LMM1 – Le Canotier de Corossol

Les mains de Milla tressant la paille.
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E
n cette belle année de 1986, attiré par le coté nature et tradition Saint-Barth, je me rendais chez ma mère qui habitait un quartier sous le vent pour y photographier des hibiscus. Non loin d’arriver à destination, en plein quartier de Corossol, j’appuyais sur la pédale du frein, stationnais mon véhicule et coupais le contact.

Involontairement, j’avais cadré une scène de vie qui me faisait momentanément oublier les fleurs en question. J’avais là mon premier thème photographique d’importance. Je mourrais d’envie de faire cette photographie, ce thème que jamais personne n’avait osé lui demander : le travail que faisait ses mains.

Je fermais la portière sans la claquer. De nature plutôt réservée, je me présentais timidement devant Milla, ayant pris soin de laisser mon imposant appareil photo dans ma Volkswagen Brasilia.

– Bonjour Milla. J’aurais une faveur à vous demander.
– Ki moun’ ke té toué ?
– Je suis le fils ainé de France-Hélène.
– É sa k’tu veu ?
– Puis-je photographier le travail que font vos mains ? je lui demandais lentement en articulant mes mots.

Quelques secondes interminables s’écoulaient alors que ses mains continuaient à s’activer avec une agilité surprenante. Puis, sans que je m’y attende, l’extrémité de sa coiffe traditionnelle s’orientait vers moi, laissant apparaître ce regard que je ne pourrais plus oublier.

– Fé sa k’ta pou toué fèr’, me disait-elle en marquant à peine une naissance de sourire.

J’avais son feu vert, son autorisation ! Tout le monde avait pris Milla en photo, les touristes américains, les frenchies, les résidents, les saisonniers, les métros de passage, les photographes de tout poils, mais qui avant moi avait eu la politesse de venir lui demander son accord ?

N’ayant pas prévu de zoom et tremblant de peur de me louper techniquement, je revenais vers elle avec mon appareil et son optique 50mm en prenant soin de lui expliquer pourquoi je devais me rapprocher si près pour avoir le bon cadrage. Elle écoutait ce que je lui disais sans me répondre, imperturbable. Ses mains travaillaient encore plus vite, ne s’arrêtant que pour récupérer la paille axée avec précision, maintenue par son bras.

Je réglais à la va vite la molette des vitesse d’obturation du Canon F1 au 1/125ème de seconde pour éviter le flou de bougé tant ses doigts étaient agiles, ajustais la mise au point avec des gestes très lents. Le moteur de réarmement surpuissant de ma boite à images faisait un bruit effroyable contrastant fortement avec ce moment traditionnel admirable, fait de silence et de savoir-faire.
Je décollais l’appareil de mon œil de visée après la seconde image. J’avais saisi l’instant, j’en étais sûr. Inutile de déranger Milla plus longtemps. Contrairement aux photographes professionnels, je ne mitraillais pas mon sujet. J’avais une parfaite maîtrise de ce boîtier semi-manuel, qui me laissait libre de me “focaliser” sur l’instant.

Voilà, c’était fait. Presque trop vite. J’avais en moi cet étrange sentiment combiné, à la fois heureux d’avoir eu la possibilité de faire cette image et la sensation de ne pas avoir perçu quelque chose de plus important encore. J’avais photographié ces incroyables mains craquelées, burinées par le travail incessant, ces mains qui avaient tressé des kilomètres de paille, des milliers de rouleaux destinés à faire des chapeaux, des paniers, des cabas, des corbeilles, des dessous de plats jusqu’à couvrir les bouteilles de verre, ces mains uniques qui une vie entière, avaient perpétué la tradition des métiers de paille à travers l’art de la vannerie. N’était-ce pas là l’essentiel ?

Les secondes passaient, s’enchaînant les une aux autres pour faire des minutes alors que Milla en tressait la fibre végétale sans en perdre une. Prenant conscience d’un tel exploit, d’une telle volonté, d’une telle endurance, je n’avais qu’encore plus d’admiration pour l’être qui se protégeait du soleil et du regard des autres par sa coiffe appelée Kissmenot.

J’éprouvais un profond respect pour cette génération d’artisans Saint-Barth qui avait traversé le temps avec si peu, comparé au confort et à l’aisance que nous avions aujourd’hui. Je ne pouvais m’empêcher de penser : qui ? Qui de nos jours pourrait faire preuve d’autant de volonté, de patience, de dextérité ? Qui pourrait en vivre aussi longtemps ? La réponse me semblait claire, simple, limpide. De nos jours, plus personne. Même pas un jeune dont les mains neuves ne pourraient égaler celles qui en avaient tant fait et continuaient inlassablement à tresser sans démériter.

