LMM11 – Le Biathlon, Le Départ

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Claude nageait vite, étonnamment vite sur cette mer Corossolienne. Si je voulais soustraire ces quatre années aux vingt ans sur « le secret de Cacoille » que je devais garder pour moi, il me faudrait le suivre en économisant mes forces pour tenir jusqu’au bout de cette double épreuve sportive. Ça tombait bien, je me sentais d’attaque et en pleine forme. Alors que je ne tardais pas à le rattraper, sa tête entrait dans l’élément liquide juste devant une longue vague d’étrave, suivi de son dos, de ses jambes et de ses pieds qui les derniers, disparaissaient sous l’eau.

Visiblement, il venait de plonger et je le perdais de vue un moment. Que faisait-il ? Où était-il ? Un rapide coup d’oeil sous la surface de la mer ne m’en apprenait pas plus. A part quelques beaux perroquets bleus qui se nourrissaient d’algues et de corail, pas de Claude ! Sans me faire plus de souci que ça, je continuais à nager pour ne pas me faire trop devancer. Au fur et à mesure que les secondes s’écoulaient, mon inquiétude croissait. Je me sentais soudain responsable de lui. En m’arrêtant un instant, j’entamais un demi-tour sur moi-même pour retrouver sur ma droite ce « pouésson » sans écailles, toujours prêt à plaisanter.

Claude s’était à peine éloigné de la côte en direction de la pointe, en prenant une trajectoire plus longue à son désavantage, pensais-je de prime abord. Au bout d’un moment d’efforts soutenus, non loin d’être à bout de souffle alors que nous avions parcouru plusieurs centaines de brasses, je finissais par lui demander en haussant la voix pour être sûr qu’il m’entende :

– Claude ! Où va t-on exactement ?
– Cap su Public toute vouèle déhors, première étape : le sinmitière Suédois !

Le parcours du biathlon de 1,5km

Voulant rattraper mon retard, je redoublais d’efforts étant hors de question de me faire battre sur la seule discipline où j’avais une chance d’arriver premier. Je me concentrais sur les enchaînements de mes mouvements en rythmant ma respiration pour que l’efficacité de chaque brasse synchronisée soit optimale, comme ma mère me l’avait si bien appris étant petit, en mer Méditerranée. Malgré un sans faute, Claude semblait faire moins d’efforts en soufflant à peine et en augmentant ses longueurs d’avance sur ma position. Sans avertir, je le questionnais en criant :

– Tu as mangé du lion aujourd’hui ?
– Borgo-riz-pois-rouge ! Sé lé ven naturel ké ki m’fé avansé mou babat’ maniétik ! 
– Tu es équipé au gaz ?
– Sé d’néssans’, bon moin ch-trin’ pa par écit’ pace-ke jé pa envi servi d-déjuné o rétchin !
– Il y a des requins ici ?
– Sé pa petèt’, sé rétchin la tu lé voué pa pace-ke son gri-blan. On voué k’leu z’ombrage su l’sabe o fon d-l’o.
– Ok, j’accélère ! je lui répondais, pas vraiment rassuré.
– Té grav’ mol bouaye !
– Ne t’inquiète pas, j’ai encore des réserves, tirais-je encore plus fort sur mes bras à m’endolorir les épaules.
– Té ossi mové k’in molocoy ké k’essaye de mouté l’morne d’Camaruche ! Chte foumbiyé k’té pa prè gangné l’pari !
– Je suis en rodage ! trouvais-je une excuse à dix centimes de franc.
– Moin chte di ! Té d’ja vieu ? Ser-toué d-té pié konm’ lé pate d’in gran-gozié !
– Je fais des brasses, pas du crawl !
– Ta ka fèr d’la brass’ krolé !
– T’inquiète, j’ai plusieurs cordes à mon arc, je te rattrape les doigts dans le nez ! redoublais-je d’efforts.
– Ola k’té ki va bouaye ? Té ki pèr ton short ! Lé pouéssons va vouèr ton kan’son a fleur !
– Je vais le plus droit possible. J’ai l’aiguille du compte-tours dans le rouge !
– Vèye a toué, sa s’t’in koup k’tu douèt pri dan tcheuk filèt ! A moin té t’enkayé ? Haaa-ha-ha !
– Patience, je finis de m’échauffer et ça repart comme en quarante.
– Depi k’tu l’di, tu devré déja d’ète rendu a Gouverneur !
– Moque-toi de moi !
– Sé pu in trico ké su toué sé t’in parachute ! Ha-ha-ha, pouki k’té ki re-s’en va en arière ?
– C’est comme si j’étais aimanté par Corossol !
– In bin sa sé trisse bouaye. Té ki nage a l’enver, ta trop véyé Mickael Jackson. Ch’pensé pa k’sété possib’ d’fère in butin konm’ sa dan l’o !
– Patience papillon, j’arrive !
– Té ki recule en avansan, ou té k’avance a reculon ? i sré temp k’tu passe la marche avant, tu koué pa ?
– C’est pas croyable, je suis la tête dans le guidon et c’est comme si je pédalais dans la semoule !
– Té ki pren d-l’o, tu doué tèt’ fisuré ! Té pu étanche ?
– Tu m’énerves, j’ai l’impression de reculer à présent. Lutin, j’ai bu une tasse !
– La mer é salé ?
– Je n’y arriverai pas Claude !
– Mé zanmi, jé d’ja gangné alor ?
– Tu blagues là !
– Moin ? Min toué minme, ju trop’ bien élevé pour moin fèr sa !
– Comment fais-tu pour aller si vite ?
– Fé konm’ moin.
– Je n’en peux plus, j’arrête avant la crampe du mollet.
– Sa marche o ralenti dan ta calebasse ? Tu voué pa k’té ki nage kont’ le kouran ? Vien dan la gran’o, m’invitait t-il, fair-play.
– Bon sang de bonsoir, je n’y ai vu que du feu ! Ça fait un bon quart d’heure que je m’éreinte pour te doubler ! Je pensais que ce serait plus rapide en restant près du rivage.
– Asteur k-té bien échauffé on peu kemonsé la kourse, m’annonçait-il, tout sourire, hilare de m’avoir pris à son piège.
– Tu avais un avantage sur moi, tu aurais pu m’avertir dès le départ, bougonnais-je.
– Fo kon-nèt’, asteur tu va pu l’oblié ! Affirmait celui qui connaissait le lieu et les étroits courants porteurs comme sa poche.

