré pa été dan l’ote sens !
– Une crapule d’lièvre ? Tu déformes les mots exprès pour que je ne comprenne rien !
– Té zieu son bouché, tu voué pa la foutu étouèle ?
– Tu t’es fait tatouer le talon à la mode métropolitain tropicalisé ? plaisantais-je.
– Té malad’, tu voué pa lé butin k’sé ? C’t’ein’ kaspule d’ hein-niken’ !
– Kaspull ? J’ai compris ! C’est un piercing avec une vraie capsule ? C’est une première mondiale, tu crois que tu peux entrer dans le livre des records ?
– J’réussi minme pa a la halé, mé doué glisse su la sal’té, éclate de rire mon partenaire qui aurait dû pester au lieu de positiver en riant.
– Une capsule de bière s’est fichée dans ton talon ! Tu souffres ?
– Naaannn, pa minme ein’ tite douleur !
– Tu vas l’adopter ? Tu pourrais la baptiser et lui donner un nom si tu décides de vivre avec.
– Ta pa fini avec té couyon-nade ! Eureuzmen k’jé ein’ bon-ne épésseur d’korne sou mé pié. Si sa s’ré toué, eu t’entendré kriyé jusko vent d’l’ile !
– Alors, on continue la course ?
– Vèye pluto si tu peu m’ halé sa.
– Hola ! C’est pas le pied ton truc ! Lutin, on n’y voit rien avec toute cette pluie. Tu as raison, elle est… complètement verrouillée dans ton talon !
– La maudite salopri a kru k’j’été tcheuke pouésson a écayé !
– Tu peux poser le pied par terre ?
– Espèr, m’en vé t’dire sa amik k’j’ora essayé. J’sens pa argnien, tu koué k’sé normal ?
– Pour un écailleur en costume de carnaval oui, pour un Corossollien ordinaire non, à moins que tu te prennes pour un manche en Gaïac à la recherche de capsules neuves ! Enlève ton masque Claude, je t’ai reconnu ! Heyyy ! Où vas-tu ?
– Hé, la course é pa fini !

J’en avais vu des gars incroyables. Lui les surpassait tous. Je ne sais pas comment il faisait pour arriver à courir sous cette pluie battante avec cette capsule qui émettait un clic métallique à peine feutré par le ruisseau qui s’écoulait au milieu de la route. J’emboîtais le pas de course mécaniquement. J’aurais bien changé de direction en prenant le chemin qui menait chez Émile, le père de Claude, pour voir de nouvelles merveilles sous-marines, ou bien fait une halte au niveau du garage de Gilbert pour écouter la répétition des Superboys Combo, ou encore une cueillette de quénettes dans le « kikinier à Toutoule » mais je courais bien trop vite sur cette route en descente pour pouvoir m’arrêter. Mon muscle cardiaque battait à plein régime à m’en faire résonner les tempes, j’en étais conscient, mais je m’en moquais, je poussais la machine à fond, à la limite de la fracture cardiaque, bien qu’il n’y ait pas d’os dans le cœur.

Ravine à Denga, 1987.

Avec la ravine à Denga qui se mêlait au cours d’eau de la route de Corossol, nous avions de l’eau jusqu’aux chevilles. Ni Claude ni moi ne savions où nous mettions les pieds. Je ne voulais plus réfléchir, nous avions déjà pris tellement de risques que ce serait un incontestable coup de bol si nous franchissions le brise-lames en un seul morceau. Je ne pensais plus qu’à courir en inspirant de l’air sans m’étouffer avec l’eau que j’avalais. La dernière maison que nous dépassions était celle d’Henri le facteur qui faisait l’angle sur notre droite. Quelques yards supplémentaires et nous franchissions au coude à coude le brise-lames et plongions dans la mer chaude de l’anse. Les gouttes de pluie rebondissaient autour de nous sur cet élément salé. Le rideau de liquide céleste ne nous permettait pas de voir plus loin qu’une file de taxis en attente de touristes. L’écart de température entre l’air ambiant et l’eau de mer se ressentait fortement. L’air avait un goût d’algues et d’oursins, on aurait dit qu’on avait fait bouillir l’eau de l’anse Corossol. Cet instant me semblait irréel et pourtant, si vrai. J’étais entier !