– Bien, j’ai fini. Votre travail est parfait Milla, vous êtes si rapide !

Je m’apprêtais à lui dire au revoir quand, sans lâcher des yeux son ouvrage, Milla dont je ne voyais que le menton laissait entendre :

– O ti k’té ki va ? Té pa ki rèsse parlé in tit’ béké avec moué ?

Écouter le Patois Corossolien était un plaisir pour moi. Je l’écoutais parler dans sa langue natale sans prononcer un mot, sans l’interrompre. Avec fierté, elle me décrivait minutieusement son travail, du panier aux vêtements traditionnels de la poupée, en passant par l’incontournable canotier. Pour moi qui venait d’un autre horizon, chacune de ses phrases étaient mystique. J’avais face à moi quelqu’un d’authentique, qui avec conviction, parlait de son métier avec passion.

Il s’est passé quelque chose ce jour-là qui changea pour toujours ma façon de voir le travail manuel. D’un regard, Milla avait compris bien avant moi quelle serait ma vie. Une question de vibration peut-être, que seules les personnes âgées qui ont acquis l’expérience, peuvent percevoir…

Avec la promesse de revenir la voir, en marchant à reculons, l’œil dans le viseur de mon appareil photo, c’est au beau milieu de la rue que je trouvais le bon axe, le bon cadrage, immortalisant cet être d’un autre temps et le fruit de son travail.

A suivre…

Canotier de Corossol fait par les mains de Milla

Rédigé le 25 mars 2010
Texte & dialogues : Marc-Éric
Traduction patois : J

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9 commentaire

  1. Je n’ai pas connu cette dame, mais j’en ai entendu parler. Le travail de la tresse était un gagne pain quotidien pour tous les St Barth. Hommes, femmes ou enfants, tous faisaient la tresse. Pendant nos vacances scolaires, notre mère nous donnait des brasses de tresse à faire en surveillant les cabris, pour qu’ils ne mangent pas notre potager et nos fleurs 🌺

    1. Merci pour ce témoignage Sabine ! 😀

  2. Ça me fait plaisir de revoir les mains de gongone Milla qui fait sa tresse, tellement de bons souvenirs de nos époques trop good ! Ce que tu fais pour notre ile Marc-Eric j’en suis touchée, félicitations, dommage que la photo de mon père n’y est pas, pourtant il en a une avec la vieille grand mère Milla (c pas ma gongone bin bon) !!

    (transfert com FB 2011 à WP)

  3. merci pour ce très beau texte… je la vois Milla… la photo de ses mains au travail… waou… saisissant… ♥

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  4. Sylvie Boucher Cecini

    voilà le premier récit que j’ai lu et qui depuis me turlupine, mais où et quand ai je vu faire un travail de ce genre????? j’ai trouvé cette nuit, au marché de Noël de Mellin de 2011. C’est une dame Guadeloupéenne, je pense qui faisait des chapeaux, non pas en paille mais avec du bolduc, et je revois cette tresse, qui sortait de ses doitgs!!!! va falloir que je la retrouve cette dame!!!!

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  5. Sylvie Boucher Cecini

    Merci de nous avoir amené voir Milla, car c’est l’impression que j’ai eu, être là bas à faire cette photo !

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  6. Joli récit avec l’impression comme si j’y étais … L’impression de saisir cet instant magique et pourtant avoir le sentiment de rater quand même autre chose, cette grande Dame, la photo parle d’elle-même, j’aime beaucoup 🙂

    (transfert de com de FB 2013 à WP)

  7. Félicitations et merci pour ce très joli blog qui va nous permettre de revivre ces instants inoubliables passés sur notre caillou <3 J’apprécie particulièrement le fait que tes écrits soient en patois et qu’ils mettent en avant, avec respect, les Saint-Barth et les traditions locales.

    Merci de partager avec nous ton talent pour l’écriture et la photographie. Longue vie à ton blog !

    1. Merci Flore pour ce premier commentaire encourageant ! <3

      Merci pour ton aide et tes conseils précieux qui m'ont plus qu'aidé à monter ce site en un week-end chez un hébergeur que nous ne connaissions pas et sur un système de gestion de contenus (CMS) WordPress pour ne pas le citer, qui lui aussi m'était totalement inconnu. Heureusement, j'avais de bonnes rames ! 🙂

      Ça me fait un bien fou de revivre cette époque, il y a encore tellement de choses à écrire ! A bientôt Flore ! 🙂

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