En quelques brasses, j’entrais dans un courant plus frais qui se dirigeait vers Gustavia. A présent j’avançais deux fois plus vite. Quel soulagement ! J’avais à nouveau vingt ans, pensais-je avant que mon farceur d’ami ne fasse un bond de baleine à bosse en disant :

– Modit dinmon ! T’a pa vu la grosse bétchun’ ké ki nou sui, on-é pa t’a l’abri écit’ ! 
– Ha-hahaha ! Très bonne cette farce-là !
– A doué nou z-avouèr pri pou son déjuner, sé k’sa manje d’la viande sé bête-la oui, y fo kon s’grouye pou arivé su l’anse avan k’a kroche no z-ortèye !
– Haaaaaa-ha-ha-ha ! riais-je à gorge déployée manquant de boire toute l’eau de Public d’un seul coup.
– Sé pa dé blague oui ! Jé vu son do passé sou mé pié ! A mi k’on arive a tère, on ora la tremblade avec in peur parèye !
– Haaaaaaa-hahahahaha !
C’était déjà la même chose avec les martiens !
– É sé si on arrive avan k’a la l’temp d’nou z’ataké s’dinmon la !
– Ouuuu-ouuuuuu, je ne te crois plus !
– Heeeey bouaye ! La méchanssté m’a mordu mou ti doué pié !
– Tu es trop blagueur !
Ouuu-ouuu-ouuuuuu ! avalais-je cette fois-ci toute l’eau du port de Gustavia.
– Asteur n’a in butin ké rentré dan mou short’, sé pa dé couyon-nade oui ! me disait-il avec le plus grand sérieux, en faisant semblant de chasser l’itrus tout en souriant.
– Haaa-haa-haaaaaaaaaaa ! Ouuu-ouu-ouuuuuuuuuu ! Coulais-je à pic en riant aux larmes, engloutissant cette dernière tasse de fou-rire iodé qui me lestait de plomb l’estomac et me bloquait net la respiration.

« S’il est ardu de mourir de rire, se noyer d’un fou-rire est plus qu’aisé ».

C’était arrivé sans avertir. Au moment où je m’y attendais le moins. C’était doux comme sensation. Sans douleur aucune. Les yeux ouverts, je me voyais couler lentement, sans que je puisse réagir. J’étais physiquement inerte. L’euphorie ayant crée une forte dose d’endorphine faisait que je me sentais étonnamment bien. Dans un agréable silence, presque en apesanteur, la surface de la mer vue d’en-dessous devenait étincelante de lumière émeraude. En mouvement permanent, ce plafond liquide s’éloignait au fur et à mesure que je me rapprochais du fond. Je ne pouvais plus bouger un seul membre, comme s’ils ne faisaient plus partie de moi.