– Ex aequo ? demandais-je essoufflé, la tête à peine sortie de l’eau.
– A nou you la voiture, vite, ma ki va charssé ein zouti.
– Quoi ? Que ce passe t-il encore ? Je suis anéanti, je n’ai plus de force pour me déplacer.
– Tu va pouvouèr dormi su té deu z’orèye a souèr !
– Minute, j’arrive !
– Pren l’tournvis ké la é hale moin s’salopri la dan mou pié, me disait celui qui avait une meilleure vue que moi alors qu’il venait d’extraire de sa caisse à outil un instrument rouillé fait pour des vis cruciformes.
– Tu m’aurais donné une clé à molette pour tracteur ou un démonte pneus pour un boeing 747 c’était pareil ! Je ne suis pas chirurgien, mais un tournevis plat de petite taille ferait mieux l’affaire, tu ne crois pas ?
– É s’ti la, yé bon ?
– Tiens ! Mon tournevis testeur Facom que je croyais avoir perdu ! Tu m’étonnes que ça va aller, c’est un outil métrique Français. Tu es sauvé mon pote.
– Fé vite, dinmon !
– Ne bouge pas, où crois-tu qu’elle va aller ? On dirait qu’elle est collée… Je crois que tu devras faire avec, à mon avis, tu viens de signer un contrat à vie avec cette chose verte étoilée de rouge.
– Moin ch’te di, sé pa dé couyan-nade ! Grouye toué !
– Voilà, voilà, une seconde, il n’y a pas le feu. C’est délicat comme intervention. C’est qu’il y a peut-être un organe d’importance sous cette capsule !
– Pa t’inkiété, la motchié d’mou cervo é dan mou gro z-ortèye é dan l’peti, cé t’ein poumon d’rechange. N’a argnien d’bon dan mou talon a par dé vieuye z’idé k’j’écraze konm’ je peu.
– Quelle anatomie étonnante, tu viens de quelle planète déjà ? Voilà, tu es décapsulé, mais… tes idées vont s’échapper !
– In bin eu peu fout’lekan ! Sé ein’ bénédiction du bon Dieu ké t’en l’èr la ! Ju ki va charssé té z’afère avan k’tu lé obliye, repartait au trot celui qui avait passé la ligne le premier.
– Mon cahier ! Mes Docksides ! m’écriais-je cloué sur place, sans pouvoir le suivre.

Claude, tel une locomotive, repartait en courant sous la pluie survolant les galets de la plage. Assis sur l’aile de la Pony, mes pieds ne pouvant plus me porter, je ne pouvais que regarder de loin, se balançant au gré des remous, ce que j’imaginais être les pages de mes récits disséminées sur la surface de la mer.

A suivre…

*TETDUF : Tout-Extérieur-Tendance-Débridé-Ultra-Fashion

Baie de Corossol sous la pluie, Saint-Barth, 1987

Rédigé le 26 octobre 2011
Texte & dialogues : Marc-Éric
Traduction patois : J

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11 commentaire

  1. Vianney Blanchard

    Que c’est bien raconté, tu m’as fais revenir en enfance et je reconnais beaucoup les répliques de Claude, bravo à toi et Merci ! 😀

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  2. Voilà il est 1h10 du matin, mais fallait que je lise tout !!
    Un seul mot : BRAVO, c comme si j’y étais !! Surtout t’arrêtes pas en si bon chemin !!

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  3. C’est avec grand plaisir ! Le patois fait partie de notre patrimoine et nous devons tout faire pour ne pas le perdre et pour qu’il reste à jamais dans les mémoires. Il a déjà bien changé, car certains mots et expressions d’avant ne sont pratiquement plus utilisés aujourd’hui, alors sauvons ce qui peut l’être encore ! Je suis heureuse d’y participer. Je sais que d’autres, qui se reconnaîtront, y travaillent ardemment.
    Et toi, cher ME, ne t’arrête surtout pas car c’est toujours un plaisir de te lire !

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    1. @Jocelyne : merci d’être là à nos cotés, merci pour ton soutien amical. Bises_____ME 🐰😀🐰

  4. C’est merveilleux, quelle belle aventure entre toi et codi (Claude) continue Marc !

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  5. Encore un excellent récit de ME qui rappelle tellement de souvenirs, en espérant que peut-être un jour sortira un livre qui racontera toutes ces belles aventures. Merci

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  6. J’ai été emporté par tes écrits, c’est comme si j’y étais ! Merci ME

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  7. Je ne peux rien dire de plus, c’est merveilleux de vivre cette aventure avec vous deux !

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  8. Bravo ! ME tu décris si bien chaque instants, chaque parole qu’on dirait qu’ils ont été gravé dans ta mémoire, on oublie jamais les souvenirs qui nous ont marqués, les beaux souvenir d’une belle amitié.
    Belle aventure entre deux amis sincères !

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  9. I t’avé fèt vouèr d’la misère s’jour-la !

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  10. Caroline Daniel

    Quelle aventure ! On a carrément l’impression d’y être, je t’assures que j’ai partagé tes douleurs plantaires et musculaires, sans parler de la mésaventure de Claude : ouille !!! Comme chaque fois, j’ai passé un très bon moment avec vous deux. Ta soif de savoir, ton émerveillement devant des petites choses simples mais que nous avons souvent tendance à ignorer, par habitude, et qui nous rappellent grâce à ta prose à quelle point notre petite île est unique et chacun de nos souvenirs, précieux et enfin l’humour naturel et taquin de Claude qui, on le ressent bien, déteint sur toi au fil des récits forment un savant mélange rendant chacun de tes écrits captivant, passionnant et aussi très émouvant. Merci Marc-Eric de nous faire partager de si beaux souvenirs !

    (transfert com FB 2011 à WP)

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