Dans l’axe de mon champ de vision, immergé dans ce « monde du silence » se dessinait des rayons de lumière obliques ondulatoires, modelant cet indescriptible passage vers l’au-delà. Ils se matérialisaient devant mes yeux en prenant une couleur laiteuse, lumineuse et transparente à la fois. Comme le chant des sirènes qui lentement vous envoûte, je percevais des effluves de fleurs odorantes, une odeur dominante de jasmin alors que normalement j’aurais dû être privé de sens olfactif sous l’eau. J’avais conscience de vivre un instant rarissime.

En une fraction de seconde, dans un esprit de résistance, ma balance sentimentale pesait les liens affectifs qui m’avaient toujours rattaché aux gens que j’aimais. Ma mère apparaissait la première, puis les personnes qui avaient entouré mon enfance, dont mes grand-mères. Tous me souriaient. Arrivaient ensuite une multitude de portraits d’amis, de copains et de copines d’école. Ca défilait tellement vite que je ne pouvais tous les reconnaitre. Sur les images où je pouvais mettre un nom, une expression d’effroi apparaissait sur leur visage. C’est alors que dans un dernier sursaut conscient, je commandais désespérément à mon corps de réagir, mais rien ne se passait. Il restait insensible, j’étais déconnecté de mon enveloppe charnelle.

Contrant ma volonté à présent réduite à néant, une force impalpable m’extrayait irrésistiblement de mon physique comme une seconde naissance, libérant par le haut, mon esprit de la chair. J’avais juste le temps de penser : ne pleurez pas mes amis ! Ne soyez pas triste ! Je m’en vais vers ce nouveau monde, je prends mon ascension dans cette gerbe de lumière ! Je vous aime…

Coup de bol ou pas, le Dieu qui m’avait attiré à lui s’appelait Claude. En plongeant, il m’avait tant bien que mal remonté à la surface en saisissant le col de mon tee-shirt pour me ramener à l’oxygène, n’ayant pas de branchies et ne pouvant respirer sous l’eau. Le paradis céleste serait pour une autre fois. La première image dont je me souvienne est son visage blanc comme un linge et ses lèvres qui remuaient. Mon sauveur me parlait sans que j’entende ses paroles distinctement. Mon corps flottait à nouveau, la tête à l’air libre. Je sentais une légère brise me passer sur le visage. L’eau qui remplissait mes conduits auditifs s’écoulait lentement en me ramenant à la réalité bruyante des clapotis de la houle, des bateaux qui entraient et sortaient du port, des oiseaux qui poussaient leur cris et de… Claude qui répétait :

– Té là ou té pa la ? Respire ! Té là ou té pa la ? Respire ! Respire !! Sé pa dé couyon-nade Marc-Éric !

Je venais d’entendre et de comprendre : respire… Respire ? Respire !

Pourquoi faire ? Je n’en éprouvais pas le besoin. Combien de temps étais-je resté en apnée ? Soixante secondes ? Quatre vingt-dix ? Combien de temps restions-nous en apnée pour ne pas respirer trop de poussière de ciment qui nous brûlait les poumons quand nous faisions les saignées dans les murs ? Des minutes entières ? Combien de dizaines de fois renouvelions-nous ces exercices inconsciemment tout en travaillant comme des forcenés ? Je regardais mon vis-à-vis qui me tenait toujours la tête hors de l’eau et lui disais avant même de reprendre ma respiration :

– Tu ne m’auras plus ! Je suis vacciné ce coup-ci.
– Oh la Sein’vierge Marie, sé pa t’in’ tit’ peur k’tu m’a fèt’ la ! Tu kon-né ola k’on-é ?
– Dans l’eau ?
– É ki jour k’on-é ojordi ?
– Je ne sais pas.
– É ki l’heur k-y-é ?
– Je ne sais pas non plus, répondais-je la tête vidée de tout pouvoir de réflexion.
– Bon, a nou rentré. Rèsse a koté d-mouin, ch’kon-né lé kouran ki va nou renmné su l’anse. Fé atension, vien par écit’ !
– Quoi encore ? grognais-je alors qu’il me tirait le bras avec vigueur.
– T’a pa vu la rob’ d’cérémonie ossi grosse k’in saladié k’été ki floté a koté d’toué ?
– Une galère ? Ça alors ! Tu as vu la taille de cette méduse mauve ?
– Y fo k’on la dépasse é k’on passe par devan a koze de sé cross d’évèke.
– Quel avant ? Quelles crosses ?
– A lé dan le kouran ki va en ville é sé filon’gne ka trin’ dèyère èl peu fère vin pié d’long. Sé plu mové k’dé koup d’baton d’évèke. Pa t’endormi, a cent brasse d’écit’, on re-passe dan l’kouran du Corossol é on arive su l’anse. Tu koué k’tu va réussi ?
– Tu me prends pour un débutant ?

Débutant oui, je l’étais. Oh oui, je l’étais complètement ! Saint-Barthélémy mon île d’adoption, j’avais tellement de choses à apprendre de toi. Tu avais encore tant de secrets pour moi. J’avais tellement a entendre de la bouche de ces hommes et de ces femmes qui détenaient le savoir de cette vie caraïbe. Ces coutumes modelées par les îles qui avaient traversé les siècles avec détermination et fierté ! Tes traditions s’imprégnaient plus profondément en moi à chaque coucher de soleil. Je le sentais, je le savais, je n’y pouvais rien. Pour la première fois de ma vie, je prenais véritablement une couleur locale en devenant intérieurement Barthéloméen. Sans le vouloir vraiment, j’avais pris racine et j’aimais ça…

Nous nagions encore plus vite sans que Claude ne prononce une drôlerie. Finalement, faire la blague en mer n’était pas prudent avec un gars comme moi. Je venais d’éviter coup sur coup la noyade et les fils de méduses paralysants. Ce devait être mon jour de chance, ou plutôt, je devais avoir un bon ange gardien qui veillait sur moi à chaque seconde…

Après avoir regardé un instant quelques Fous Bruns décoller des rochers et nous survoler à portée de bras, je ne pouvais pas m’empêcher de dire à mon sauveur :

– Tu as vu ça Claude ? Leurs pattes jaunes disparaissent sous leur plumage quand ils volent. C’est comme le train d’atterrissage escamotable d’un avion !
– Sé pa petèt ! Eu l’a kopié su lé z-avion.
– Tu as vu comment sont ordonnées leurs rangées de plumes ? Tu ne trouves pas extraordinaire l’aérodynamique de leur corps ?
– Sé normal, eu la véyé lé fuzé d’la Guyane ! ironisait-il.
– Pourquoi ont-ils des plumes brunes au-dessus et blanches dessous ?
– Sé parce k’eu l’imite no klimatizeur.
– Tu plaisantes ?
– T’a rézon, dan l’temp k’le bon dieu marché encor en tite chemise, lé blouma é lé kan’son été fèt’ ke dan d’la touèle blanche !
– Sans mentir !
– Alé, on é presk’arivé, la plage é douèt devan nou z’ote !

Encore quelques brasses et surgissait devant nous, venant de nulle part, un iguane qui faisait surface. Stoppant net notre course, nous nous regardions tous les trois surpris, ne sachant que faire.

– Dis-moi Claude, c’est normal un iguane en pleine mer ?

A suivre…

Iguane de Corossol, Saint-Barth, 1987

Rédigé le 16 juillet 2011
Texte & dialogues : Marc-Éric
Traduction patois : J

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8 commentaire

  1. Je viens de survoler. j’y reviendrai, mon cerveau est encore embrumé, mais j’apprécie…

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  2. Bravo ME, tu as vraiment un énorme talent !!!

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  3. Catherine Questel

    Une pensée pour Claude !!! bisous.

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  4. Catherine Questel

    Entre les rires et les larmes, BRAVO Marc-Eric génial….

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  5. Super, comme d’habitude ! Très belles photos ! Bravo !

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  6. Le souffle coupé, Marc Eric, j’ai lu un premier jet mais j’y reviendrais et plusieurs fois! Bravo !!!!!!!

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  7. Caroline Daniel

    Quelle belle façon de commencer cette journée de dimanche, bien grise et pluvieuse dans le sud Basse-Terre !
    J’ai pris lecture de cette très belle aventure en buvant mon café, et je me suis retrouvée sur le brise lames par une belle journée… ensoleillée, regardant de loin la course folle de deux gamins du pays dans cette magnifique eau turquoise regorgeant de pièges et de surprises !
    Mille mercis Marc-Eric pour pour ces magnifiques histoires me permettant de me retrouver chez moi le temps d’une lecture ! Grosses bises et bon dimanche à tous les deux ainsi qu’à tous nos amis de facebook 🙂

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  8. Mes félicitations Marc, j’adore !

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